Dans la peau de Bill ou Slévich (épisode 24)

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24. On the road again…

Partir à la recherche de Maria Vitavi ne faisait pas partie de mon programme bien qu’il présente l’avantage non négligeable de me tirer en douce au volant de ma béhème qui me manquait plus que tous les zozos réunis dans c’t’embrouille à l’eau de rose.

J’allais manquer le meeting de Bill mais j’en connaissais déjà la teneur, ayant joué pendant tout ce temps le rôle de nègre pour ce fainéant ingrat qui prenait mes textes à la rigolade, corrigeant les inepties au passage ainsi que les fautes au passé simple ; j’avais crû un moment qu’on formait une bonne équipe, présente sur tous les fronts, ne laissant rien passer,  jouant de l’ironie autant que du sarcasme pur jus, encore victime de cette foutue crédulité….

Le seul indice valable tenait en deux mots : pompier de Paris, autant chercher une originalité dans les poèmes de la Défaillante mais j’ai toujours eu un faible pour la capitale et j’avais un besoin urgent de saine pollution dans la grisaille lourde qui met en valeur toute la beauté des lieux. Et puis, là-bas, je pourrais compter sur Vernon,  ce qui me fit rugir comme le moteur avide d’action de mon terrible engin.

J’avais une autre bonne raison de tailler la route au plus vite ; dans la feuille de chou trônant sur le crâne luisant de Zackmo une petite annonce avait retenu toute mon attention:  « Y’en aura plein des canards blessés, c’est leur fête donc ,  tsoin tsoin … »  Le S.O.S du terrien en détresse ! Je me disais que la vie tenait à peu de choses, que les coïncidences allaient bon train ces derniers temps, qu’il en avait fallu de peu pour que je passe à côté de l’appel au secours du filleul… Une pensée au passage pour air nama qui n’aurait pas manqué l’occasion de placer son laïus sur son thème préféré, la synchronicité donnant le sens tant recherché à la vie qui en manque tellement…Bullshit !

J’imaginais le gang des Pastiche engoncé dans sa combi à bulles et la perspective d’échapper au ridicule m’enchantait ; Nul doute que LBK prendrait chacun en photo pour immortaliser ce moment historique, si toutefois Bill ne lui confisquait pas son appareil….

Skévich s’était une fois de plus évaporé dans la nature, ce qui devait signifier que j’étais sur la bonne voie. Je m’étais faite à l’idée que mon inspiration était étroitement liée à l’idée que je m’en faisais plus qu’en sa petite personne et j’étais désormais persuadée qu’en aucun cas il n’aurait levé la main sur moi, ce qui n’était pas le cas de Zack, l’administrateur en chef de cette farce plumartienne. Si ce n’était lui, c’était un de ses gros bras auxquels il n’avait jamais hésité à faire appel.  Monsieur ne se salissait pas, non, monsieur sifflait un des ses sbires écervelés qui s’acquittait pour lui des tâches repoussantes…

Aussi, lorsque je vis au loin une silhouette blanche sur le bord de la route, je n’en fis pas grand cas ; encore une de ces apparitions incohérentes genre la Dame Blanche ou je ne sais quoi, ce qui ne m’empêcha pas de ralentir, au cas où…un accident est si vite arrivé et si le type en kimono nourrissait des idées suicidaires, qu’il n’éclabousse pas de son sang les jantes rutilantes de mon noir destrier !

Kimono ?

Je freinai comme une malpropre, ce qui fit sursauter le jeune homme comme une vierge effarouchée.

Je vous emmène ?

http://www.youtube.com/watch?v=Jrxp5wHVp24&feature=player_embedded#!

Dans la peau de Bill ou Slévich (23)

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23. Dissolu

Un plan ! J’aurais pu me douter que ce qu’il nommait avec emphase son plan relèverait du biscornu, un peu à l’image de son couvre-chef. Zack avait troqué son légendaire borsalino contre cette cocotte en papier et il semblait que par l’opération de la feuille de chou, son inspiration se soit perdue parmi les épluchures… Avant qu’il ne me lance un de ses célèbres aphorismes, genre c’est l’eau pétale qui s’fout d’la charte sans T, je ravalais mes gloussements et m’attardais un instant sur une grille de sudoku vierge ajustée à son front.

Tu permets ?

Je m’emparais du canard découvrant au passage la calvitie naissante du sémillant Zackmo mais il n’était plus temps de couper les cheveux en quatre et d’ailleurs si j’étais quelque peu déçue, c’est que je ne trouvais pas de crayon de papier pointant sur aucune de ses deux oreilles, si décollées soient-elles ; le sudoku force 12 conserverait, comme le discours de mon acolyte, tout son mystère…

Tu vois, Solu, le problème c’est qu’il est devenu impossible de se retrouver comme ça, sans raison…On vit tous les jours une réplique de fin de monde mais faudrait invoquer une catastrophe pour espérer bouger les gens. Tout est si mou…Les gens si faibles… Y ‘a plus guère que les femmes pour donner un semblant de tonus à tout ça…D’ailleurs, je suis persuadé que c’est pour ça que la vie leur est réservée, s’il n’en tenait qu’à nous, pauvres diables misérables comme dit le philosophe, et bien on serait même pas là tous les deux pour en parler…c’en serait déjà fini….

- Tu parles bien d’Iglésias, le philosophe ?

- Exact, j’vois que tu connais tes classiques.

- Tu peux pas savoir comme ça fait du bien d’entendre ça…Ces derniers temps je pensais, j’avoue, à une coalition de gros machos…

- C’est ton problème, je crois …tu sais pas te canaliser, mais laisse moi poursuivre…Alors, voilà, imagine que j’aie organisé une sorte de congrès ou autre rassemblement d’anciens combattants, qui serait venu à part toi ?

- J’en sais rien, Azi, Air, Blab’, Tof’….

- Mais pas mon ennemi !

Son ennemi intime c’était Bill, bien sûr, qui piétinait sans vergogne le carré de gazon anglais que Zack faisait pousser laborieusement ; non seulement celui qu’il appelait le pirate de ses deux saccageait son boulot en se foutant ouvertement de sa gueule, mais, comble de l’ingratitude, toutes les filles semblaient avoir succombé aux manières peu orthodoxes de ce voyou à la triste figure.

Me voici gros Jean comme devant !

Heing ?

J’ai jamais compris c’t’expression mais j’aime bien la placer…Enfin peu importe, ce soir, lors de son meeting, je tendrai mon embuscade mais j’ai besoin de ton aide…

Attends, tu déconnes ou quoi ? Aussi cinglé soit Bill, ben j’suis comme les autres quoi, je m’y suis attachée…

Mais sans moi tu ignorerais jusqu’à son existence…Qui a mis tout ça en place, qui a donné son temps, et aussi son argent mais passons, au service de vos élucubrations, qui ?

Toi ; mais tu oublies le nombre de poèmes acrostiches que tu as reçus en échange, sans parler des hymnes à ta gloire, les compliments chantés et autres épisodes vantant les mérites du héros Zackmo, j’crois qu’on est quittes

! Tu rigoles, j’espère, la gargote n’en est tapissée qu’au tiers !

De la planche instable où nous causions, nous avions effectivement une vue imprenable sur la grande salle, et maintenant qu’il le disait, ce que j’avais pris pour des tracts publicitaires rebelles c’était ça : je reconnus de loin mon écriture sur l’un d’eux : « ode à Zackmo » ; le premier acrostiche en hommage au dictauteur….

Personne ne partira d’ici avant que le travail ne soit terminé… il en va de la vie de Slévich ! Evidemment, si Maria était là, la tâche en serait facilitée…if you see what I meen…

à suivre…

Dans la peau de Bill ou Slevich (épisodes 16 à 22)

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16.  Meeting THE legend…


Le type sonné reprit ses esprits au moment où on finissait de le ligoter. Je m’étais emparée de son arme, cela me faisait tout drôle de tenir cet engin. Y’a que des mecs pour aimer ce genre de joujou, c’est lourd, c’est froid, c’est dangereux et terriblement attirant à la fois …J’avais le doigt posé sur la gâchette qui portait si bien son nom. Quel gâchis se serait de céder à cette pulsion …J’allais donc ranger la carabine dans le coffre pendant que Picoti cherchait un bâillon au cas où le mec s’avérerait être un soprano ou autre castra…

Non, Picoti, pas le chiffon dégueu, c’est de l’huile de vidange..

-          Ah ? Tu prends des précautions maintenant ? C’est nouveau…

-          C’est à dire…, je crains que ce gisant ne soit mister Bill, regarde son permis de chasse..

-          William N’Paï, oh ! Comme son  pseudo !

-          Détachez-moi, grossières  harpies !

-          Oui, oui…Y’a pas l’feu…Vous êtes pas bien là, le cul dans les fougères ? Dites nous d’abord pourquoi vous retenez Blab’…

-          Et surtout où est Slévich ! J’espère pour vous que vous ne lui avez fait aucun mal, postillonnait Picoti, passablement énervée et jouant de la bûche qu’elle faisait passer  d’une main à l’autre….

-          Oh tout doux la greluche ! J’suis pas un palet et on joue pas au curling, c’est Solutricine qui vous a formée au combat ou quoi ? C’est pas des manières d’accueillir tonton Bill….

-          C’est pas la peine de prendre ce ton mielleux avec moi ; les fleurs bleues et tout ça c’est fini, j’ai mis le temps mais j’ai bien compris que la poésie ne pouvait s’inscrire que dans l’action, voire l’action directe !

-          Je vois ça et je vous félicite ! En attendant, allez donc finir de confectionner votre bouquet pour la matrone, on a à parler entre grands…

Picoti marmonna mais je lui fis signe d’obéir ; pendant qu’elle s’éloignait dans la prairie, j’avais allumé une clope et l’avais placée dans la bouche de Bill, histoire de lui faire comprendre qu’il pourrait très bien s’agir de la dernière, celle du condamné…Puis, adossée à ma caisse, j’en avais fait de même et le toisais comme j’avais vu le faire par tant d’héroïnes au cinéma des grandes années de Hollywood… J’avais toujours rêvé de les imiter en tapant de mes petits poings  un large torse masculin…, mais bon, cela faisait partie de ces abominables images phallocrates contre lesquelles je luttais tout en me navrant de leur persistance dans mes fantasmes les moins élaborés…

Je suis très déçu.

-          Et moi donc !

-          Je m’attendais bien à un genre de Scarlett O’hara, mais où est donc passée votre crinoline ?

-          J’ai pas d’ombrelle non plus, vous aurez remarqué mais un vieux parapluie dans le coffre, vous voulez y goûter ?

-          Ahhahahha ! Vous êtes si prévisible !

-          Ça va comme ça pour les préliminaires, passons aux choses sérieuses ! Vous m’avez trahie !

-          Trahie ? Carrément ! Vous aurais-je promis la lune ou une comète quelconque ? Allons, c’est pas parce qu’on s’est amusés un moment que j’aie quelques comptes à vous rendre que ça !

-          C’est pas ce que je veux dire alors m’embrouillez pas ! Le FLP, pourquoi ne pas m’en avoir parlé, vous savez bien que je peux être efficace pour ce genre de truc…Tout le monde semble être au courant, sauf moi ! C’est un comble !

-          Arrêtez votre cinéma deux secondes, vous voyez une caméra quelque part ? Il s’agit pas d’une performance cette fois, il s’agit de survie, mais ça, évidemment ça vous passe au dessus de la tête ; qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, vous n’êtes pas fiable…

-          Bon, ok, puisque vous le prenez comme ça, j’me casse…Débrouillez-vous

-          D’accord, vous voulez pas me détacher maintenant ?

-          Arrangez-vous avec Picoti ! Et bonne chance !

-          Attendez ! Vous allez pas me laisser avec cette gamine, qu’est-ce que je vais en faire, hein ? J’ai jamais préparé de biberon, moi et j’connais aucune comptine, non déconnez pas, et emmenez-la….

-          Pas question ! Elle doit rencontrer Slévich, c’est une question cruciale, mais ça, ça vous passe au dessus de la tête ! Allez ciao !

-          Soit, vous avez gagné. Je vais vous y mener à votre Slévich chéri ! Mais après, vous déguerpissez, promis ?

-          C’te question ! Plus tôt je quitterai ce lieu chlorophyllé, mieux je me porterai…y’a un tabac dans ce trou ?

-          Pardi ! C’est moi qui le tiens ! Un bar tabac tout ce qu’il y a de bien, avec confort moderne et tout, y’a même un juke box avec les meilleurs pastiches des plus belles chansons du répertoire

-          Manquait plus que ça !

17.  Au Rubber Doll


Bill me conseilla de garer mon auto trop voyante dans la grange située à l’arrière de l’édifice et nous fîmes à pieds le tour du pâté de maisons pour rejoindre le Rubber Doll, dissimulé sous  un échafaudage des plus impressionnants. Au sommet de la structure métallique, un homme coiffé d’un couvre-chef en papier journal, le héla en sifflant :

Ça vous convient cette fois ?

-          Mais ! Qu’est-ce que c’est que ce bordel encore ? J’avais pas proscrit le rose, je l’ai pas assez répété ? Vous le faites exprès ou quoi ?

-          C’est pas du rose, c’est du lilas…

Bill haussa les épaules et nous fit entrer dans le bar, éclairé chichement ; nous distinguions à peine une silhouette derrière un long comptoir qui barrait la grande salle. Picoti et moi, nous hissâmes sur un tabouret et pendant que je balayais du regard les pièces en enfilade, à la recherche du fameux juke boxe, Picoti s’amusait à tourner sur elle-même, se servant de la bûche qu’elle avait adoptée pour  donner plus d’élan à son nouveau manège.

Je réprimai un fou rire en  découvrant que l’homme astiquant les cuivres de la tireuse de bière, vêtu d’un petit tablier rose vichy des plus seyants n’était autre que Blab’.

Je t’avais bien dit que tu ne t’en débarrasserais pas si facilement, cette fille est une vraie teigne..

-          Putain Blab’, j’t’avais pas dit se surveiller Zack ? C’est pas pour ça qu’il nous paie ? Ras le bol de ces couleurs pastel qui donnent envie de gerber…

-          Quelle idée d’embaucher un daltonien, aussi…

La suite de ces micro-événements de plus en plus absurdes me laissait circonspecte  et bien lasse subitement… Je doutais de plus en plus de l’existence  du groupuscule résistant, versant dans la déco dégueu….Le gang des pastiches, oui ! Les pieds nickelés de la littérature de cabinet, voilà à qui j’avais affaire, et cela justifiait parfaitement ce bannissement jugé  incohérent jusqu’ici. Ces mecs inconscients cherchaient simplement à se biturer entre eux, et c’est tout ! Je ne comprenais toujours pas ce que Slévich avait à voir dans cette mascarade, lui qui avait toujours considéré que je perdais mon temps en m’adonnant à l’exercice douteux du pastiche…

Il ne veut voir que Picoti ; désolé…Tu peux monter, petite, il t’attend dans la mansarde, nous informa le Blab’, qu’est-ce que je vous sers ?

Sur l’étagère derrière lui, les bouteilles colorées s’alignaient sagement ; ça manquait cependant de variété : Suze, Anisette et gnôle, rien de bien ragoûtant…Puis je découvris une bouteille qui attira mon regard, une bouteille de Talisker trônant sur un coussinet pourpre sous une cloche de verre. Je la pointais du doigt :

Un whisky, ce sera bien

Blab’, quelque peu gêné, toussota légèrement :

Cuvée personnelle, du patron, c’est pas pour les clients…Navré

Alors là, je me laissais aller au rire le plus gras :

Ma parole, mais vous êtes un gourou ! J’y crois pas ! Le FLP ! Laissez-moi rigoler ! J’suis tombée dans une secte, oui! Comment faut-il appeler le maître ? Ahhahaha !

-          Ça va, Blab’, sers-la…Bon, écoutez, vous : ce soir a lieu une réunion de premier plan ; je vous donne l’autorisation d’y assister à la seule et unique condition que vous fermiez votre gueule, pigé ? De toute façon, j’peux plus vous laisser partir maintenant, vous en savez trop…

-          Oui, je comprends, j’imagine la gueule des R.G s’ils apprenaient que des caves se retrouvent dans une gargote rosâtre pour se livrer à de redoutables exercices de pastiches… Ils feraient intervenir la haute milice armée, sans aucun doute….Ahhahhaha, vous m’avez bien eue, le ballet rose is back ! ça va saigner ! hahhahaha

J’étais soulagée finalement, tout ça n’était pas bien méchant…quand je remarquais, au beau milieu du comptoir un buste en bronze, représentant l’ours Balloo ; je m’en approchai pour lire l’inscription :

«  A la mémoire de notre précurseur, Max-Louis Marceteau, et sa fraction Oniris. Le  24 VII 2008. Ne l’oublions pas »

Ce nom me disait vaguement quelque chose, sans plus, mais cette effigie ne put que me convaincre que Bill était salement atteint. J’acceptais donc sa proposition puisque je n’avais pas le choix, comptais sur cet après-midi pour en apprendre un peu plus sur cette communauté hippie et me demandais encore pourquoi Slévich refusait de me voir. Bill me conduisit dans la salle des billards et je m’affalais sur une banquette de moleskine bordeaux ; je n’aurai peut-être pas dû boire le breuvage cul sec….

18.  C’est Djian qu’on assassine !


Je ne dormais pas vraiment, je divaguais dans cet entre-deux familier, persévérant à interroger une idée que j’essayais en vain de développer depuis des mois.  Idée soufflée par Djian dans son roman « Impardonnable »,  paru l’année dernière.  Sa «  remarque ayant trait à la ressemblance confondante entre le physique d’un écrivain et son écriture (les mêmes adjectifs leur collaient exactement) se vérifiait tous les jours (donnez moi le portrait d’un écrivain et je vous dirai comment il écrit) ». Je n’étais pas loin de penser comme lui, sauf que n’ayant pas accès à ces portraits, je forgeais au fil de mes lectures des inconnus du site Le Plumart, une sorte de portrait-robot de chacun d’entre eux.  C’est ainsi que l’apparition de LBK, Maria et Picoti m’avait confortée  dans l’idée tandis que  constater que Bill n’avait rien du demi-dieu imaginé, allait à l’encontre de ce précepte un peu simpliste, je l’admets…

Je fus interrompue dans ma réflexion par ce que je pensais être le benêt du village, s’acharnant à balayer en rond la salle où je me trouvais, tout en psalmodiant son leitmotiv : «  donnez vos voix à Momo… »

« Pas ici, Retrovirus ! Ça t’a pas suffi d’éventrer la feutrine des billards ? Tu prends ton balai pour une queue, et mon cul c’est du poulet ? Allez, va faire la cave, plutôt…

-          Oui chef, pardon, j’le f’rai plus, sur la tête de Sacamot, le vénéré pseudo

J’étais interloquée ! Ainsi le méchant Bill versait dans la psychothérapie laborieuse ! En prenant le gogo sous son aile, il dévoilait pour la première fois une faille sur laquelle je pourrais travailler…Nobody’s perfect, soit, mais pousser l’humanisme dans ses limites c’était fort de café tout de même ! Au même moment, et à mon non étonnement, (je devenais de plus en plus blasée), LBK fit son entrée en chantant à tue-tête sur l’air de Collargol :

C’est un p’tit  gars qui rigole

Lourd, il rime en s’moquant d’Sol
De Blab, d’Air et même de Zol’
En s’pliant devant Zackmol
L’pap’ du pastich’rococo
Vous l’devinez, ses écrits
M’ont donné le mot
Celui qui fait naître l’envie
Voui voui voui voui voui voui voui !
C’est le p’tit gars qui rigole
Mais faut croire qu’il a pas d’bol
On l’accuse de drôle de dols

C’est juste un gars qui rigole…

C’est lui, le gars qui rigole
Qui se fout du protocole
Fuyant l’arnaque,
A coup d’vitriol

S’payant le lux’ d’la gaudriole
Le roi du pipeau
Se jure d’être vot’ pir’ ennemi
Grâce à ses gros mots

Vous les avez lus aujourd’hui
C’est lui, le gars qui rigole
Sûr’ment un cancr’à l’école
Il balance des torgnoles

C’est lui, le gars qui rigole

http://www.youtube.com/watch?v=R7cw2ODLA3U&feature=related

LBK faisait danser son ours borgne dans une valse folle et ponctuait les couplets de rires étranges ; j’avais bien échoué dans l’antre du Pastiche, ressemblant finalement à l’asile dont je venais d’échapper. Triste destin que le mien…

19.  Rien ne va plus…


LBK n’était pas arrivée comme un cheveu sur la soupe toute seule, vous l’avez déjà compris. Tof’ et Air Nama la suivaient et formèrent aussitôt une farandole à laquelle je refusais de participer. Question de principe. Alors Air Nama, s’avança, m’offrit son sourire le plus éclatant et m’annonça la bonne nouvelle :

J’ai réparé ta combi ! Tu pourras la mettre ce soir, et grâce à toi j’ai eu l’idée d’y coudre deux poches, tu vois t’es utile aussi, parfois….

-          Mais où est passée Maria ? Vous l’avez laissée ligotée au grand chêne ou quoi ?

Les trois visages s’assombrirent brusquement. Ils me racontèrent alors comment Maria avait succombé à son énième caprice, sur une aire d’autoroute, en croisant  le regard de matamore d’un pompier de Paris. Elle était aussitôt montée à la grande échelle, avait improvisé un de ses poèmes qui colle aux dents et salué ses compagnons d’un ultime geignement.

Mais comment avez-vous réussi ce tour de force ?  M’enjouais-je en regrettant aussitôt cet enthousiasme que visiblement personne ne partageait. Ils n’y étaient pour rien ! Au contraire, leurs tentatives pour la sermonner avaient lamentablement échoué et ce qu’ils redoutaient à présent, c’était la réaction de Zack. Comment prendrait-il la nouvelle, lui qui  construisait depuis bientôt deux ans, leur petit nid d’amour ? Il faudrait le ménager, lui taire la vérité par trop cruelle et enrober tout ça d’une ode à son chéri, rédigé pas plus tard que la veille par cette fantasque égérie.

J’étais à peine remise du discours de Bill qui, après avoir congédié Retrovirus, était parti dans une diatribe sur le trio de héros qu’il formait jadis avec Max et Davidovich, genre la nostalgie camarade sur fond d’effluves échappées du port de Saigon.  Il ne voulut rien entendre au sujet de ce dernier, que j’aurais accaparé sans vergogne, montrant là une facette d’un ego surdimensionné doublé d’une mythomanie plus ordinaire. Le héros avait succombé au même titre que Max, point. Il n’en démordait pas et n’avait fondé le FLP que par égard pour ses camarades, ou par honneur, je ne sais plus ; il était assez difficile à suivre, il faut dire, souvent perdu dans ses pensées et son lent débit n’était pas pour aider à la compréhension.

Picoti ne revenait pas et c’est surtout cela qui me préoccupait ; je craignais que Slévich n’ait fini par succomber à l’épanchement généralisé et que dans sa fougue, il livre nos secrets. Je luttais contre l’envie de grimper l’escalier et voir enfin le visage de ce frère éthéré.  Au moment, où, n’y tenant plus, je m’apprêtais à le faire, je la vis descendre en trombe, se ruer sur moi, les yeux exorbités, la bûche à la main :

Espèce de salope ! Viens te battre si t’es un homme !

J‘échappai de justesse au lancement de bûche précédé  du cri tonitruant TIMBER. Tof’ l’avait prise en tenaille, effaré lui-même par cette violence subite. Blab’, Bill et même le benêt avaient rappliqué suite au vacarme produit par la bûche qui avait fini sa trajectoire sur le buste en bronze qui s’était mis à résonner comme une cloche à Pâques.

Et moi, interdite, face au groupe encerclant Picoti pour tenter de la calmer, et bien, j’en profitais pour monter à la mansarde et découvrir enfin ce que ce traître de Slévich avait bien pu raconter sur mon compte.

Je marquai une pause à la porte de sa chambre barrée d’une inscription « À quoi bon encore des poètes ? »  , puis entrai sans frapper. Dans une chambre vide ! Je m’écroulais sur le lit encore tiède, quand j’entendis une voix fluette que la douche couvrait de ses clapotis. Je m’emparai du peignoir posé sur une chaise et attendis tranquillement que le petit sorte le bras du rideau pour s’en emparer…J’en riais d’avance….

20.  Mauvais remake



La scène de la douche dans Psychose vous rappelle quelque chose, non ? Ben c’est à peu près ce que je vivais, de l’autre côté du rideau en plastique ; sauf que…nul Hitchcock à l’horizon pour me mettre en scène : je suais à grosses gouttes, sentais une crampe s’installer dans mes bras tendus sur ce peignoir informe et quelque peu douteux. Bref, j’aurais bien aimé entendre  « coupez », j’avais une envie furieuse de fumer une cigarette et j’étais là à entendre les vocalises approximatives de cette personne qui se complaisait sous la douche. Mon imagination marchait à fond : ces deux-là avaient baisé, j’en étais sûre à présent ! Picoti remontée à bloc et Slévich récurant joyeusement chaque centimètre carré de son corps d’anachorète, oui décidément la poésie n’était plus ce qu’elle était….

Lorsqu’enfin le bras se dégagea du rideau collant pour chercher à tâtons l’éponge, je retins ma respiration mais avant que je n’aie le temps ne serait-ce qu’avancer d’un pas pour faciliter sa sortie, je me trouvais la tête prise dans le peignoir puant et  le corps ceinturé . La prise de karaté se fit en moins de temps qu’il ne faut pour la décrire et le temps que je me débarrasse de ce chiffon sentant le chien mouillé, j’étais à nouveau seule dans la petite pièce, ne pouvant que constater la fenêtre grande ouverte ; je m’y précipitai, en vain : personne à l’horizon ! Si deux énormes ecchymoses ne commençaient de colorer mes bras, j’aurais encore pu croire à une hallucination. Ce petit frère avait levé la main sur moi et ça, il le paierait cher, tôt ou tard….

Toujours postée à la fenêtre, je fumais la clope propre à me remettre d’aplomb ; j’entendais les bruits familiers des préparatifs d’une fête monter : les rires en ponctuation, les grincements de meubles qu’on déplace, les essais de sono…Tout ça était parfaitement anachroniques, je me sentais larguée, pas du tout en phase, meurtrie même, n’ayons pas peur des mots….Je ne savais pas si de cette attaque sournoise  du frère imaginé ou  de l’ingratitude crasse de la jeune écervelée, j’étais le plus affectée. Si on ajoutait à ça le mépris de Bill, la couardise de Blab’ et la servitude béate de Zack, et bien la travailleuse honnête que j’étais avait de quoi péter un plomb !

Je fermai la fenêtre, histoire de ne plus entendre cette bande de dégénérés, m’assis sur le petit lit décoré d’images de manga et commençai de fouiller consciencieusement la chambre. Le Mac posé sur le bureau était verrouillé et je n’avais ni le temps ni la patience de chercher un mot de passe ; j’essayais tout de même à tout hasard les trois mots qui revenaient dans nos conversations d’un autre âge, sans succès. Dans le tiroir de la table de nuit, je trouvai une carte d’état major que je planquais à tout hasard sous mon pull, mais rien d’autre.

Je devais me rendre à l’évidence : en trente et une pages et 15 738 mots, je n’avais pas avancé d’un pouce mais au contraire subi les pires revers humiliants depuis des lustres. On eut dit qu’une force maléfique faisait tout pour décourager cette vocation tardive et j’étais littéralement abattue. Si Eifeilo était là, il ne manquerait certainement pas de tourner le couteau dans la plaie en insistant sur mes faiblesses, mes tergiversations i tutti quanti. Cette évocation  éveilla un doute en forme d’espoir ; pourquoi ne nous avait-il pas rejoints lorsque nous le lui avions demandé ? Il n’avait même pas cherché à feindre une inquiétude, maintenant que j’y pensais plus sérieusement cela ne collait pas du tout avec sa nature angoissée. Il fallait que je reprenne l’enquête du début en commençant par m’intéresser à ce cas précis. Eifeilo, le roi du polar ! Bon sang mais c’est bien sûr !

Rechignant à emprunter le même passage que ce cinglé de Slévich, j’allais déverrouiller la porte et affronter la petite effrontée quand on frappa à la porte.

C’est moi, c’est Picoti. Excuse-moi, j’voulais pas…

-……

- Allez, sois pas vache ! J’te demande pardon ! Je me suis emportée et c’était bête, ok, je reconnais ; mais on a le droit de changer d’avis, non ? C’est pas interdit que je sache ?

- ……..

- Bon, écoute, c’est la faute à Slévich aussi, il m’a raconté des conneries. Mais Blab’ vient de me prouver par A+B que ça ne tenait pas la route…. J’ai eu tort ! Allez, descend, on  va pas gâcher la fête ! Ils sont tous si heureux…. Allez, viens faire un bisou à Picoti, on fait la paix et tout est oublié…

Avais-je d’autre choix que jouer la mansuétude ? Déjà qu’on me prenait pour une diva capricieuse…J’allais me poster devant le miroir de la salle de bain pour me recomposer un visage présentable quand elle reprit :

En plus, tu vas être contente…Eifeilo vient d’arriver…Il va nous lire la suite de son feuilleton

Un large sourire se dessina, que je réprimais aussitôt pour modeler plutôt le masque de la femme bafouée qui pardonne. J’ouvris la porte et Picoti se jeta dans mes bras…

22.  Back to Zack

J’opérais alors une volte face afin de la coincer derrière la porte que je claquais pour la forme :

Ok, n’en parlons plus ! Mais dis moi ce qui s’est passé ici entre toi et Slévich…Attention, j’veux pas de détails scabreux, entendons-nous mais je voudrais au moins savoir à quoi il ressemble. J’y ai droit non ?

-          Euh, j’sais pas quoi dire ; il est plus jeune que je ne pensais, plus beau aussi mais tu vois, enfin j’connais pas tes goûts mais ….

-          Allez, n’aie pas peur, quoi ! Il t’a semblé efféminé, c’est ça ? Je n’ai entendu que sa voix, et effectivement…

-          Non, pas efféminé, ça, pas du tout…Il est plutôt viril, dans le genre sec mais les muscles saillants, tu vois…?

-          Viril, hein ? Épargne-moi les détails, concentre-toi sur son visage

-          Il porte les cheveux longs qui cachent ses beaux yeux de chat, des yeux dorés…

-          Ah ! Et sa bouche ?

-          Sa bouche ? Euh, j’en sais rien moi, peut-être un arrière goût de framboise…

-          Bon, ça ira comme ça, que t-a-t-il dit ?

-          C’est-à-dire qu’on n’a pas beaucoup parlé…

-          Arrête hein ! tu vas pas me dire que ton geste assassin était 100% irrationnel, t’avais tes raisons…n’aie pas peur j’te dis, j’voudrais juste comprendre…

-          Non, c’était idiot j’te dis, il a eu comme un blocage, quoi et ça m’a énervée toutes ses questions à ton sujet….Oui, allez, j’avoue, j’étais jalouse…

-          Ah, ça m’rassure mais pourquoi cette prise de karaté, j’aurais répondu à toutes ses questions, moi….J’comprendrai jamais ce type…

-          Tu pourrais si tu te mettais au russe…

-          C’est quoi cette salade ?

-          La pravda ! voilà son idée fixe, mais moi j’avais anticipé, ça fait deux ans que je prends des cours de russe dans ma cabane au Canada…

-          Voilà aut’chose ! Et t’aurais pas pu le dire plus tôt ! Bon, descendons maintenant, de toute façon tout ça n’a aucun sens…

Etait-il possible qu’ils s’entendent tous pour la seule raison de me la faire perdre ? C’était assez débile pour être plausible, mais tout de même…Il était temps que je confie mon malaise à Zack, lui seul connaissait les petits secrets des uns et des autres, il n’avait jamais éveillé la moindre méfiance et était un exemple d’intégrité. Je montai donc à l’échafaudage instable, surmontant mon vertige et enjambant la fenêtre pour y accéder. Je compris alors que c’est le même itinéraire qu’avait dû emprunter Slévich, c’est pourquoi je ne l’avais pas vu cavaler dans la rue ! Quelle idiote j’étais !

Zack était assis à même la planche de bois et considérait son pot de peinture tel Hamlet son crâne :

Too bête, il est parti…

-          A quoi tu joues Zack ? Toi aussi tu te fous de moi ? A quoi ça rime ce rôle de peintre en bâtiment ?

-          Du haut de mon échafaudage j’ai une vue imprenable sur tout ce qui se passe, c’est passionnant, mais laisse-moi d’abord te féliciter, je dois dire que tu t’es montrée magistrale ! Je t’adore !

-          Quoi ? Oui bien sûr voir me vautrer à chaque paragraphe doit t’enchanter…

-          Non, j’suis très sérieux ! J’avais deux boulets au pied et tu m’en as gentiment soulagé, sincèrement, c’est brillant !

-          Mais de quoi tu me parles à la fin ?

-          Ne me dis pas que t’as fait ça inconsciemment, ça me décevrait

-          Quoi ça ?

-          Ben mes deux plaies : Bill et Maria. Plus tu parles du premier, moins il apparaît, en un mois j’ai économisé j’te dis pas combien, c’est indécent….Quant à Maria, même motif, même punition, j’étais à deux doigts d’porter ma Remington au clou…J’devenais  fou, fou….Je sais pas si tu te rends compte, non, tu es ma petite perle dont je ne saurais me passer…

-          Je croyais que tu me détestais…

-          Pourquoi ? Non au contraire…Ok, j’t’ai rien dit au sujet de ton bouquin là, mais comprends moi aussi, j’me suis senti trahi…

-          Mais tu es un des principaux personnages !

-          Tu parles ! Un ado pré pubère, rouquin en plus !

-            Oh ! Mais Anita, elle t’a pas plue ? C’était une private joke…

-          Ahhahha, oui là j’avoue que la grand’mère de Maria était plus vraie que nature…

-          C’est vrai qu’il y a comme une ressemblance, mais ça je l’avais pas prévu…

-          Bon, j’t’explique mon plan ?

-          Ok, j’’técoute  little chicken

à suivre…

Dans la peau de Bill ou Slevich (épisodes 8 à 15)

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PRÉAMBULE :

Un grand merci à toutes mes muses à roulettes: William N’Paï, Slevich,VernonZola,  LBK, Picoti, Maria, Eifeilo, Air Nama, Hosannam, Blabaptiste, Zackmorel, Tof’EnfantdeNovembre&ses enfants, Stipe, Aziyadé, LeFilCéleste, Callyméraux, Néovers, Sacavers&Cie…

Après Les retraités du Plumart, et On a tiré sur Slévich, il est de mon devoir de rappeler les fondamentaux chers à Desproges :

« Ce texte est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec la réalité est à imputer à cette dernière. Toute coïncidence ou ressemblance avec des personnages réels n’est ni fortuite ni involontaire.

Je ne dis pas « ami lecteur » : on n’a pas gardé les Écritures ensemble.

DANS LA PEAU DE BILL OU SLEVICH…

8.  De la musique avant toute chose.


Le concert dura près de deux heures. C’est la première fois que je voyais Vernon sur scène et on peut dire qu’il assurait. L’énergie déployée se baladait de la scène à la salle par ondes acoustiques et les vagues crées formaient une spirale au centre de laquelle Vernon irradiait. J’en avais la chair de poule par moments et cette parenthèse de pure poésie qui trimballe son lot de violence finit de me convaincre du talent incroyable de ce jeune fou sur scène, se livrant entièrement, exultant même, s’esclaffant régulièrement…Bref, j’étais sous le charme comme les autres spectateurs, ébahis par une sensation collective qui les dominait : ce sentiment un peu gênant aussi d’assister à la naissance de quelque chose dont on ignore tout, qu’on ne sait même pas définir mais qui semble avoir toujours existé.

Bien sûr, l’appel qui avait précédé devait participer de cette envie viscérale de tout envoyer bouler et chaque chanson m’y renvoyait. Va, vis et deviens, apprécie le chemin, n’oublie pas qui tu es… c’est ce que j’entendais un peu comme à la messe quand j’étais petite, et me fondre dans l’hystérie collective qu’engendrait le discours m’apparaissait comme un compromis acceptable.

J’avais affaire à un débutant, ce qui me rassurait. Je l’avais déconcerté à la première réplique et pendant que je me déchaînais au rythme endiablé de la musique de Vernon, cette pauvre cloche cherchait une parade, ce qui me faisait rigoler franchement. Enfin, franchement, pas tout à fait…Je riais jaune comme on dit trivialement. Ce type semblait cinglé, c’était une évidence mais connaissait mes faits et gestes, mon numéro de téléphone et surtout cette relation un peu hors norme que j’entretenais avec un parfait inconnu que j’avais adopté, je ne sais même pas en vertu de quoi… Ce rapport 100% virtuel n’était connu que par ces gens se réclamant du même univers, ce qui n’était pas pour clarifier la situation, même si paradoxalement elle énumérait la liste d’une dizaine de pseudos qu’il me faudrait passer au peigne fin, tâche rébarbative pour le moins….

Après le cinquième rappel, je rejoignis Vernon dans les coulisses, enfin, la petite cabine qui en tenait lieu et je ne pus que constater son inaccessibilité ; il était abattu physiquement mais toujours excité comme une puce, incapable de se concentrer sur une conversation « sérieuse » ; il l’admit sans peine, d’autant que la troupe avait encore du pain sur la planche avec tout ce taf qui les attendait, le rangement du matos en passant par la signature d’autographes  et même le ménage, me dit-il en riant ;  c’est bien toi qui me dis de garder les pieds sur terre, non ? Et bien, tu vois, j’suis pas prêt à chopper la grosse tête …

Nous nous quittâmes ainsi avec l’incontournable promesse de nous voir au plus vite et régler la question Hosannam. Je ne lui dis rien de l’appel  reçu, c’eut été aussi inapproprié que vain et je fis le chemin du retour,  le corps enveloppé d’une pellicule étanche, le cerveau traversé d’images un peu psyché, les oreilles bourdonnantes, le pas léger, la clope au bec sur un sourire sûrement niais, mais il faisait nuit, j’étais seule sur les quais et je n’avais aucune raison de ne pas me réjouir de cette chance incroyable, d’être en vie tout bonnement.

C’est donc avec une nonchalance qui m’étonna moi-même que je répondis sans trembler à l’appelant inconnu :

Vous avez réfléchi ?

-          A quoi ?

-          A qui, voulez-vous dire ? Qui d’autre que votre frère ?

-          On ne se tutoie plus ?

-          N’essayez même pas de m’amadouer, vous seriez la première à vous le reprocher.

-          Bon, si vous me disiez dans ce cas ce que vous voulez, hein ? Ce serait plus clair…

-          Moi, je ne veux rien ; mon seul rôle dans cette histoire c’est vous mettre en garde

-          Mon dieu ! Serais-je en danger ?

-          Pas pour le moment mais tout change si vite dans ce monde instable, ne trouvez-vous pas ?

-          Oh, vous savez, moi…Je ne trouve plus grand-chose une fois minuit passé…

-          Vous bluffez !

-          Et vous tergiversez ! Où est Slévich ?

-          Là, à côté

-          Passez le moi !

-          Ce serait avec plaisir mais comment vous dire? Il en est comme empêché…

-          Empêché ? Comment ça ?

-          Votre frère est frappé d’aphasie ; je ne suis ni un bourreau ni un kidnappeur, juste un de ses lecteurs, tout comme vous…

-          Dans ce cas pourquoi cette mise en scène grotesque ?

-          J’avoue que c’était une erreur ; je pensais gagner du temps

-          Mais qu’attendez-vous de moi au juste ?

-          Je voudrais que vous l’aidiez comme j’essaie de le faire moi-même. Il n’est pas beau à voir vous savez…Et le seul mot qu’il ait réussi à prononcer, c’est votre nom.

-          Un nom tellement courant qu’il est probable que je ne sois en rien concernée…

-          En effet, mais les trois homonymes trouvés n’ont rien changé à son état alors que l’appel de tout à l’heure a suffi à le sortir un instant de sa léthargie…Essayez de comprendre….

-           J’aimerais beaucoup, croyez-le….

-          Dans ce cas, venez le voir. Demain matin. Clinique des Roses. Demandez le docteur Céleste. Phil Céleste.

-          Quoi ? C’est vous ? Vous êtes docteur ?

-          Neurochirurgien, oui, que cela ne vous mette pas mal à l’aise…Vous n’avez rien à craindre…

-          Et cela vous arrive souvent d’appeler au sujet de vos patients après minuit ?

-          Quand il le faut oui. Vous n’êtes pas facilement joignable, vous savez…

-          Mais dites m’en un peu plus ! Slévich est hospitalisé c’est ça ? Suite à une aphasie ? C’est une maladie psychiatrique ?

-          Vous en saurez plus demain. Vous saurez tout, je vous le promets

-          D’accord ; j’espère que ce n’est pas une blague de mauvais goût…

-          J’ai passé l’âge de me prêter aux canulars…

-          Si vous le dites…

-          A demain alors ; je compte sur vous. Venez seule. Les travaux que je poursuis sont confidentiels…

-          Attendez ! Slévich n’est pas un cobaye ! Allo ! Allo ! »

9.Drôle d’endroit pour une rencontre


La clinique des Roses portait mal son nom ; un bâtiment délabré s’élevait au fond d’un jardin qui n’avait pas été entretenu depuis des lustres. S’il subsistait, de chaque côté de l’escalier envahi de salpêtres, quelques bosquets de la plante éponyme, c’était sous  forme fantomatique. De drôles de boules décolorées pointaient au sommet de bouquets d’épines dépourvus de feuilles. Tout était gris, du ciel au parterre. Je ne croisai âme qui vive du parking à l’entrée et j’étais sur le point de rebrousser chemin quand l’horrible grincement d’une porte rouillée qu’on maltraite me fit lever la tête. Une jeune femme d’une étonnante beauté venait à ma rencontre. Cette incongruité accentua mon malaise mais plus question de me défiler.

Merci d’être venue ; je craignais que vous n’ayez changé d’avis …

-          Est-ce vous que j’ai eu hier au téléphone ? Votre voix…

-          Oui, on me le dit souvent mais cela doit rassurer les patients. Vous fumez ? Venez, faisons quelques pas ensemble dans le jardin, les murs ont des oreilles, ici plus qu’ailleurs

-          Pourtant ce lieu me semble vide…

-          Ne vous fiez pas aux apparences. Et puis, il est encore tôt.

-           Que les choses soient claires, docteur, je suis curieuse de nature mais je ne crois pas en cette histoire d’aphasie…C’est tellement délirant ! Slévich frappé du même mal que Baudelaire, comme par hasard ….Et moi ? Je suis Jeanne Duval, peut-être ? Quoi ?

Le docteur Phil Céleste (qui semblait décidément s’amuser à brouiller les pistes en masculinisant son prénom Philippine) me dévisagea un moment, un étrange sourire aux lèvres. Elle était d’une beauté d’autant plus attirante qu’elle semblait avoir sciemment effacé toute trace de féminité dans son allure, sa coiffure, l’absence totale de maquillage. Elle me fit penser à George Sand, droite dans ses bottes de cavalière, son jodhpur  mettant en valeur de longues jambes fuselées et sa chemise immaculée fermée au col  était recouverte d’un petit gilet moulant sans manches. Ses cheveux coupés à la garçonne  soulignaient l’exquise délicatesse de ses traits et ses yeux ibis se passaient sans problème de khôl comme ses longs cils de mascara. Elle dut se rendre compte de mon trouble et crut bon d’excuser son jeune âge en déclinant son CV, brillant, ses diplômes prestigieux et ses recherches qu’elle entamait à peine après avoir travaillé pour des professeurs émérites plus intéressés par sa plastique que sa tête bien faite.

Vous devez savoir ce que c’est…

-          Pardon ? Non, j’avoue que ce genre de désagrément m’est totalement étranger, presque autant que la raison de ma venue ici…

-          Pourtant vous êtes là, c’est bien que cette histoire vous intrigue…

-          Mais quelle histoire à la fin ? Si on arrêtait de tourner autour du pot, maintenant ?

-          Je ne vous ai pas fait venir ici pour autre  chose que cerner une vérité. Slévich  dépérit, cela va au-delà de sa santé psychique, vous comprenez ? Comme s’il était en état de choc. Je cherche à le replacer dans un état similaire.

-          Les électrochocs n’ont rien donné ?

-          Allons, soyons sérieuses ! Cela n’a rien d’une plaisanterie vous savez… Votre frère…

-          Slévich n’est pas mon frère

-          Pourtant il ne fait aucun doute qu’il associe votre prénom à celui de sa sœur, ce sont d’ailleurs les deux seuls mots compréhensibles qu’il sache exprimer « ma sœur »

-          Mais tout ça est un jeu ! Si je vous dis que je ne sais même pas à quoi il ressemble, vous me croirez ?

-          Je croirai en la sincérité de vos propos, mais tenez, que dites-vous de ça ?

Elle sortit de la petite poche de son gilet un petit papier plié en quatre, que je défis en lui lançant un regard incrédule. Il s’agissait de mon portrait, esquissé au fusain, plus ressemblant que nature. Je restai interdite.

« Vous pouvez le garder si ça vous fait plaisir, il passe ses journées à reproduire le même dessin, dix, vingt fois par jour, les yeux mi-clos, sans prononcer le moindre mot. Une fois son dessin achevé il en fait un autre, identique…

Allons-y dans ce cas et réglons cette histoire une fois pour toute !

Phil jeta son mégot par-dessus ses épaules et me pria de la suivre.  Une odeur de soupe montait dans les étages et nos pas résonnaient dans l’escalier comme unique écho au silence inquiétant qui régnait. Arrivées au troisième étage, elle sortit un trousseau de clés et je ne pourrais dire combien de porte elle déverrouilla jusqu’au bout du couloir interminable, parcouru de multiples courants d’air glacés dont je n’arrivai à cerner l’origine. Enfin, une porte capitonnée me séparait de Slévich, mon cœur battait à tout rompre. Et si ? Non, je n’avais plus le temps de me perdre en hypothèses controversées, je retins mon souffle, rassemblai mes esprits (c’était le cas de la dire..) et…

A peine franchi le seuil de la petite pièce, un ultime déclic me fit tressaillir. La porte venait de se fermer derrière moi et je me retrouvais seule dans une pièce minuscule jetée dans la pénombre. Le seul mobilier qui la constituait était ce lit en fer sur lequel un homme était sanglé. Je ne distinguais que ses cheveux  aussi noirs que les miens ; le reste de son corps qui me semblait démesuré était caché sous des draps d’une blancheur presque phosphorescente. J’avançai à petits pas, terrorisée mais curieuse de connaitre enfin le visage de ce poète aussi mystérieux que familier.

J’aurais dû hurler, je pense mais je semblais à mon tour frappée par cette aphasie qui se révélait contagieuse. Sous mes yeux horrifiés, gisait paisible un  homme, certes plus jeune que moi, mais aux traits similaires. J’étais face à mon double masculin et c’est le reflet le plus épouvantable qu’il m’ait été donné de contempler. Je perdis connaissance.

10.  Mon double et moi


A mon réveil -  était-ce une heure ou une nuit qui s’était écoulée ? – une forte sensation d’entravement, de celle qui fait penser à une fièvre tropicale, s’étouffa dans ma gorge. Je mis quelques minutes à faire le point, et l’absence d’objets ou meubles alentour n’était pas pour aider à cet atterrissage que personne n’applaudirait. Je me rendis très vite compte qu’il m’était impossible de bouger ne serait-ce qu’un doigt. Ma nuque était prise dans une sorte de minerve et mes quatre membres solidement attachés à ce lit où j’étais couchée. Je me souvins alors de la dernière image reçue, celle-là même qui m’avait fait sombrer. Slévich !  Slévich qui avait disparu, Slévich que je venais de retrouver et Slévich à nouveau évaporé !

Tandis que la colère, nourrie de l’incompréhension, son ingrédient favori, montait inexorablement, un bruit métallique précédé de pas me força un peu bêtement à mimer le sommeil.

J’entendis des chuchotements absorbés par un nouveau clic d’une porte qu’on ferme à clé, avant de sentir un souffle tiède sur mon visage alors qu’une main soulevait une de mes paupières et qu’un aveuglement violent me pousse au réflexe d’un cri.

Je vous l’avais dit, Phil, elle est bien réveillée ! Notez la dissimulation comme première réaction, c’est fort intéressant….

-          Oui docteur.

Cette fois, j’ouvris les yeux, chassai les papillons lumineux faisant barrage et criai :

Détachez-moi !

-          Dès que vous serez calmée. Nous ne vous voulons aucun mal, ma chère. Nous sommes là pour vous aider ; tenez, pour preuve de notre bonne foi, je vais libérer votre nuque, ça va mieux comme ça ?

Constater que j’occupais le seul lit de la pièce ne me rassura aucunement.

- Où est Slévich ?

-          Ah ! Toujours ce Slévich ! Si vous nous parliez un peu de lui….

-          Ne me prenez pas pour une conne ! Vous vous en êtes servi d’appât et je suppose que vous pouvez être fiers de ça ! Bravo, je suis tombée dans le piège, mais …

-          Oui ?

-          Plusieurs personnes sont au courant de ma visite ici, vous pensez vraiment que j’aurais agi aussi inconsidérément ?

-          Parlez nous de ces personnes justement… Tous ces personnages auxquels vous vous échinez à donner vie, Slévich bien sûr, au sommet de la pyramide mais il en reste beaucoup : Vernon, c’est ça ? Et ce Bill, bien sûr…Qui d’autre ?

-          Allez vous faire foutre !

-          Allons, ne sombrez pas dans cette vulgarité qui a fait le lit de votre ersatz de popularité. Vous devez renouer avec la réalité, Sophie, nous sommes là pour vous y aider. Nous sommes vos amis, vous auriez tort de nous considérer différemment….

-          J’aimerais voir votre tronche, c’est trop demandé ? Approchez-vous, s’il vous plait.

-          Bien sûr. Voulez-vous un verre d’eau ?

Le docteur portait bien une blouse blanche mais il ne faisait aucun doute que j’avais affaire à un imposteur. Je le sentis immédiatement et lorsqu’il se pencha pour me donner à boire, la vérité éclata au même titre que le verre sur le lino.

SLEVICH !!!!!

Il recula de deux pas puis se tourna vers son assistante qui avait troqué sa tenue de cavalière pour une blouse lui arrivant à mi-cuisse et sous laquelle, visiblement, elle était nue. Il hocha la tête d’un air triste et donna ainsi son accord pour l’administration de je ne sais quelle drogue contenue dans une seringue astronomique.

Non ! Pas ça ! Ok, je me calme ! Mais dites-moi au moins ce que je fais là….Je veux comprendre

-          A la bonne heure ! Nous sommes d’accord. Alors, chère Sophie, si je vous suis bien, ce mystérieux Slévich qui constitue votre obsession principale, je le personnifierais, c’est bien ça ? Je lui ressemble ?

-          Non ! J’en sais rien. Qui était dans ce lit ?

-          Qui ? Mais vous, qui d’autre ? Auriez-vous vu une autre personne dans cette chambre, hormis mademoiselle Céleste et moi-même ?

-          Oui, parfaitement ! J’ai vu Slévich à cette même place…

-          Alors ? A quoi ressemble-t-il ce Slévich ?

-          …………….

-          Vous ne répondez pas ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui vous gêne ?

-          Je deviens folle…C’est vous qui devez avoir raison…

-          Continuez…

-          Je suis entrée seule dans cette pièce, je me suis avancée vers Slévich mais c’était mon visage … Où sont mes affaires ? Le dessin ! Le dessin qu’il a fait de moi !

-          Phil ?

-          Ses affaires sont rangées dans la penderie ; voulez-vous que j’y jette un œil ?

-          S’il vous plait….

Je suivais du regard les gestes mesurés de cette sorcière qui avait su me mettre en confiance. Lorsqu’elle sortit le papier de la poche de ma veste, je poussais un soupir de soulagement. Enfin ! Cette fois-ci, ils seraient bien obligés de me croire, je ne sais pas dessiner ! La jeune femme déplia lentement le papier et lut :

-          Huile- PQ- chocolat-Kfé-Papel de fumar…..  Je crois qu’il s’agit d’une liste de commissions, docteur…

Les larmes de rage brouillant ma vue m’empêchèrent de prévenir le danger qui pointait et j’eus tout juste le temps d’apprécier l’aiguillon qui se planta dans le gras de mon épaule.

11.  Tayaut !


Renouer avec la réalité revenait à perdre la notion de temps. Je ne saurais dire depuis combien de temps je suis ici, dans cette clinique clandestine, à jouer le rôle de cobaye entre les mains de ce couple de cinglés.  Les journées s’enchainent, identiques et monotones, rythmées par les repas insipides, les promenades en rond dans le parc minuscule et les séances de prise de parole, tout ça agrémenté par les médocs filés avec générosité par le bon docteur Lubrik.

Nous sommes cinq, assis en rond ; face à moi la sorcière outrageusement maquillée désormais, totalement soumise à son mentor apprenti-sorcier lui-même. Il distribue la parole :

Alors, qui veut commencer aujourd’hui ? Honneur à notre jeunesse, alors ?

-          POLLUTION !

-          Oui, d’accord, mais encore ?

-          Pollutionpollutionpollutionpollution

-          Bon, ok… Allez-y Veronez, enchaînez s’il vous plait

-          Je m’insurge contre ces jaloux qui envient mon Art ! Hier encore cette folle m’a traité !

-          Oui ? De quoi donc ?

-          Ça ne vous suffit pas ? Mais dans quel camp êtes-vous donc ? Et quand vient l’aurore ?

-          Bon, à vous Sophie…Quelles sont les nouvelles de ce brave Slévich ?

-          Aucune depuis trois jours docteur, d’ailleurs je ne rêve plus, c’est normal ?

-          Très bien ! Enfin une bonne nouvelle ! Mais rassurez-vous, vous rêvez toujours, simplement vous effacez les images insoutenables dès votre réveil, je suis très content, vous progressez, c’est bien…. Kira ?

-          Caca mou, caca mou, cakamoulox !

-          Ah, toujours en pleine effervescence scatologique, je vois….Très bien, je vous demande d’accueillir notre nouveau venu, faites lui bon accueil ; vous voulez bien vous présenter Blabla ?

-          Je suis là par erreur ! on m’a dénoncé ! et je vous chie à la raie…

-          Ben voyons ; comme vous pouvez le constater, mes amis, notre nouvel invité réagit parfaitement, j’ai grande confiance en ses capacités ….D’ailleurs très certainement sera-t-il le premier à nous quitter, notre artiste n’est là que pour un surmenage, rien de bien méchant en l’espèce, n’est-ce pas ?

-          Cause toujours tu me gaves !

-          OH ! Comment osez-vous parler ainsi à notre bon docteur ? C’est une infamie,  votre provoc’ à deux balles, vous pouvez vous la garder, libertin refoulé ! Mais dites quelque chose, enfin ! Dois-je donc être le seul à prendre systématiquement la défense de la Poésie médicinale ?

-          Calmez vous Veronez, pensez à une image et décrivez la moi, s’il vous plait

-          Voilà : je vois un tableau, immense

-          Tu m’étonnes !

-          Sophie ! Laissez Veronez s’exprimer…

-          Castratrice ! Je poursuis, je dénombre une centaine de personnages, 132 pour être précis

-          1, 2, 3, j’irai dans les bois…

-          Chut Picot’

-          Rrrrrrrrrr ! Au centre de la grande table, un couple, je crois que c’est moi, je reconnais ma barbe

-          Et la dame ? Mais, Veronez, que se passe-t-il ?

-          Maman ! C’est maman ! Môman, pourquoi m’as-tu abandonné ?

-          Oh le con, c’est les noces de Cana qu’il est en train de décrire ! Hé, j’ai rien à voir avec ces fous, moi ! Sortez moi d’ici, j’me prends ni pour Véronèse ni pour la Joconde, allez hop, j’me casse….

-          Blabla ! Merci de nous éclairer sur l’histoire de l’Art, mais comprenez que notre ami n’a pas réglé son problème d’Œdipe, essayez de vous respecter les uns les autres, d’accord ?

-          Œdipe, mon cul ! Si vous vous prenez pour Freud, c’est sûr qu’on est plutôt mal barrés. Bon, j’peux allez cloper maintenant ?

-          Soit, mais à l’extérieur, dans le parc, Sophie allez donc montrer à notre ami les myosotis que vous avez découvert ce matin….

Je me levai prestement avant que le toubib ne change d’avis. C’est maintenant qu’il fallait agir, et vite ! Une pareille aubaine ne se présenterait pas deux fois.

Alors, t’es un historien de l’Art, c’est ça ?

-          Pff, pas du tout, t’occupes !

-          Bon écoute, je t’emmène au coin des myosotis et j’me casse ; sois sympa de fumer au moins cinq six clopes avant de retourner voir les fous, ok ?

-          Eh ! Attends ! Moi aussi j’me casse

-          Mais tu viens à peine d’arriver !

-          Justement !

-          Bon, allez, suis-moi mais après, je te préviens c’est chacun pour soi

-          Aucun danger de mon côté, j’te connais pas mais j’peux déjà pas te blairer

-          Tant mieux, allez go !

12.  Rencontre avec l’artiste


Et si on foutait le feu, histoire de s’amuser un peu ?

- Ah d’accord, j’vois le genre, t’es un pyromane, c’est ça ? Fais ce que tu veux, mais attends que j’aie pris un peu de champ, j’ai pas envie de tomber sur la case « allez tout droit en prison, ne touchez pas 20 000 boules »

- J’aurais dû m’en douter, t’es une vénale, ça se voit tout de suite. L’Art total, ça te dit rien ?

- Que dalle ! Surtout m’explique pas, je hais les artistes !

- Oh ! Moi aussi ! C’est bien pour ça que je me suis retrouvé dans ce trou à rats d’ailleurs, quand je vais raconter ça à Slévich….

- Quoi ? Qu’est-ce que t’as dit là ?

- Du calme, j’ai pas de cachets sur moi…Ok j’ai rien dit, pas la peine de le prendre comme ça

- Non, tu vas raconter ça à qui ?

- T’occupes, j’te dis, un pote, tu connais pas

- Tant que ton pote est pas poète tout baigne….

- C’est pas qu’il est poète, c’est que c’est LE poète !

- Non ! Tu déconnes là ! Tu parles bien de Slévich, l’auteur de Strangulations Artificielles ?

- Originelles, pas artificielles !

- Ça alors ! J’avais fini par croire qu’il n’existait que dans mon cerveau dérangé ! Les enfoirés ! Et tu sais le loger ?

- Je te ferai l’amour comme un enfant sauvage…

- Pas le temps, là, on verra plus tard pour ce genre de conneries…

- Ah, alors c’est vrai ce qu’on dit ? T’es une vraie nympho ? Hahhahaha, j’y crois pas !

- Quoi ? Oh ça va , si on peut même plus rigoler ! Moi aussi je le connais, le poème hein, pas la peine de s’la péter :  « j’étranglerai le cou de la lune et des fleurs »….

- Ok ! Un partout …non mais on raconte tellement de trucs aussi, en deux heures j’en ai appris plus sur toi que sur ma propre mère, dis donc…

- Ah ouais, ben fais gaffe car j’en ai autant à ton service : artiste dégénéré !

- Ouais, ben je m’en glorifie de ce titre ! Qui eut crû qu’au 21ème siècle, on repartirait pour un tour de fascisme, hein ? Et oui, on en est là, on enferme les peintres qui refusent de faire le portrait de l’oiseau

- du moineau, tu veux dire, mais c’est bon y’a son père qui s’en charge !

- En attendant, on est mal ! J’suis pas le seul concerné. Ça a commencé par les restrictions budgétaires, la suppression des cours d’art plastique et maintenant c’est carrément les musées qui ferment les uns après les autres, les galeries, j’t’en parle même pas…

- Putain ! J’avais pas pensé à ça, mais pour l’écriture c’est pareil alors ?

- Ben comment crois-tu que j’ai connu Slévich ? Il a été un des premiers à tirer la sonnette d’alarme alors il est devenu l’homme à abattre et moi, ben j’ai l’âme d’un résistant quoi, c’est génétique, alors j’ai organisé mon réseau, j’ai formé des agents de liaison et puis j’ai dû commettre une bourde puisque je suis arrivé là. Je me demande bien d’où vient la fuite…

- Il faut absolument que tu me conduises à Slévich, il doit s’inquiéter pour moi, il ne t’a rien dit ?

- Slévich ne parle plus ! T’es vraiment à l’ouest, hein ?

- Quoi ? C’est vrai cette histoire d’aphasie ? Raison de plus pour que je le voie. Mais réfléchis, c’est impossible qu’il ne t’ait pas parlé de moi…

- ah, c’est toi Maria Vitavi, la poétesse défaillante ?

- Mais ça va pas la tête ! Je suis Solucide !

- so quoi ?

- Il t’a jamais parlé de sa sœur ?

- Il est fils unique !

- Non, j’veux dire de sa sœur d’écriture, tu le fais exprès pour m’énerver ou quoi ?

- Ouais, on m’a dit ça aussi : mégalomane, paranoïaque et nymphomane

- just a woman !

- T’as une caisse ?

- Je veux mon neveu !

- C’est vrai aussi cette manie familiale, t’es orpheline ou bien ?

- Faut crocheter la serrure, j’ai un double des clés dans la boîte à gants, t’as pas un fil de fer ?

- Évidemment, quelle question ! Qui serait assez con pour sortir sans son fil de fer, hein ?

- Passe ! ù$*ù&<²*µ de sa race ! Ça y est, allez grimpe !

- Mince, allez démarre, bordel, j’crois qu’on est repérés, look at the rétro

- Oh Picoti ! Faut qu’on l’embarque

- T’es sûre ? C’est une enfant…

- Raison de plus pour pas la laisser aux mains de ces fous furieux, et puis elle pourra nous être utile, tiens regarde, elle fout le feu !

-  Ah, cool ! Une vraie artiste ! Allez dépêche !»

13.  Résiste !


Le voyage en bagnole fut des plus instructifs. Côté Blab’ j’appris que Slévich n’était nullement frappé d’aphasie mais qu’il résistait à sa façon, dans le silence le plus total. Il avait refusé la publication chez les éditeurs asservis qui lui promettaient la lune pourvu qu’il efface les références mythologiques qui étayaient ses poèmes. Ce fut l’affront de trop. Il avait rejoint le Front de Libération de la Peau&Scie, dirigé d’une main de fer par qui ? Je vous le donne en mille, évidemment c’est facile, par mister Bill himself qui vivait ainsi une seconde jeunesse. Bien que sa radicalité effraye un tantinet les timides littérateurs, il ne prenait aucun risque inutile et avait ses entrées dans quelques ministères, rapport à ses faits de jeunesse trotskyste.

J’étais un peu vexée, je dois dire de ne pas avoir été informée de cette résistance à l’ennemi mais il paraît que je représentais une menace, que je ne savais garder un secret, enfin bref, encore ces mensonges éhontés qui me dessinaient une auréole superficielle basée sur mon goût du luxe et autres fadaises intolérables…Si j’en jugeais ce que Blab’ rapportait j’aurais tué père et mère pour être éditée…. Évidemment ! S’ils n’étaient déjà clamsés…Ma vie, décidément m’échappait par lambeaux… Ok, j’avais vendu mon âme au diable, à l’astronome et même à une certaine naine rouge, et alors ? On voyait bien que ces gens-là n’avaient jamais crevé la dalle… Bref, je refermais la parenthèse pour me concentrer sur la joie des retrouvailles avec mon cher Slévich et la tempête annoncée ne m’empêcherait aucunement de découvrir enfin celui à cause de qui ma vie partait dans tous les sens…

Picoti, quant à elle me tira une larme de l’œil, à moins que je ne fusse victime d’une énième escarbille. Moi qui pensais qu’elle avait jamais pu me sacquer, j’appris, éberluée, qu’elle m’avait suivie depuis le début, cachée dans le coffre de la voiture, tout ça parce qu’elle était certaine que je finirai par la mener vers son idole dont elle récita les poèmes pendant tout le trajet.

Je partageais tout de même une qualité avec l’artiste : notre inclinaison à la paranoïa qui nous poussa à changer cinq fois de caisse durant le parcours, en plus, ça nous évitait de vider le cendrier, ce que la Nature ne manquerait pas de nous être redevable. Les arbres s’abattaient mais nous n’en avions cure comme disait le bras droit de Blab’, un privé qui avait réussi le tour de force de créer en Alsace-Lorraine, une fraction armée jusqu’aux dents, indépendante du FLP et ne s’exprimant que dans son patois qu’il chérissait bien plus que ce concurrent rencontré une seule fois ; le courant n’était pas passé et Zack l’instinctif ne se fiait qu’à sa première impression sans en démordre même s’il admettait en son for intérieur que le bougre de Bill n’était pas un mauvais…

Le maquis ; rien que prononcer ce mot mettait Blab’ dans tous ses états. A une centaine de kilomètres de notre destination finale, il nous prévint qu’il ferait seul la dernière fraction du trajet ; trop de danger, pas de papiers….Plus on approchait et plus notre comparse s’exprimait en langage télégraphique, voire totalement incompréhensible, tandis que son visage se voilait comme s’il entrait dans la peau de son personnage en rappelant les ambitions qui régissaient son entreprise.

L’heure H du jour J c’est tout ce qui l’excitait. La jonction tant attendue entre le FLP et le FL (pour Front libertaire). Sa seule appréhension tenait dans un schisme éventuel avec Bill qu’il ne connaissait que de réputation, qu’il admirait tout en le craignant.  Il misait tout de même sur quelques atouts de poids : d’abord le dégoût qu’il partageait avec nombre de membres pour le recours à la violence. On murmurait dans les milieux autorisés que plus ça allait plus ce Bill se montrait ingérable, tellement sûr de son fait qu’il rechignait à la négociation et même à la discussion. Ainsi Zack avait recueilli les résistants déçus et Blab’ comptait bien argumenter là-dessus pour garder la main. Le réseau qu’il avait étendu à la force du poignet s’étendait bien au-delà de celui de Bill, confiné dans ce maquis, justement ; le sien de réseau pouvait, en cas de danger, compter sur les ramifications qui s’étendaient du Maroc  en Belgique  en passant comme il se doit par la Lorraine.

C’est donc dans une petite auberge longeant la nationale que nous nous séparâmes. Je m’installais  en compagnie de Picoti à une table recouverte d’une nappe à carreaux rouge et blanc ornée d’un bouquet de fleurs artificielles poussiéreuses après avoir longuement hésité à remettre entre les mains de ce quasi-inconnu les clés de mon bolide chéri. J’avais précédé cette concession de mille précautions jugées inutiles par ce conducteur toujours affublé de ses 6 points de permis réglementaires. Admettons….Il nous avait juré sur la tête d’Azi, la résistante tombée au combat et symbolisant la lutte, qu’il viendrait nous chercher avant  la nuit. Nous avions topé là et aurions presque jubilé si le menu du jour n’avait pas affiché : « tête de veau ravigote »

14.  Une arête dans le gosier.


Pendant le déjeuner, Picoti me parla un peu de sa vie d’étudiante en lettres modernes  et beaucoup de l’incroyable talent de Slévich…

Amour, amour, je t’aime tant….*

-          Pfff, même pas vrai ! Mais j’aimerais beaucoup soutenir ma thèse  sur sa Poésie, j’ai bien étudié son dernier recueil «  Echos de Silences »

-          Mais ? Il n’a jamais été publié !

-          Je suis le poète depuis plus de deux ans maintenant ; disons que ça crée des liens…

Puis elle s’était perdue dans ses romanesques pensées, le regard vague, les joues rosies, les cheveux dans le vent…OH ! Stop ! On n’est pas là pour se mettre à rêver, on est v’nu pour enfin résister…

Je sortis fumer une clope pour ne pas gêner l’inspiration de cette étudiante énamourée de mes pensées fumeuses. Je n’arrivais tout simplement pas à avaler cette réclusion inique, assortie  de  l’abomination de ne pas connaître les tenants et aboutissant de cette opération Corned Beef .

Que Zack ne me fasse pas confiance, passe encore ; j’avais bien compris depuis mon enfance passée dans la région schizophrène que je n’avais rien à attendre  du vocable éculé d’ « intégration »…Mais Bill ? Mon poteau en compagnie duquel j’avais tagué plus de cathédrales et autres chapelles de purs slogans poético-pollutionnaires???…ça me faisait l’effet d’une arête dans le gosier.

La seule explication valable m’apparut aussi simple que la quadrature du cercle: j’étais victime d’une machination visant justement à empêcher l’action que je réclamais à grands cris depuis mes débuts hasardeux en poésie… Les dégâts occasionnés par notre dernier happening,  couronné d’un succès sans précédent puisque la cathédrale où venaient se repaître les poètes faméliques  avait purement et simplement fini par être dégommée, et bien ces dégâts devaient faire peur à quelqu’un. Mais qui ? Telle était la question que je mâchais et remâchais,  tel un ruminant névrosé sentant l’abattoir s’approcher…

A la veille d’une action de grande ampleur, l’ambiance est à tirer au couteau ; la méfiance généralisée n’augurait rien de bon et si on se mettait à saboter nous-mêmes les grandes ambitions  par salves  égocentriques, nous étions mal barrés. Devais-je d’ailleurs accorder le moindre crédit aux propos de ce Blab’ arrivé comme par hasard et me menant gentiment au lieu névralgique des tergiversations ? Se jouait-on de ma légendaire paranoïa excentrique pour me mener en bateau ?

J’eus une pensée émue pour  ma chère bagnole mirobolante que j’avais abandonnée sans réfléchir, aveuglée comme toujours par une confiance un peu niaise pour mes contemporains dont je savais pourtant qu’il ne fallait miser sur eux le moindre kopek… Ah, bravo, madame, vous avez bien manœuvré et voici que vous vous retrouvez à pieds dans cette contrée sauvage, dépourvue de la moindre usine à youyous à proximité ! Elle était belle la Poésie ! Me disais-je en moi-même comme une petite vieille dont plus personne ne se soucie.

Hauts les cœurs, murmurais-je tandis qu’au loin montait le vrombissement adoré, le seul, l’unique ! Ma BM était saine et sauve et avalait les lacets déroulés comme autant de rouleaux de réglisse….Qui eut crû qu’une telle vision me rendrait un jour si euphorique ? J’exultais en jurant, mais un peu tard, qu’on ne m’y prendrait plus….

http://www.youtube.com/watch?v=LSJzp9oXFgA

15.  Oh putain, y’a un blème avec ma béhème …


Blab’ ne cachait pas sa colère et le fit savoir en claquant sauvagement la portière. Il n’avait pas l’habitude qu’on joue ainsi de sa crédibilité et  me trouvait bien négligente vis-à-vis de son personnage qui tenait pourtant un des rôles majeurs de cette histoire…

Faudrait voir à pas m’envoyer à Pétaouchnock pour un oui pour un non, tout ça pour reprendre la main !

-          Et t’as fait demi-tour rien que pour me dire ça ?

-          Moi j’veux bien la conduire ta BM, c’est pas un blème mais t’oublies qu’on a changé 5 fois de caisses au chapitre précédent, alors explique-moi comment c’est possible, hein ?

-          Merdalors ! T’as raison…

-          Ouais, et qui perd la face ?

-          Assez perdu de temps ! On y va tous maintenant ! T’as raison, on bouffe, on devise et pendant ce temps la Poésie est en danger…J’me dégoûte, tiens !

-          Et tu fais bien. Bon, en voiture, Simone

-          Va chercher Picoti, je vais conduire.

Le trajet fut  consacré au choix de maintenir la première version ou conserver la BM.  Comme de bien entendu Picoti et Blab’ s’entendaient pour préférer l’idée du braquage de caisse, assorti du non-vidage de cendrier,  mais c’était ma caisse et mon histoire  et leur avis ne servait finalement qu’à remplir trois lignes, ce qui leur fit baisser la tête tandis que je montais le son de la radio.

Nous évoluions dans un paysage grandiose, croisions peu de voitures et il flottait dans l’air une impression de vacances. Le bled où nous nous rendions était perché dans la forêt qui couvrait la montagne, ce qui nous fit ralentir et descendre les vitres. L’air était vif mais embaumait le sous-bois.

Blab’ nous avait demandé de le laisser seul ouvrir le chemin, à pieds. J’avais stoppé la bagnole à l’entrée du village, à ce que j’imaginais un antique arrêt de bus. Picoti était sortie en trombe et gambadait dans une clairière vert pomme en se penchant régulièrement pour cueillir je ne sais quelle plante aromatique poussant ici ou là.

Ohhhhhhhh ! Comme c’est beau, ça me rappelle chez moi.  Criait-elle dans la nature muette.

-          Ça te plait ? Ton pays ton manque ?

-          Oh non ! Je vais rester ici je crois ! C’est là que je veux vivre, chantonnait-elle gaiement ;

La jeunesse insouciante est toujours un spectacle renouvelé  et ça me fit sourire. Tant mieux si la notion du danger lui était encore étrangère. J’allumais une clope en la surveillant d’un œil, lui enjoignant de ne pas trop s’éloigner, on ne sait jamais….quand une ombre se profila dans la fumée qui semblait plus dense, peut-être sous l’effet de l’altitude, j’en savais rien mais je me retournai pour vérifier. Un homme se dressait à deux mètres, jambes écartées, une carabine  dans les bras. Son sourire  n’avait rien d’engageant et l’espace d’un instant j’espérai que Picoti reste dans les champs  encore un moment.

Bonjour, entamais-je bravement, vous habitez une bien belle région

-          Elle est encore plus belle quand elle n’est pas envahie par les touristes idiots qui balancent leur mégot sans vergogne…

-          Oups, pardon, fis-je en ramassant l’objet du délit, …une habitude…

-          Mouais, l’habitude courante ici c’est de faire déguerpir les gêneurs, allez du balai, à quelques vingt kilomètres de là vous trouverez sensiblement le même paysage, ici c’est privé, allez ouste !

-          Ok, nous attendons quelqu’un et nous partons, promis…

-          Nous ?

-          Euh, excusez-moi c’est encore une de mes mauvaises habitudes de dire nous pour je…

-          Monarchiste ?

-          Oh non ! Loin de là….

-          Vous attendez qui au juste ? Le chauve ?

-          Pas très sympa comme épithète…

-          Bon, j’suis pas là pour tenir salon, pas la peine de l’attendre…

-          Comment ça ?

-          Le Blab’ a commis une erreur, fallait bien qu’il la paie un jour et comme il n’est pas dans mes habitudes de remettre au lendemain…

-          Mais qui êtes-vous ? Vous connaissez Blab’

-          Mieux que vous on dirait…

-          Possible, je n’ai fait sa connaissance qu’il y a peu….

-          M’intéresse pas, dégagez !

-          Dites moi au moins votre nom…Nous sommes venus à la recherche d’un ami, Slévich, peut-être le connaissez-vous ? Un poète…

-          Ahhhahhahaha ! Sachez qu’ici la seule Poésie c’est la nature qui en tient lieu, foutez le camp j’vous dis…Bill aime pas trop se répéter….

Avant qu’il n’achève sa phrase, il s’écroula sous le coup de bûche que Picoti lui asséna.

Bien joué, Picoti !

-          Ce type avait l’air dangereux et tu faisais une de ces têtes !

-          Tu as bien fait…Tu sais qui c’est ?

-          Ben non, tu le connais ?

-          Non, mais ce péquenot se fait passer pour Bill, encore un usurpateur…

-          J’le fouille ?

-          Bonne idée.

à suivre….

Dans la peau de Bill ou Slévich (épisodes 1 à 7)

1 Comment

PRÉAMBULE :

A la demande générale de tous mes pseudos disparus, j’ai nommé : solucide, davidovich, lamusegirl, rrosesélavy, moutonnoir, menfou et une poignée d’autres dont le nom m’échappe à l’heure où j’écris, voici le feuilleton de l’été publié précédemment sur le site Le Plum’Art en 21 épisodes, l’hiver dernier.

Après Les retraités du Plumart, et On a tiré sur Slévich, il est de mon devoir de rappeler les fondamentaux chers à Desproges :

« Ce texte est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec la réalité est à imputer à cette dernière. Toute coïncidence ou ressemblance avec des personnages réels n’est ni fortuite ni involontaire.

Je ne dis pas « ami lecteur » : on n’a pas gardé les Écritures ensemble.

DANS LA PEAU DE BILL OU SLEVICH….

  1. Pollution nocturne.

J’émergeais  à peine de ma mélancolie bihebdomadaire, ce vague sentiment gluant que je domptais par la rêverie qui m’absorbait, quand on frappa à ma porte. Il était tard pour une visite, je pensai immédiatement à une descente de police. Un voisin m’aurait donnée, en loucedé, c’était comme ça que ça se passait maintenant. J’allais cacher mes produits illicites dans le four, époussetais la table basse constellée de cendres parmi les miettes de tabac  quand les martèlements sur la porte se firent plus insistants. Mais toujours pas de « Police ! Ouvrez ! » comme dans les feuilletons télé.

Le judas semblait obstrué par un index et je finis par ouvrir à la troisième injonction.

«  Surprise ! » entonnèrent en chœur trois inconnues en investissant d’office mon appartement.

Eberluée, je les suivis dans le corridor, un vague pressentiment commençant doucement d’étreindre ma gorge. Je tentai de l’évacuer par une petite toux que je voulais discrète mais qui fit se retourner les trois femmes.

Ça c’est la toux du fumeur ! J’ai une méthode infaillible pour faire cesser ce vice : les gants de boxe !   sortit la plus âgée des trois, une petite femme avenante  d’une cinquantaine d’années.

- LBK ?????? Mais ! Qu’est-ce…Quoi….Comment ?

Son rire communicatif reprit de plus belle, accompagné cette fois par un rire de grelot

Et moi ? Et moi ?  Fit la plus jeune des trois, une jeune fille au teint de pêche et  à la silhouette frêle ;

-          Picoti ???????

Moi, je ne te pose pas la question, bien sûr ! Tu auras reconnu ma chevelure vénitienne, mes beaux yeux verts et mon corps de poétesse…

Oh non ! Maria  Vitavi en personne !  Je m’ébrouais mentalement ; ce n’était pas possible, j’étais à mon tour victime d’un de ces maudits cauchemars plumartiens  qui semblaient se répandre d’un membre à l’autre depuis la réouverture du site ;

J’étais là, debout, les bras ballants, incapable de sortir le moindre mot ou esquisser un geste. Le trio continuait de rire en se lançant des œillades qui me laissaient de plus en plus perplexe. Nullement gênées par une réaction somme toute prévisible, elles prirent place sur le canapé ; LBK sortit de sa besace une bouteille de cidre tandis que Picoti prenait la parole :

Nous comprenons ta réaction ; moi-même si on m’avait dit que je foulerai le sol français pour la première fois aujourd’hui, je ne l’aurais pas cru. Mais voilà, on a besoin de toi !

-          Oui, c’est ça ; ma Picote a raison ; depuis que tu es mon Zorro, je te vois différemment. Mais c’est normal, nous sommes un peu complémentaires…

-          Hein ! Arrêtez vos délires, ok ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Je pige que dalle !

-          Oh, c’est drôle ! tu parles comme tu écris !

-          La ferme ! Bon Picoti, je t’écoute ; de quoi  s’agit-il ?

-          Tu es la seule capable de ramener Bill au Plumart ; d’ailleurs c’est toi qui l’y as conduit, pas vrai ?

-          Non, mais je rêve ! Vous avez fait tout ce chemin pour ça ? Mais je le connais pas ce mec ! Qu’est ce vous imaginiez ?

-          Taratata, coupa LBK, tes écrits parlent pour toi, et tu en sais plus que ce que tu nous as laissé entendre…

-          Bon, écoutez, je suis contente de vous voir, vraiment, mais je ne comprends toujours pas. En quoi le retour de Bill, en admettant que je le retrouve, changerait quoi que ce soit à la destinée du Plumart, hein ? Il fait ce qu’il veut, il reviendra de lui-même, ou pas, je ne comprends pas…

-          Fais pas ta jalouse ! Si c’est toi qui avais disparu, on entreprendrait les mêmes recherches, va pas croire

-          Jalouse ? M’enfin, c’est n’importe quoi ! Vous vous néovérisez ou quoi ?

-          Toujours aussi rapide ! tu as mis le doigt sur le problème !

-          Alors là, c’est niet ! Je ne dérangerai pas Bill pour un refoulé !

-          Ah ! Tu t’es trahie ! ça veut dire que tu sais où il est ! Ahahhaha ! on t’a bien eue !

-          Mais non ! Pas du tout ! Je sais rien de ce type !

-          Alors ce qu’on disait de toi était vrai ? Tu n’as vraiment pas de cœur ? Sa disparition te laisse de marbre ? Je n’y crois pas une seconde ! Tu es si sensible sous tes airs revêches…

-          Mes airs revêches ? Et quoi encore ? D’abord c’est faux, j’suis pas revêche !

-          Elle est revêche, elle est revêche…

-          Mais qu’est-ce qu’elle a la poétesse ? Une défaillance ?

-          Quelle heure est-il ? Mon Dieu, ses médicaments ! Vite un verre d’eau, après on pourra plus la tenir….

-          Bon, les amies, c’est pas que j’m’ennuie mais vous faites un peu chier quand même. Vous pouvez dormir ici si vous savez pas où aller, moi je vais me coucher. Salut !

Dans le silence qui suivit, un faible reniflement fit écho à la déglutition de Maria, avalant la poignée de médocs multicolores reposant au creux de la main de LBK.

Je savais qu’on pouvait pas compter sur elle ! C’est rien qu’une égoïste, maugréa Picoti en séchant la larme pointant au bout de son petit nez mutin.

-          Ah c’est comme ça ? Je suis une égoïste ? Alors dis-moi la vérité Picoti, c’est vraiment pour Bill que tu as entrepris ce long périple ? Allez, courage !

Cette fois, la petite se moucha bruyamment et laissa aller tout le chagrin qui faisait secouer son corps juvénile.

Slé….Slé…Slé…. C’est Slévich….. Hoqueta-t-elle avant qu’un long sanglot ne l’empêche de poursuivre.

-          Quoi Slévich ? Il est arrivé quelque chose à mon frère ? Mais parlez bon sang !

Pour toute réponse, je n’eus droit qu’à trois paires d’yeux me fixant sans la moindre trace de compassion à mon égard. C’était terrible à voir.

2.Une disparition bien étrange .


Ce qui devait arriver arriva. Avec tout ce boucan…Mon colocataire fit son entrée, les cheveux ébouriffés, les yeux encore rougis, vêtu d’un long tee- shirt informe  tombant sur ses jambes un peu maigres.

-          Je dérange ? Excuse-moi, j’viens juste prendre un verre d’eau,  il fait chaud ici, non ? Ou c’est ta beuh…J’suis déshydraté

-          Au contraire, tu tombes à pic. Je ne fais pas les présentations…

-          TOF’ !!!!!!!!!!!! s’exclamèrent les trois femmes ; Comme ça fait plaisir !

-          Ah c’est vous ? Déjà ! Je ne vous attendais que demain…

-          Quoi ? Tu savais ? Et tu ne m’as rien dit ?

-          Justement, j’allais le faire et puis je me suis laissé embarquer dans ce poème, tu sais ce que c’est… T’es pas contente ? C’est génial, non ?

-          Mouais….Revenons à Slévich, qu’est-ce qu’il a ?

-          Ah oui, Slévich….Euh, comment te dire ? Tu veux pas que je te roule un joint d’abord ? C’est délicat…

Je commençais à me sentir à bout, alors je l’ai laissé faire. Les filles semblaient soulagées maintenant. Elles se tenaient aux aguets, suivaient avec curiosité chacun des gestes de Tof’. Elles semblaient se délecter d’avance de la façon dont le jeune homme allait se tirer de cette gageure de m’affronter. J’en avais un peu marre de tous ces préjugés mais avais-je d’autre choix que faire front, une fois encore ? Je pris le cône parfait élaboré par Tof’, l’allumai, tirai une longue bouffée en attendant que mon comparse se jette enfin à l’eau.

Ce qu’il me révéla me laissa sans voix. Maria en profita pour souligner que même mon imagination débridée n’aurait pu élaborer un scénario aussi fantasque. Je lui lançai un regard noir qui sembla l’amuser. Je me demandais à présent si je n’avais pas sous-estimé sa capacité à me taper sur les nerfs. Elle faisait partie de cette catégorie de personnes, particulièrement attachantes mais foncièrement crispantes ….

Tof’ ! Enfin, c’est pas sérieux ! Tu ne peux pas me dire ça ! Pas toi !

-          Ecoute, si je me trompe ce sera tant mieux. Mais Zack partage mon point de vue, et d’autres aussi…

-          Oui Zack, bien sûr ! Il ne manquait plus que lui, tiens ! Mais comme par hasard, il n’est pas là

-          Il enquête de son côté, avec Blab’

-          Pas con comme idée, il nous prépare un remake de l’enquête à quatre pattes ?

-          Tu as tort de prendre ça par-dessus la jambe, c’est sérieux cette fois !

-          Sérieux ? Laisse-moi rigoler ! Tout ça pour une misérable pièce de théâtre ? Allons !

-          Moi, j’appelle ça un affront ! Tu n’avais pas le droit ! Maintenant faut que tu répares ! s’immisça Picoti, ragaillardie par la présence de son fidèle ami.

-          Attendez ! Ha ha ! Votre théorie ne tient pas la route car le titre qui a inspiré la pièce n’est pas de moi ! donc j’vois vraiment pas ce que je viens faire dans cette histoire…

-          S’il te plait, ne sois pas de mauvaise foi. Qui a écrit ce truc ?

-          Moi, mais…

-          Oui, le titre est de Bill et c’est justement pour ça que tu dois le retrouver et partir avec lui à la recherche de Slévich

-          Mais tu comprends pas ? L’humanité a besoin de lui ! Est-ce que je suis la seule ici à croire en son génie ? Oui, génie ! Parfaitement ! Et si vous ne l’avez pas remarqué c’est bien triste pour vous…

-          Personne ne nie ça, alors mollo !

-          Non, tu sais, personne a osé te le dire, mais cette fois tu es allée trop loin.

-          Mais vous êtes tous tombés sur la tête ! Je le connais un peu quand même, il a plus d’humour que vous ne pensez…

-          Oui, de l’humour ! Sauf que ta pièce est pas drôle !

-          Dans ce cas, je la supprime et on en parle plus ! C’est simple comme bonjour ! J’efface la pièce, je suis même prête à m’excuser s’il le faut et Slévich réapparaîtra…

-          AH ? C’est vrai qu’on n’avait pas pensé à ça….

Evidemment, j’eus  beau supprimer le texte du Plumart, de mon blog et même de mes documents, le téléphone de Slévich continuait à sonner dans le vide et les mails envoyés me revinrent avec la mention « do not exist »

J’ai une idée !, lança Picoti décidément moins fragile que je ne l’avais supposé, comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?

Elle dégusta un instant les regards suspendus à ses lèvres et dans un petit rire, poursuivit :

Qui, après Slévich manie la plume avec dextérité ?

…..

Le maître de la prose ami du maître de la poésie ?

…..

Le roi du polar ?

Et tous de répondre d’une même voix : EIFEILO !

3.Kénamilaquoi ?


«  Non, désolé mais je ne peux rien pour vous les amis. »

Ça c’est la voix enrouée d’Eifeilo, qu’on vient d’extirper d’un sommeil lourd qu’il s’apprête à retrouver pas plus tard que tout de suite. Il a commencé par rire des élucubrations de Picoti, a taquiné gentiment Maria à son habitude mais nous a confié qu’il n’était pas en état. Ni physique, ni psychologique. Sa seule consolation : son roman qu’il tenait maintenant et qu’il ne lâcherait à aucun prix. L’image que renvoyait la webcam n’était pas pour mettre en valeur un visage fatigué même si ses yeux brillaient comme du papier carbone.  J’ai pas fermé l’œil depuis trois jours. J’ai plus que deux semaines avant de rendre mon manuscrit. Et puis qu’est-ce que je peux faire ? Pas grand-chose, tout au plus raconter l’histoire quand vous en aurez dénoué le fil ; vous m’en voulez pas trop ? Faut qu’je vous laisse à présent…  Il n’entendit pas le cri du cœur de Picoti : la suiiiiiiiiiiiiiiiiiiite ! , la caméra lança un dernier éclair et l’écran se noircit, à l’image du petit nuage chargé suspendu au dessus de chacune de nos têtes.

Je profitais de cet intermède silencieux pour penser à une parade quelconque qui me délivrerait de cette culpabilité que je m’infligeais assez pour ne pas avoir à  endosser ce jugement sans appel de mes petits camarades. Quoi ? J’avais commis une pièce qui visait uniquement à divertir la galerie et mon seul tort  était d’en avoir piqué le titre à Bill. «  On a tiré sur Slévich avec une arme à feu de calibre 3.1415 » Qu’est-ce qu’il y avait de méchant là dedans ? J’avais beau  chercher, je ne voyais pas. Je pensais même avoir réussi à faire sourire mon frère, en pleine période de correction de son recueil de poèmes. Non ! S’il avait disparu, je n’y étais pour rien, qu’ils se mettent tous cette idée simple dans le crâne et basta !

Mais quand je relevai la tête, j’eus à nouveau droit au même regard accusateur sous des sourcils froncés.  C’est LBK qui, cette fois leva le doigt et murmura : Euh…je peux ? Je sais bien que je ne fais pas partie du sérail, mais je crois avoir ma petite idée là-dessus, mais vous ne  voulez vraiment pas goûter de mon cidre ? Vous m’en direz des nouvelles, il est fait avec les pommes du jardin de ma mère….

Nous avons échangé un regard affligé mais c’était servi de bon cœur et avec un peu de chance, on changerait de sujet….

- Moi, j’peux pas. Avec les médicaments, tu comprends…, s’excusa Maria

-          Ah du cidre ! C’est comme le Champomy, non ? Un truc pour faire la fête, s’enjoua Picoti

-          Excuse-moi, LBK, c’est pas contre toi, mais j’peux pas, ça me rappelle trop de mauvais souvenirs de mon grand’père normand, et puis j’bois jamais d’alcool, enchaîna Tof’

-          Tu crois pas qu’on devrait le mettre un peu au frais ? suggérais-je benoîtement.

-          Allez ! Pas de chichis ! Du cidre pour tout le monde ! De la part de mon nounours, fit LBK, en extirpant de la poche de son ciré une vieille peluche borgne.

Le  breuvage était infect, nous l’avions bu les yeux fermés, un rien dégoûtés par son aspect trouble où flottaient des particules brunâtres ….

- Ah ! Les produits du terroir, on a beau dire mais c’est tout d’même aut’ chose.

-          Etonnant, oui … sourit Tof’ pour masquer sa grimace

-          Tiens, c’est bizarre, j’croyais que ça pétillait le cidre…s’étonna Picoti

-          C’est fort ! On dirait du Calva… s’inquiéta Maria

-          Alors ? Ta petite idée ?

-          Hé, hé ? Vous voyez vraiment pas ? Si Marie-Louve était là, je suis sûre qu’elle comprendrait, elle. Bon, j’vous dis alors ? Vous allez pas vous moquer ? Vous savez que vous m’impressionnez tous les trois….

-          Allez, te fais pas prier ! Tu nous balances l’idée et après on va se coucher..

-          Hey ! J’suis pas fatiguée, moi, j’suis en plein décalage horaire

-          T’inquiètes, ma Picote, si tu veux on écrira à quatre mains…

-          Euh, j’dors où au fait ?

-          Bon, laissez LBK s’exprimer ! intervint Tof’ en maître des lieux ; il ne s’agirait pas qu’elle conserve de nous cette image déplorable…

-          Le kénamilateur, susurra-t-elle avant de nous offrir un sourire de contentement.

-          Hein ?

-          Quoi ?

-          Pardon ?

-          Ahhahhaaa ! Vous avez déjà tous oublié ? Mais pas moi ! Mais oui, c’est le kénamilateur qu’a kénamilé nos deux amis perdus…

-          Oh la la ! Bonjour l’illumination !

-          Bon, sur ce, au pieu ! demain est un autre jour…

-          Pensez-y cette nuit ! Vous verrez ! Le kénamilateur….

-          Ouais, c’est ça….

4.Pas de stratégie, une boucherie !


J’avais prêté ma chambre aux filles et rejoint Tof’ dans la sienne. Il nous arrivait parfois de partager son grand lit, on bavardait en se passant une cigarette, fourrée ou non, on rigolait, on parlait surtout de nos enfances qui ne nous avaient jamais vraiment quittées, il nous arrivait même de pleurer aussi mais peut-être  dans le seul but de nous consoler mutuellement. J’étais crevée, plus nerveusement que physiquement d’ailleurs. Cette venue inopinée bouleversait mes petites habitudes que je m’appliquais consciencieusement à suivre à la lettre, sans en déroger. Chacun se débrouille comme il peut, non ?

-          – Ça n’a pas l’air de te plaire, cette nouvelle mission…Moi qui pensais que cela t’amuserait…

-           - M’amuser ? Tu me prends pour Sherlock Holmes ou quoi ? La seule chose qui m’amuse, et encore, c’est écrire…Tu vois, je voyais les filles, un peu comme des personnages, les découvrir là devant moi, en chair et en os, si semblables  à ce que j’avais pu imaginer, et bien, oui, c’est vrai, j’avoue que ça me met un peu mal à l’aise…

-          – Mais pourquoi ? Elles sont sympas, non ?

-          – Oui, super sympas…

-          – Je te sens ironique, là….Qu’est-ce qui te gène vraiment ?

-          – Peut-être la réciprocité du truc, justement. Mais laisse tomber, c’est pas grave…Dis-moi plutôt ce que tu n’as pas dit et qui te brûle la langue depuis un moment..

-          – On ne peut décidément rien te cacher, c’est un peu effrayant… Je vais me mettre à penser, moi aussi que tu es une sorcière…une gentille sorcière !

-          – Continue comme ça et tu vas voir. Non, allez je commence à te connaître alors allons-y gaiement, plus rien ne peut m’étonner après ce que je viens d’entendre

-          – Ben je pense qu’on devrait appeler la cavalerie à l’aide, faut tout tenter non ?

-          – Tu crois pas que c’est un peu dangereux pour tes enfants ?

-          – Ah ! tu vois, tu y as pensé aussi ! Non, tu sais ça m’a toujours fait marrer qu’on considère LostChild complètement démuni, naïf, presque neuneu

-          – Pas du tout ! Tu te trompes ! D’ailleurs c’est mon préféré mais c’est vrai qu’il sera pas forcément à la hauteur ….

-          – Sauf qu’il ne sera pas seul ! On crée deux fronts, tu vois… A droite, l’armée des Child, à gauche la tienne, t’en as combien maintenant, une bonne dizaine, non ?

-          – Oui, à peu près…Oui je vois, avec une prise en tenaille… Why not, faut y réfléchir. Mais pourquoi n’en as-tu pas parlé ? Après tout c’est pas plus débile que le kénamilateur…

-          – Slévich perdu dans le grand désert blanc, c’est pas si invraisemblable. Tu l’aurais renvoyé  à la page blanche…

-          – Mais pourquoi vous entêtez-vous à me mettre ça sur le dos, c’est pénible !

-          – Il faut bien admettre qu’il s’est effacé au fur et à mesure que tu postais les scènes de ta pièce. Souviens-toi, à la fin, on ne voyait plus que l’image de son avatar ; plus de textes, plus rien ! C’est sur ta page que ça s’est produit, tu peux pas nier

-          – Et si j’écrivais une nouvelle pièce ?

-          – «  On n’a pas tiré sur Slévich… ? »  Mmm, j’sais pas pourquoi mais j’y crois pas.. Si au moins on savait s’il utilisait un autre pseudo, Sacavers, c’est pas lui ?

-          – ça m’étonnerait ! Il n’a jamais versé dans ce genre de vulgarité. Moi, je crois plutôt qu’il est parti dans un coin perdu sans accès internet et qu’il écrit, tout simplement

-          – C’est pas son genre de ne pas au moins nous rassurer. En général, lorsqu’il s’absente, il nous en fait part et on le laisse bosser en paix. Non, là y’a autre chose. De plus grave.

-          – Dans ce cas, il est à craindre que nos armées ne servent à rien, il pourrait très bien mal le prendre…Je sais pas, vraiment, c’est une histoire de fou…

-          – Et si on se tournait vers la science ? Peut-être Slévich est-il  tout simplement coincé dans une sorte de vide, un trou noir, j’ai déjà entendu parler de ce genre de phénomène, tu sais, l’espace-temps replié sur lui-même. Faudrait en parler à un physicien….Mais au fait !….

-          – Même pas en rêve ! Pourquoi pas l’homme invisible, tant qu’on y est ! Non, j’y crois pas…

-          – Tu as tort, ça existe, même Einstein en a parlé…

-          – Moi, j’suis pas Einstein, donc je peux rien faire pour vous, et puis je l’aurais senti s’il était arrivé quelque chose à Slévich…

-          – Tu veux toujours pas me dire pourquoi vous vous êtes autoproclamés frère et sœur ? C’est peut-être une grille de lecture possible…Aucune piste ne peut être négligée..

-          – C’est pas que je veux pas c’est que je ne sais pas…Il y a des évidences qui ne s’expliquent pas…

-          – Mouais … j’connais mes classiques quand même, j’ai lu Musil….

-          – Ahhahaha !  Je doute que Slévich apprécie qu’on le compare à l’homme sans qualité !

-          -  Et Picoti, donc ! Tu dors ?

-          -

-          -  – Cette fille serait bien capable de s’endormir au milieu d’une phrase. Jamais vu ça….Qu’est-ce qui pourrait l’empêcher de dormir, je me demande… Faut à tout prix qu’Air Nama nous vienne en aide, elle s’y connaît en synchronicité, elle a même écrit une thèse là-dessus…Oui, c’est ça…Air Nama….mais où est-elle au fait?

5.Long is the road…


Le lendemain, une bonne odeur de café frais nous fit lever un à un pour nous rendre, telle une armée de somnambules vers la cuisine où s’affairait LBK. Elle faisait cuire de petites galettes qu’elle  glissait dans nos assiettes, tout en fredonnant un air du folklore breton .Elle maternait Picoti qui rechignait à avaler quoi que ce fût de si bon matin, la forçant à goûter au moins le chocolat chaud  préparé rien que pour elle.   Allez, pour me faire plaisir…Regarde, tu ne veux pas que Nounours soit triste quand même….

Picoti souffla mais s’exécuta tandis que Maria faisait son entrée, toute pimpante, vêtue d’une  jupe en cuir et d’un petit haut largement décolleté.  Tu couvriras ta gorge si tu sors, on annonce encore une belle journée de froid,  annonça LBK en lui faisant la bise. Puis, s’adressant à moi, elle agita son index :  Oh, non ! Ne me dis pas que tu fumes à jeun ! Ça va pas du tout ça, Nounours aime pas ça, hein Nounours ?  Elle préféra concentrer son attention sur l’incroyable appétit de Tof’ qui enfournait les galettes d’une seule bouchée. «  C’est bien mon petit, faut qu’tu te remplumes.. »

Quant Tof’ eut englouti la dernière galette, il nous fit part de l’hypothèse de la veille concernant Air Nama.

- Mais c’est vrai ça ! Elle a disparu elle aussi ! Et s’il s’agissait d’une gigantesque machination, hein ? Commença Picoti, toute étonnée qu’on ne la prenne pas au sérieux avant que le geste explicite de Maria ne l’incite à essuyer les cernes de chocolat autour de sa bouche.

-          Et s’ils avaient été enlevés ?

-          La théorie du complot, manquait plus que ça, tiens…

-          Non, sans blague ! On s’est mobilisés pour Slévich parce que sa disparition nous a semblée pour le moins spectaculaire mais les autres ?

-          Oui : Bill, et maintenant Air Nama

-          Et Vernon

-          Et Blab’ et Azi !

-          Non, eux ça compte pas, ils ont pas convolé ?

-          Hosannam !

-          C’est vrai que ça commence à faire….

Chacun se perdit dans une réflexion qui, si elle tournait en rond, commençait de me dégager de cette foutue culpabilité, ce que je pris soin de relever.  Et comme ce constat de lucidité retrouvée me mit de bonne humeur, je leur annonçai la nouvelle.

Je vous emmène !

-          Où ça ?

-          Voir Air Nama, c’est pas ce que vous voulez ? Je suis d’accord avec Tof’, elle pourra sans doute nous aider.

Je les laissais se moquer de ma caisse « de riche » ne collant, d’après eux, pas du tout avec ce que mes écrits suggéraient. Quoi ? Avais-je jamais tu ce plaisir incompris de conduire un bolide qui colle à la route mieux qu’un morceau de scotch, qui obéit mieux qu’un toutou, qui m’assure une parfaite sécurité même quand l’aiguille au compteur grimpait dangereusement ? Non ! Alors qu’on me laisse cette satisfaction ultime avant de me jeter en prison telle une malpropre sous prétexte que je ne suis pas en phase avec le discours écolo-bobo-ronronnant dont on nous rebattais les oreilles….

D’ailleurs, une fois installés, plus personne ne broncha et les deux heures de trajet au rythme de la voix géniale de Patti Smith  s’apparentèrent à un parcours de santé en ce qui me concerne. Pas eux ; à l’arrivée, je vis leurs tronches plus livides les unes que les autres et je surpris même LBK en train de se signer.

350 bornes en deux heures… tu conduis toujours comme ça ?

-          Comme quoi ?

-          Rien…

Air Nama était visiblement ravie de nous voir. A son habitude, elle entra immédiatement dans le vif du sujet, une fois qu’elle nous eut distribué les combinaisons à bulles qu’il nous fallut enfiler sans tarder.

Quelle belle journée, n’est-ce pas ? Si ça vous dit, après déjeuner, nous pourrons faire une balade en raquettes.

6.Et Pi quoi encore ?


Je me sentais engoncée dans ce costume idiot qui crissait à chaque mouvement et n’avait même pas de poches où ranger mon paquet de clopes. Tout ce que j’espérais c’est qu’on ne croiserait personne,  aussi quand LBK sortit son appareil photo je lui défendis formellement de me shooter. Elle répondit par un « tss tss » et me fit remarquer que plus ça allait plus mon langage s’étiolait et qu’à ce rythme je rejoindrais plus tôt que je ne pensais le clan des disparus….

Il faut s’y faire, je sais, mais ça vient très vite, vous verrez ;  tenta de nous rassurer Air Nama. Elle avait préparé un buffet hallucinant où les mets rivalisaient d’inventivité.  Toutes sortes de tapas et autres enchiladas se partageaient la vedette, tout ça dans un festival de couleurs chatoyantes. C’était appétissant au diable et délicieux au goût.  Nous la bombardâmes de compliments qu’elle reçut avec modestie, se défendant d’être un cordon bleu, arguant du fait que cela n’était rien, un simple grignotage sans prétention….

Elle devint plus sérieuse en écoutant Tof’ lui faire un résumé de la situation, qui la passionna d’emblée. Elle  s’excusa et revint chargée d’un vieux grimoire qui semblait peser plus lourd qu’elle.  A notre surprise, elle le hissa au dessus de sa tête avant de le jeter sur la table où  le livre s’ouvrit comme par magie  page 31415.

Les enluminures ornant la page se reflétaient sur le visage d’Air Nama  qui sembla  un instant entrer en transe. Nous étions fascinés et attendions une lévitation ou autre miracle émanant du manuscrit quand elle s’écria : putain, fait chier, j’trouve pas

Tu cherches une formule ?Look at this, fit Maria en pointant le numéro, ça ne dit rien à personne ?

-          Trois virgule quatorze quinze ! C’est pi !

-          Pis que tu ne crois, où est Bill ?  demanda  Air Nama, d’un ton impérieux, j’ai besoin de mon rédac’ chef, débrouillez-vous ! J’veux rien savoir !

Alors que tout le monde cachait avec plus ou moins de réussite l’énorme déception face à cette chute en forme de molle pirouette un peu vaine, mon téléphone vibra et je dus percer cette foutue combinaison à effet sauna pour m’en emparer. Merde ! Mon agent !

Mais qu’est-ce que vous foutez bon dieu ! ça fait deux jours que je cherche à vous joindre et j’apprends par le plus grand des hasards que vous écrivez une merde innommable dans ce mag à la noix, vous vous foutez de qui ?

-  Euh, c’est-à-dire….

-          Taisez-vous et écoutez-moi ! Cessez immédiatement vos conneries, vous m’entendez ? J’attends toujours vos épreuves, vous déconnez là et après vous allez encore vous plaindre des éditeurs, vous commencez à me courir sur le haricot et j’le dis comme je pense !

-          Ne le prenez pas comme ça Davidovich

-          Arrêtez avec ce surnom idiot ! au boulot !

Je m’étais débarrassée de la combinaison à bulles pendant cette conversation humiliante ; ne me restait qu’à rédiger un mot d’excuse à mes camarades avant de m’éclipser. Avec un peu de chance, ils s’organiseraient et réussiraient à tirer de cet imbroglio une fable quelconque où se dégagerait un semblant de morale.

7.La famille, ça s’éparpille…


La semaine se passa tant bien que mal, entre deux coups de fil rageurs de ce sale Davidoff  qui marmonnait ses insultes le cigare à la bouche. Finalement je lui rendis les épreuves à temps, me jurant bien de changer d’agent à la première occasion ; j’aimais de moins en moins ses manières, sa propension  à dénigrer systématiquement mon style et mon humour. Qu’il aille au diable et rejoigne le troupeau des castrés ! Je me demandais tout de même ce que devenait Tof’, mon colocataire ainsi que le quatuor de filles sur les traces de Bill ou Slévich. Comme de bien entendu, je n’avais reçu aucune nouvelle d’eux,  qu’ils aillent au diable aussi, tiens ! Je tournais dans l’appart’ comme une lionne en cage, consultais régulièrement mes mails pour rien, écrivais des conneries à droite à gauche mais il fallait bien me rendre à l’évidence : tous ces cons me manquaient !

Aussi, lorsque je découvris par hasard en lisant le journal local, qu’un groupe de rap se produisait le soir même à deux pas de chez moi, je n’hésitai pas.  J’avais un besoin vital de me défouler physiquement. Les mots, les mots, c’est bien joli mais vient le moment où le corps réclame son dû et je m’étais toujours tenue à son écoute, le plus docilement du monde.  Je fis donc à pieds  les quelques centaines de mètres qui me séparaient de la péniche ancrée au bord d’un affluent de je ne sais quel fleuve, toujours est-il que ça schlinguait et je me laissais guider par l’odeur de mazout de plus en plus prégnante au fur et à mesure de mon avancée.

J’eu la sensation un peu mitigée que les groupes faisant le pied de grue sur le trottoir se fendaient pour me laisser passer et je me demandai un instant si j’avais bien fait d’avaler ce truc, si ça se trouve il était périmé ou contrefait. Mais bon, j’assumais et continuais d’avancer vers ma destinée aussi incertaine soit-elle. Face à moi, à l’entrée de la péniche, un grand gaillard m’ouvrit grand les bras :

Enfin ! On ne t’espérait plus, tu sais ; laissez passer marraine

Vernon ! Mon grand Vernon ! Ça alors ! J’étais à deux doigts de chialer donc je me mis à le houspiller :

Et alors, filleul ! C’est comme ça que tu donnes de tes nouvelles ?

Il me prit par le bras, nous éloigna des oreilles indiscrètes pointant ici ou là  et me raconta un peu des déboires qui se multipliaient, des producteurs véreux qui les entubaient, enfin tout ce qui fait le quotidien des artistes tentant de sortir un tant soit peu la tête de l’eau saumâtre de l’anonymat. D’ailleurs, il n’avait pas bonne mine du tout, je le trouvais amaigri, les joues creuses, le regard soucieux. Lorsque je lui en fis la remarque, lui rappelant au passage que j’habitais à deux pas, il m’interrompit :

« - ça c’est autre chose.

-          Hosannam ?

-          Tout juste. Crois le si tu veux, mais elle m’a laissé tomber comme une vieille chaussette..

-          Merde, Vernon, tu déconnes ! Tu l’as battue ?

-          Mais t’es folle ! Jamais ! Tu me connais quand même y’a pas plus doux que moi, j’suis un agneau…

-          Ah ouais ? Tu t’es converti au bouddhisme ? Arrête, je te connais..

-          Ok, mais non, j’te jure ! ça allait même plutôt bien ces derniers temps…

-          Elle t’a dit quoi ?

-          Mais rien, justement ! Elle s’est juste évanouie dans la nature !

-          Il lui est peut-être arrivé quelque chose…

-          Ben c’est ce qui me fait peur mais qu’est-ce que j’peux faire ?

-          J’sais pas quoi faire

-          Ben voilà et comme par hasard ça arrive la veille de la tournée ! J’suis dans la merde …impossible d’appeler les flics, tu penses..

-          Ça !

-          C’est une bénédiction ta venue ! je sens que ça va déjà mieux. Toi tu sauras quoi faire…bon j’te laisse, on se voit tout à l’heure, faut que j’y aille là, ils m’attendent

-          Ok, à plus et merde !

-          Ouais

Je sortis mon poudrier pour vérifier le truc : mais qu’est-ce que j’avais, bordel de merde ? Pourquoi je déclenchais systématiquement la confession des gens ? Qu’est-ce qui leur faisait croire que je pouvais faire quoi que ce soit pour eux ? J’avais que ça à faire peut-être ? Et comme un malheur n’arrive jamais seul, mon téléphone sonna. Si seulement c’était l’autre enfoiré de Davidovich il n’aurait pas à le regretter, après tout chacun son tour… Ce bouc émissaire se devait de prendre le relai  de temps à autre, et encaisser à ma place toute cette violence engrangée.

Encore raté. Numéro masqué. En principe j’réponds jamais ; déjà que je rechigne à me servir de cette horreur ayant décrété du jour au lendemain que puisqu’on était joignable, on avait des comptes à rendre.   Allotéoù  avait purement et simplement remplacé le bonjour amical qu’on se lançait alors.

Solu, c’est toi ?

-          Qui est à l’appareil ?

-          Slévich, ton frère

-          Impossible ! Slévich ne m’appelle jamais ainsi. Qui êtes-vous ?

-          ……

-          Allo ?

-          Je me suis mal exprimé. Disons plutôt que j’appelle de sa part

-          Oui ?

-          Je vous rappelle. Tenez-vous à l’écoute….Bon concert…

-          Mais ?

à suivre……

L’éternel retour ou le grand pardon (bis repetita)

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L’histoire bégaye et c’est toujours un peu la même ; une occasion de se « racheter » peut-être, ou de changer de point de vue, d’ajuster ses bésicles…

Ces derniers temps la chaleur accablante s’abattait comme un coup de massue sur un sommeil sans songe et voilà que les cauchemars hantent mes nuits, me réveillent dans un lit de sueur et d’épouvante. Je descends faire quelques pas sur le carrelage frais histoire de rire de mes terreurs enfantines ; j’allume une cigarette à la bougie citronnée. Vade retro moustiques hallucinogènes, je connais les tenants et aboutissants de cette ritournelle idiote incrustée, j’ai la recette pour m’en dépêtrer ! Vous n’aurez pas ma liberté de penser !!!!! Help, l’été rend aussi con que l’amour on dirait, la chaleur ne favorise pas la concentration mais fait bouillir ad nauseam de pauvres idées fumeuses.

A quoi me servent mes bonnes résolutions si une fois endormie mon naturel haineux reprend le dessus en faisant apparaître une armée de spectres me tendant leur miroir comme autant de boucliers qui sont sensés m’ouvrir les yeux et non pas m’aveugler.

La journée je suis toute prête à croire que l’on peut changer, s’améliorer, tirer parti de la vie qui s’étire comme un élastique afin de rebondir…mais dès la nuit venue, je sais que tout ça n’est que chimère, que l’élastique même tendu à outrance ne dépassera jamais sa longueur initiale.

Je suis une guerrière qui s’apprête au combat, je me prépare au conflit que je ne chercherai pas mais que je sais inévitable. Combien de temps durera la trêve ? Telle est la seule question, la guerre se déclarera au moment importun, pour un rien, un prétexte….mais elle aura lieu, aucun doute là-dessus : tous les ingrédients sont à disposition, il y en a même plus qu’il n’en faut. Se tenir sur la défensive et attendre, s’armer de patience sans jamais se livrer, tel est le combat qui commence déjà.

Qu’ai-je à défendre au juste qui me mette en danger ? Pas grand-chose à part une forme assez floue qu’est mon intégrité ; ah ! le gros mot est lâché, celui-là même qui mettra en branle toute l’agressivité de mon adversaire….Vais-je l’encourager ? Mon silence n’est-il pas la provocation suprême, celle qui le fera sortir de ses gongs ? Suis-je à ce point perverse ? Ma meilleure ennemie est sur le chemin du retour et dans ma crainte puérile se cache le plaisir ultime de la serrer dans mes bras.

J’en ai vu des étoiles…

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j'en ai vu des étoiles Ben Ammar

J’en ai vu des étoiles. Documentaire de Hichem.Ben Ammar 75 mn :

Si ce documentaire sorti en 2007 évoque l’histoire (récente) de la boxe en Tunisie grâce à nombres d’ intervenants (boxeurs amateurs ou professionnels, entraîneurs, arbitre…) il ne sombre jamais dans la facilité en s’attardant sur  l’âge d’or de ce « noble art » mais au contraire nous explique sans complaisance à quel point ce sport importé par les colons a fait rêver quelques générations tout en les exploitant  avant de les abandonner à leur sort.

La richesse de la recherche au long cours de Hichem Ben Ammar tient dans son obstination à parler de son pays  au travers de corporations disparues dont il ne reste que des témoins d’une implacable dignité : des hommes qui en ont pris plein les dents,  des hommes rudes car rudoyés, des hommes qui ont conservé de leur pratique une élégance incroyable tout en livrant leur vérité qu’on reçoit comme des uppercuts toujours bien placés. C’est au  regard empathique du réalisateur que nous devons ce petit bijou documentaire qui se suit comme une fiction tant les personnages choisis révèlent toute la sincérité et la passion livrées dans un sport qui leur a tout pris et si peu rendu.

 » Entre la grandeur et la décadence, il y a l’oubli  » dit la femme d’un de ces boxeurs modestes qui n’a d’yeux, cinquante ans plus tard que pour celle qu’il aime comme au premier jour. Impossible de relever toutes les pépites de ce film ; chaque intervenant, si on le sent réticent au début, finit par lâcher sa vérité comme s’il était à nouveau sur un ring, le pré carré où il ne fait pas bon tricher. C’est le cœur du doc dans lequel finalement la boxe n’est que le formidable révélateur de la société tunisienne.

Jusqu’au début du XXème siècle, le sport originel  était la lutte gréco-romaine  ( la « grèche »)et les tunisiens ont émis quelques réticences avant de monter sur le ring mais la Tunisie est vite devenue une mine pour des milliers de jeunes loups enragés qui ont vu en elle un moyen de s’en sortir.  Bien avant que les intellectuels n’abordent l’idée d’une émancipation, ce sont les boxeurs qui s’en sont emparée en rendant au nom de leur peuple les coups qu’ils encaissaient. Au début, ils ne sont vus que comme de vulgaires sacs d’entraînement mais très vite ils acquièrent une technique qui transcende une philosophie qui ne dit pas son nom mais qui s’inscrit sur leur gueules amochées, leurs nez cassés : c’est la liberté qui ne fera que passer….

Ces « vedettes » qui ont frayé avec les malfrats au grand cœur « parce qu’ils se montrent humains », les proxénètes, les voyous, les patrons, conservent leurs costumes taillés sur mesure dans une vieille penderie, c’est tout ce qu’il reste de ce parcours elliptique.

Pour chacun des protagonistes on pourrait écrire un roman, mais c’est à l’apparition de l’ami Farouk qui découvre, visiblement très ému, que la salle de sport mythique où il s’entraînait est désormais à l’abandon, qu’on aimerait en savoir davantage. Parce qu’il est venu en France, qu’il est devenu châtelain ( !)) et qu’il parle de sa passion comme d’une maîtresse adorée. Il est encore fringant et porte beau son costume sur lequel est jeté un manteau qui met en valeur sa carrure d’athlète. Il a connu une « pute au grand cœur » et l’a aimée, même bossue, s’est fait « adopter » par un mécène qui l’a considéré comme son propre fils mais Farouk, qui est également le documentariste de ce film conserve sa part de mystère. Petit serrement de cœur lorsqu’il tient entre les doigts une de ces cigarettes qu’il ne peut plus fumer désormais….

Je l’ai « connu » sur un site littéraire où il écrivait des chroniques sur son sport, sur les grands matchs du siècle qui passaient alors par la Tunisie, sur les grands boxeurs qui s’y sont révélés et j’espère qu’il écrira son histoire avec la même verve, le même swing car le peu qu’il dit de lui dans ce doc donne à penser qu’il n’a pas raccroché les gants.

Merci à toi Farouk de m’avoir fait connaitre l’excellent travail de ton compatriote Hichem Ben Ammar.

http://www.france24.com/fr/20081002-boxe-tunisie-film-hichem-ben-ammar-cineaste-champion-independance

Love Manon

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manon 17ans

C’est une île Manon
Une île imaginaire
Nul n’en a la clé
Envolée
Dans ses rires de grelots

C’est l’horizon Manon
Comme une ligne de démarcation
Entre la peur et l’imagination
Dans les yeux de Manon

C’est un champ de blé Manon
Un jour venteux d’été
Où l’on ne peut faucher
Les cheveux de Manon

C’est aussi toutes les saisons
Toutes les couleurs
Les barrières de la raison

C’est tous les éléments
L’eau de ses larmes qui coulent
Sur les vallées de ses joues en feu
Et qui déboulent
A l’orée de sa bouche rosée
Aussitôt avalées
Dans un rire cristallin

Le rire de Manon
Ce sourire
Sa main
Demain

Avant le dernier tunnel

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C’est lui qui l’avait remarquée le premier. Rien ne semblait pouvoir distraire la jeune femme, installée sur une chaise métallique, plongée dans sa lecture : ni les enfants bruyants qui exigeaient des confiseries de leurs parents déconcertés, ni les touristes avides qui photographiaient, réflexe automatique, sans vraiment regarder, ni les habitués résumant le dernier épisode du feuilleton de la veille.Il s’était approché et du bout de sa canne avait relevé la couverture du livre. Dans un geste de défense, elle avait retiré ses écouteurs et froncé les sourcils.
« – Le tunnel ? Intéressant » commenta le vieil homme en s’asseyant sur la chaise voisine. Puis il s’était tu. Difficile à présent de prolonger la lecture ; elle se mit à observer le profil de l’inconnu. Il somnolait, à l’ombre, sous un chapeau de paille. Régulièrement, il sortait de la poche de son pantalon un immense mouchoir avec lequel il s’épongeait le visage, retirait son chapeau pour s’éventer un peu et refermait les yeux. Une chevelure argentée, fournie, un petit bouc aussi blanc, minutieusement taillé, d’épaisses lunettes en écaille et une chemise immaculée conféraient au vieillard une allure élégante.
La jeune femme avait fermé son livre, allumé une cigarette et s’était levée.
« – Vous me quittez déjà ? Je ne me suis même pas présenté. Je m’appelle François, et vous ?
- Clarisse
- Très bien. Alors, peut-être à demain, Clarisse.
- Euh…au revoir monsieur »
Dans la soirée, Clarisse se surprit à penser à sa rencontre de l’après-midi. Cette façon cavalière de se servir de sa canne, presque comme une arme, la pause qui avait suivi, noté cinq sur cinq sur son échelle qualitative du silence, enfin, la courtoisie toute simple entre deux êtres humains qui s’apprêtent à faire connaissance. Elle chassait pourtant cette idée ridicule d’honorer un rendez-vous avec un inconnu, si mystérieux soit-il.

Lorsqu’elle se rendit au parc, le lendemain, il l’accueillit en lui tendant la main et l’invita à prendre place à ses côtés.
« – Heureux que vous soyez venue, finalement. Je finissais par ne plus trouver d’excuse valable pour dissuader les importuns de s’emparer de cette chaise. » . François souriait. Clarisse confiera bien plus tard que ce premier regard échangé avait scellé entre eux un pacte sacré : il ne saurait rien de sa vie, elle n’en apprendrait pas plus sur lui.

Pendant toute une semaine, ils se retrouvèrent ,pour parler musique, peinture et littérature. Il racontait aussi Paris à cette provinciale arrivée par hasard, sans que ses propos ne s’altèrent d’une quelconque nostalgie qu’il laissait, c’étaient ses mots, aux « imbéciles ».
« – Vous comprenez, Clarisse, ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que l’ Histoire ne s’arrête pas. Elle est en mouvement, toujours… »
Le premier jour de la semaine suivante, François ne vint pas. Clarisse en fut profondément affectée, envisageant différents scénarios, se maudissant de ne pas lui avoir demandé son adresse ou, au moins un téléphone où le joindre. Elle attendit en vain.
Mais le lendemain, il était là, à la même place, aussi immuable que l’arbre qui lui offrait son ombre. Elle remarqua cependant sa difficulté à se lever, le sourire trop large qui masquait mal une grimace de douleur. Face à son inquiétude, il avait révélé la vérité sans fausse pudeur. Abrupte et tranchante : il allait mourir, ce n’était qu’une question de jour. Il ne laissa pas à son interlocutrice le temps de s’apitoyer. Il lui proposa une « expérience » qu’il avait imaginée avec son éditeur et qu’il ne voulait partager qu’avec elle.
Il s’agissait d’assister à l’arrivée de la mort. Rien que ça. Elle n’aurait pas à subir les inconvénients de la dégénérescence ou de la souffrance. Il lui suffirait de recueillir ses dernières pensées, ses sentiments, tels qu’ils se présenteraient. Il avait tout prévu, était bien entouré. Tandis qu’il lui confiait sa dernière volonté, Clarisse pleurait doucement, partagée entre la colère contre cet attachement soudain pour ce vieillard indigne et la simple tristesse de perdre aussi vite un ami. Mais elle n’hésita pas, accepta immédiatement.
« – Non, non ! Vous n’avez pas compris. Réfléchissez, vous me donnerez votre réponse demain. Je ne cherche pas une main tendue pour mon passage, mais une oreille attentive. Votre qualité d’écoute est grande. Vous serez en quelque sorte, ma secrétaire éphémère et ce travail sera rétribué.
- Il n’en est pas question, s’était-elle indignée
- Dans ce cas, tant pis ! Au revoir Clarisse
- Attendez ! C’est d’accord, je vais réfléchir. A demain ?
- C’est ça, Clarisse, à demain. »
Arrivée en avance, elle avait couru à sa rencontre, son petit sac de voyage à la main. Marchant bras-dessus, bras-dessous, il l’avait félicité d’avoir emporté ses affaires et lui avait demandé si elle ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’ils se rendent immédiatement chez lui, il se sentait fatigué aujourd’hui. Il habitait à deux pas, au deuxième étage d’ un immeuble haussmannien. Son secrétaire-majordome, apparemment au courant de la situation, semblait voir d’un mauvais œil l’arrivée d’une étrangère dans leur vie parfaitement ordonnée. Il se montra distant, presque condescendant vis-à-vis de Clarisse.
Les premiers jours se déroulèrent tranquillement. Ils partageaient leur repas livré par le restaurant où il avait ses habitudes. François tenait à revoir les films de Fellini que Clarisse ne connaissait pas. Il n’écoutait plus que Schubert, écrivait et lisait autant que ses forces le lui permettaient. Leur silence studieux allait jusqu’à faire douter la jeune femme : elle se disait qu’au fond, le vieil homme se satisfaisait de sa seule présence et qu’il n’était pas plus malade qu’elle. Elle repoussait cette idée morbide et il l’y aidait bien : ne se plaignait jamais, se montrait un compagnon agréable et son intelligence, pointée d’humour la fascinait toujours.
Clarisse fut réveillée dans la nuit du vendredi au samedi par le secrétaire-majordome vêtu d’un pyjama rayé. « Il vous demande ». Elle enfila un jean et un pull et se rendit au chevet de François. « Ça va aller, Clarisse, ne vous inquiétez pas ». Une seringue, posée sur une soucoupe sur la table de nuit, annonçait l’indicible.
« – Que dois-je faire ?
- Vous avez de quoi noter ? Là, sur le bureau..
- A quoi pensez-vous ?
- Vous allez rire
- Arrêtez vos conneries, euh, pardon
- Je pense à mes arbres
- Quoi ?
- Les arbres de mon enfance, que j’enlaçais de mes deux bras. Ils grandissaient avec moi, je n’ai jamais réussi à en faire le tour.
- Vous pleurez
- Mais non ! Ecrivez !
- J’écris, je vous écoute
- Je pense à vous…
- Encore des inepties
- Vous allez vous taire à la fin ! Je pense à vous, vous dis-je. Je vous ai menti. Je suis un vieil homme qui meurt et qui jusqu’à la fin a aimé. Je vous aime. Inutile de protester, il est trop tard. L’amour ne nous quitte pas, jamais. Même quand on est trop vieux, même quand on va mourir.. attendez..
- J’attends
- Je vois ma mère. Qu’elle patiente encore un peu. Donnez-moi votre main. La vie a été belle, puisque vous êtes là. C’est drôle… je pense à tout, d’un coup, comme un ensemble. La vie comme un bloc de granit. Il n’y a pas à trier. Le bon ou le mauvais. C’est un tout. A prendre ou à laisser. Je voudrais la prendre, une dernière fois. Vous apprendre, vous…
- François !
- Chut, ce n’est rien. Non, ne bougez pas, restez là, laissez moi sentir encore. Laissez-moi respirer encore un peu de cet amour. J’ai de la chance. Jusqu’à mon dernier jour
- François !
- Je ne vous quitte pas. Approchez encore un peu. Vous avez peur ? Je vous dégoûte ?
- Mais non !
- Votre voix tremble, votre main aussi. Vous êtes si jolie.. »
Clarisse ne nota rien. Elle laissa sa main posée sur les yeux qu’elle venait de fermer. Elle ne pleura pas. Elle prépara ses affaires et quitta à l’aube l’appartement endeuillé. Au moment de partir, le secrétaire-majordome glissa une enveloppe dans la poche de son imperméable.
Elle réalisa brutalement, alors qu’elle dévalait l’escalier, qu’elle ne connaissait pas l’âge de François.

Animal, on est mal…

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J’ai un chat dans la gorge
Qui me fait miauler des vers
Comme Arletty dit  atmosphère

J’ai une langue de vipère
Si satisfaite à susurrer
Gros mots du vocabulaire
Suspendus à son crochet

J’ai la même vue qu’une taupe
Je circule dans la boue
En me nourrissant de vers
Négligés pour une daube

Avec mon nez de perroquet
Je m’accroche et je picore
Les quelques grains d’idées
Que sème la vie, récolte la mort

A ma chevelure s’emmêlent
Bien d’autres petites bestioles
Qui m’démangent, je m’en arrange
En grattant, non, je rigole

De passage devant ma cage
Dans ce parc animalier
Inutile de m’approcher
On n’ vaccine plus contre la rage