Le serment qui pense

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Queue, dans un miroir, insolente
Il n’y a pas de mots
Envie de toi envahissante
Je boirai ton eau

Surtaxe l’aventure oblongue
Avides tes mains
Mère indigne  je m’inonde
Sous nos coups de rein
Va et viens, tu me balaies
Je deviens satin
Et tous les deux on pagaie
Au mont palatin.

Ton regard dur me dentelle
Mais d’élastomère
Verge délestée du sel
Quitte ma stratosphère,
Nous entamons une danse
Où nous nous perdons
Je dis ce que tu ne penses
Reviens à tâtons

Cette insoutenable ivresse
Fait bouillir ton sang
Et distribue sa souplesse
Au sexe je sens,
Cette fois je retiens la longe
Je laisse le sceau
De mes doigts comme une éponge
Entre deux arceaux

Occis, flatus vocis content
Délires abondants
Je ferai de toi le ponte
Mon correspondant
Si nos visages sont blêmes
C’est que la liqueur
S’est transvasée du Golem
Jusques à nos cœurs

Le serpent qui danse. Baudelaire/gainsbourg

25 janvier

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Aujourd’hui mon père est mort pour la vingt-cinquième fois. Plus de 9000 jours à agoniser dans les esprits orphelins mais une date à se remémorer, à ne pas oublier sous peine de froisser un peu plus sa veuve qui vieillit sans vraiment se rider, qui faiblit uniquement physiquement et n’hésitera  pas à recenser les coupables ingrats qui ne se fendront pas d’un appel compatissant.
Une date qui pue la mort tandis qu’il n’a jamais été si vivant que depuis qu’il n’est plus là. Et c’est celle-là qu’il faudrait « célébrer » ?  Ce jour honni où il est passé seul de l’autre côté du rivage, sans personne à ses côtés, sans même une pensée…Un jour qu’on attendait presque comme une délivrance, un laissez-passer,  un blanc-seing autorisant toutes les extravagances qu’aucun de ses enfants ne s’est empêché de vivre ?
Comment oublier ce formidable vent de liberté qui soudain a soufflé pour libérer les verrous qu’il s’agirait maintenant d’huiler avec méthode ? Mais quelle méthode ? En partant, il a emporté les quelques valeurs désuètes qui dictaient nos conduites. En restant, elles auraient fini par nous aliéner, pourquoi nous le cacher ? Il s’est effacé pour nous laisser le champ libre, à l’âge des possibles, comme par hasard ….
Je suppose qu’il n’y a rien de plus humain qu’apprivoiser ses morts, et le temps lisse si bien les imperfections, comme un allié perfide engluant nos mensonges, qu’il semble logique de dresser au défunt une statue de commandeur. Je ne jouerai pas cette comédie funèbre, à renfort de larmes artificielles programmées pour couler une fois l’an, arrosant la sale petite fleur du souvenir désinfecté.
Si je reste affectée c’est qu’en vieillissant, en m’approchant de cette date fatidique  au-delà de laquelle mon ticket sera valable ou pas, je m’emploie à cultiver ses défauts, comme mes frères et sœur, même s’ils refusent de le reconnaître. Moi, je sais. Et j’éprouve même à présent une sorte de tendresse pour cette cruauté déployée alors qu’il déclinait.
Une stratégie improvisée qui perdure. Une stratégie d’akoiboniste fondée sur le néant. Rien à perdre, rien à gagner non plus. Rien à chercher, rien à trouver. Puisque la vie n’est rien pourquoi la mort serait quelque chose ? Tout ça ne rime à rien, vous voyez bien…
Tout ce blanc comme une promesse de pureté me scie l’âme en durcissant mon cœur. Cette virginité des sentiments filiaux qu’il s’agirait de ne jamais remettre en question, par peur de quoi ? D’un purgatoire qui se profile alors que nous nous y empêtrons, un peu ridicule, non ?
« Tu chériras ton père et ta mère » : je me souviens bien à quel point ce commandement appris au catéchisme m’avait  interloquée….De deux choses l’une : soit  cet amour, comme le prétendait ma mère tandis que je l’interrogeais sur cette phrase mystérieuse, était une « évidence », alors à quoi bon le commander ? Soit, justement, il n’allait pas de soi donc  il s’agirait de le « forcer » par cette injonction stupide.
25 ans plus tard, ai-je avancé d’un pouce ou suis-je toujours cette adolescente capable de disserter des heures sur des sujets fumeux, en l’occurrence cette phrase sibylline. Le mystère est entier, un roc que je ne peux tailler, sous peine que ce bloc d’émotion ne se fende alors même que je ne retiens dans mes mains jointes que quelques grains de sable, ou plutôt une poussière grasse composée de la chair de mon père qui n’en finit jamais de se dissoudre.
J’ai le terreau vivant et le désespoir sec.

Les enfants sauvages (Lauterbourg)

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Nous ne sommes restés dans ce petit village alsacien que le temps d’une année scolaire, quelques neuf mois, mais nous en avons tous gardé le même souvenir d’où sûrement s’est fondée notre haine. Le mot n’est pas trop fort ; le sentiment conserve toute sa vivacité, chez chacun d’entre nous.

Jusque là, il ne nous avait jamais été donné de ressentir quelque forme d’exclusion que ce soit ; au contraire, nous grandissions sous la haute protection d’un père tout puissant, dans une crainte d’où jaillissait l’amour un peu tonitruant de son caractère impulsif et entier. Il était respecté partout où il passait et nous nous enorgueillissions de marcher à ses côtés, de grandir sous son autorité bienveillante. C’est donc dans la confiance aveugle de ses décisions à l’emporte pièce que nous avions emménagé dans un appartement où nous étions les premiers occupants.

C’est ce qui réjouissait notre mère que pour la première fois peut-être nous découvrions enthousiaste. Le bâtiment rutilait de blancheur dans un champ de terre, excentré du village recroquevillé sur lui-même. Il n’y avait encore que peu de locataires, ce qui accentua sans doute ce sentiment d’exil, tout en promesses mêlées de craintes en forme de défis qu’il nous faudrait relever.

Arrivés juste à temps pour la rentrée scolaire, nous allions nous résoudre à nous séparer, ce qui signifiait pour nous autres, les « petits », nous passer de la protection de nos aînés qui entraient au collège. J’intégrais la classe de CM2, dernier échelon avant le grand passage, Vincent le CM1.

Elevés dans le respect béat de nos institutions, au rang desquelles l’école tenait une place de choix, ma seule appréhension reposait sur les futures amies que j’aurais à me faire. Aussi, avant même que ne me soit offerte la possibilité de « faire mes preuves », selon l’expression consacrée, j’eus à encaisser, à mon grand étonnement plus que les regards méprisants, voire dégoûtés, les gestes insultants de doigts pointés, les mots effrayants que je ne comprenais pas, puisque proférés dans le dialecte honni, tout ça sous le sourire des adultes, ces professeurs qui nous abreuveraient ensuite de leur cours de Morale.

Ce n’était pas une vue de mon esprit reflétant des tendances paranoïaques, ou alors cela signifiait que nous étions tous affublés du même mal. Partageant dès le soir nos identiques impressions, nous nous étions dans un même élan retrouvés dans la chambre des parents où trônait la coiffeuse de notre mère, au milieu de laquelle s’élevait un miroir nous réfléchissant tout entier. Nous cherchions ce qui clochait, sans trouver, jusqu’à ce que le petit frère débarque à quatre pattes, en babillant joyeusement. Claude, le dernier né, celui qu’on n’attendait pas, découvert tardivement dans les entrailles d’une mère proche de la ménopause, ne nous ressemblait pas. Et pour la première fois, cette « anomalie » nous sauta au visage, tout comme la nôtre inquiétait le village.

Il ne s’agissait donc que de ça : notre teint trop mat, nos cheveux évoquant la suie, nos yeux trop brillants de noirceur ? Aussi ridicule et injuste que paraisse cette conclusion, elle semblait donner sens au rejet qui ne fit que s’accentuer au fil des mois en même temps que la misère commençait de nous étrangler.

Le mauvais choix de papa le força à accepter des distances de plus en plus longues à parcourir en même temps que son absence sonnait comme un abandon que notre mère déplorait. Alors, c’est seuls que nous avons décidé de combattre.

Nous sommes entrés en résistance en commettant des actes de sabotage, dans un silence religieux dont se nourrissait notre haine qui parfois explosait en éclats de rire plus effrayants encore.

Exclue de fait des cours de religion qui se donnaient en alsacien, une autre des matières auxquelles je n’avais pas accès, je passais ce temps dans la petite pièce sans fenêtre de la bibliothèque. J’y lisais dans un recueillement que je me suis toujours employée par la suite à retrouver, parce que sans doute, cette parenthèse de solitude s’accompagnait de douceur, d’une sorte de plénitude incroyable exacerbée par l’odeur douçâtre de pommes qui vieillissent, ou de pages jaunies par le temps, que je me découvrais le pouvoir insensé de suspendre. C’est dans cette pièce confinée que j’écrivais avec passion les rédactions que monsieur Vincent, notre maître, lirait à haute voix en concluant de la même phrase répétée (et attendue !) « Notre Sophie deviendra écrivain »….

J’en tirais un ravissement controversé, parce que personne ne se doutait (c’est ce que je croyais) des méfaits auxquels je prenais part avec un entrain qui me surprenait moi-même. Qui aurait pu se méfier de cette enfant timide, presque maladivement ? Certainement pas monsieur Vincent, qui avait certes mis un peu de temps à me découvrir des capacités « extraordinaires » mais qui, une fois celles-ci admises, s’était employé à mettre en avant, parfois exagérément, peut-être pour compenser cette indifférence générale, la pire des punitions pour une enfant docile….

Pendant que notre mère s’enfermait dans un silence percé de larmes insupportables, nous nous échappions de cette ambiance morbide, à vélo, en évitant les jets de pierre sur notre passage. Cela semble incroyable et hautement romanesque d’imaginer cinq enfants de 1 à 12 ans, à vélo, caillassés par de jeunes autochtones aux visages rougis, aux dents pourries, à l’accent à couper au couteau, et pourtant c’est simplement la réalité endurée à cette période.

Nous avons crevé des pneus de bicyclettes ennemies mais aussi ceux de la 4L du maire, représentant l’autorité de ce village de fachos. Nous avons volé, méthodiquement la petite épicerie du village, en l’investissant à 5, avec obligation de détourner l’attention de l’épicière par notre dispersion dans ce lieu qui sentait le munster. Nous avons saccagé, et ce fut l’acte qui nous étonne encore aujourd’hui, un hangar de pêcheurs, aménagé en buvette, au bord de la rivière, dans un plaisir quasiment fanatique qui nous faisait toucher du doigt toute la violence que nous faisions surgir, sans l’ombre d’une hésitation….et nous avons taggué avant que ce geste ne devienne une mode, les murs de l’école, de la mairie, jusqu’à ceux de l’église : « mort aux lauter-BOURGEOIS », « mort aux cons » ……

Nous n’avons jamais été inquiétés ce qui renforçait notre idée d’être « à part », et surtout d’avoir réussi à créer autour de nous une sorte de crainte liée à la certitude que nous avions d’être dans notre bon droit, par une loi implicite que nous connaîtrions plus tard sous le terme loi du talion.

Lorsqu’à la fin de l’année scolaire, nous avons appris, que contrairement aux prédictions alarmistes de notre mère, nous ne serions pas placés à la Ddass mais déménagerions à Strasbourg, dans une cité aux couleurs de la vie, celles qui nous ressemblaient, ce fut un soulagement inespéré qui s’empara de nos âmes noircies par un an de laideur. Notre mère, quant à elle, prit cette décision avec son habituel fatalisme souligné par le sentiment de tomber encore un peu plus bas dans les strates souterraines d’une société qui exclue mais nous autres avons accueilli cette libération à hauteur d’une victoire que nous avons célébrée en faisant le tour du village, en file indienne qu’ouvrait notre grande sœur, que fermait notre grand frère, tous deux levant bien haut le drapeau tricolore que mon père vénérait et qu’il sortait tous les 14 juillet …..

Sans arêtes…

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Le pays, sage, n’offre à la vue que squelettes de poissons érigés, fiers dans leur dénuement.
Toutes ces arêtes noircies par la suie échappée des pots de nos bagnoles….
J’ai commis une dernière folie en écrasant la pédale de l’accélérateur. Alors toutes ces arêtes se sont mises à danser sur le pare-brise, dans un concert grisant de silence.
Au loin, les terrils pointaient, surmontés de nuages alignés tout aussi platement.
Tout semblait figé dans une éternité grotesque d’où la beauté absente jaillissait à chaque regard. Je me pinçais pour le croire, tout en me demandant quel besoin j’avais de voir dans le néant des détails si sublimes.
Ma voisine a raison, je deviens un chat.
J’ai commencé par faire le gros dos car je n’ai pas l’habitude qu’on m’affuble de noms d’animaux. Puis j’ai marmonné une réponse en forme de croquette, qu’elle a interprétée comme le ronronnement propre au félin. Un chat qui fume, ça n’existe pas, même dans les cabarets ! Elle m’a caressé l’échine en me demandant d’allumer la lumière. Pourquoi faire ? Elle n’y voyait rien, prétendait-elle et puisqu’elle était chez moi j’ai appuyé sur l’interrupteur tout en lui conseillant de voir un ophtalmo, car la vue c’est la vie, que j’ui dis.
Elle m’apportait mon herbe dont elle me fit renifler l’odeur qui déjà me rend folle. Puis elle s’est mise à jouer avec l’enveloppe refermée, qu’elle balançait tel un hochet. C’est un jeu qu’elle a initié depuis que je l’ai choisie comme dealeuse exclusive, je crois que ça l’amuse alors j’esquisse deux trois gestes dans le but avoué de m’emparer de ma dose hallucinogène. Cela suffit en général pour qu’elle s’attèle à la tâche ;  je ne sais pas rouler, malgré ses injonctions à me couper les ongles qui griffent le papier trop léger et ruinent le travail minutieux qu’il m’est impossible d’accomplir moi-même.
Je suis du regard ses manipulations hypnotisantes. Lorsqu’elle a préparé la cigarette, le filtre en carton dans lequel elle souffle gentiment, le petit tas d’herbes séchées qui embaument déjà la pièce, j’ai fermé les yeux pour ne me concentrer que sur le glissement aérien du papier qui se roule dans un chuchotement de bas de soie qui glisse.
Elle me tend le cône odorant et gratte une allumette dont la flamme me terrifie toujours un peu. Pendant que je tire ma première bouffée, elle va me préparer un bol de lait que je consomme à peine tiède, avec un peu de sucre. Elle profite toujours de cette extase exquise pour filer à l’anglaise, au prétexte que je serais bien capable de me faufiler entre ses pattes pour aller faire un tour sur les toits ….

balinais

On a tiré sur Slévich avec une arme à feu de calibre de 3,14159

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PI coltPage spéciale:  On a tiré sur Slévich avec une arme à feu de calibre 3, 14159

Affres paranoïdes à effets volcaniques

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La nuit dégouline de beauté. Toutes ces étoiles convoquées…
Et cette lune extravagante dans le ciel encre de mes pensées
Si je me couche  avant l’aurore, quand passerai-je sur l’autre bord
Fermer les yeux sur cet orange ; papiers violets de volupté
Pattes de mouche déshabillées en entrechats distingués
Exercices de style sur demain ajourné
Ici s’étale pâle impudeur  horizontale, un blâme
Retirer son chapeau devant les aristos, saluer les vains mots du passé, s’encanailler sur des succès…
Papillonner
Dans le cocon bien chaud douillet où j’ai garé une drôle d’idée
Silence- démo au congélo
Choix d’une rime en placébo
Zéro

ciseaux

Rêve une usine à youyous

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Allocution:
R n’B force une vision
De pixels où j’m’abîme
En idées- kit qui me déciment

Open-bar et dance-floor
We own the night
J’tue: toi, l’amor
Will I am sure I’m right ?

Evénement à la une un voyou
M’envoie une interview
Accompagnée d’un bagayou
Où j’ai rangé tous mes cailloux

Exécution:
J’ai conçu un didgeridoo
Pour l’appeler à l’aide
Lui qui m’a prise pour une barmaid

Mais du bambou n’sort aucun son
Manque de dilatation
Dans mes poumons
j’l’ai donc changé pour un boomerang

Luna Vide

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Une nuit Luna Vide parlait à sa pipe:
 » Shalom, vaste pousse de débile oppulence
Sur toi j’appuie mes vers, messire qui me bippe,
Mue de coléoptère vêtu d’indifférence!

Je ne sais quand le col s’ouvrira sous la lame
De joie, le beurre se moule délicatement
Pour changer la résine en choisissant sa came
Bien que mon âme habile l’ignore royalement

Le plomb coule dans mes veines tandis que je m’élève
Aussi légère qu’une fade verveine
Qui brûle les mots qui fondent sur ma langue
Pour se désagréger au coeur sans foi d’alexandre

Les vois-tu ces phrases dillétantes
S’aligner sagement tandis que je m’oublie?
Les allitérations me serviront de lit
Quand des assonances je descendrai la pente

J’éteindrai le feu de l’homme-kiravi
Soulignerai de bleu les cernes de la fille
Donnerai même aux vieux l’illusion d’une joie
Qui arrive de nulle part pour partir en éclats

Et moi, revigorée par la nouvelle sève
Que je ferai couler au tranchant du canif
Je pourrais toujours dire que le seul fautif
C’est la tête de litote qui s’est prise dans un rêve »

kiravi

Les ongles noirs (3)

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S’aventurer dans une introspection n’avait rien pour me séduire mais force était d’admettre que le degré de ma lâcheté avait largement dépassé la paresse qui me servait de refuge. Je faisais partie de ces gens rares qui passent les deux tiers de leur vie au lit. Bon, j’avais tout de même découvert qu’on peut y vivre aisément en y accomplissant quantités d’actes fondamentaux, peut-être même fondateurs : dormir bien sûr mais aussi lire, écrire, manger, baiser, réfléchir et même communiquer. C’est ainsi que petit à petit j’avais résolu pas mal de contraintes comme faire les courses ou prendre des nouvelles de la famille.

J’avais poussé le vice jusqu’à installer sur ma table de chevet-bureau, une machine à café. J’en buvais des litres en croquant du chocolat noir et bientôt je ne me nourris que de cela.

J’essayais, à défaut de replonger dans le rêve qui m’obsédait, de m’en remémorer un maximum de détails, au risque de les inventer. Mais je suivais un raisonnement simpliste en me convainquant qu’ayant créée de toutes pièces ce cauchemar, il m’était légitime d’aller chercher plus loin. Puisque j’avais cédé à cette manie d’écrire, que mon principal sujet n’était autre que moi-même, ma propre matière, je ne risquais de porter préjudice à personne d’autre que moi et c’était déjà ça !
J’en avais bien fini avec les arguments médiocres me renvoyant à un narcissisme ostentatoire. Je ne cherchais aucunement à me mettre en avant ou lancer des appâts aussi voyants que fats ; non, je répondais simplement, enfin c’est ce que je pensais, à la question que tout être humain se doit non seulement de  poser mais encore tenter de répondre : se connaître soi-même. C’est là, selon mes hypothèses, qu’on avait une chance de trouver une quelconque forme de bonheur et j’étais persuadée que si chacun s’y employait, bien des problèmes humains seraient résolus.  Pourquoi s’entêter à vouloir faire le bonheur des autres dans une abnégation factice, qui elle serait louable ? Ce raisonnement fallacieux, je le trouvais morbide, la vie n’était pas là….

Le visage à peine entrevu dans cette nuit de grande lune me semblait familier. So what ? Je me « souvins » que ce Raoul avait fait les cent pas pendant que nous creusions. Il s’était arrêté à ma hauteur, sans interrompre ma tâche. Sa posture me rappelait les professeurs arpentant la classe ; ils s’arrêtaient immanquablement derrière moi et lisaient par-dessus mon épaule, ce que je détestais plus que tout. Là, c’était différent : l’homme était posté de l’autre côté du trou, face à moi.  «  creusezsophielucide » avait-il prononcé d’une voix traînante qui ne fit aucune pause, comme s’il m’offrait là un indice ou me lançait sur une fausse piste.

J’avais passé des heures à dépecer ses mots, par syllabes d’abord dont j’avais fait un puzzle, puis par lettres dont je composais des textes anonymes qui jonchaient le lit. Cela donnait des phrases énigmatiques, les combinaisons paraissaient infinies.  Adjectifs, verbes et substantifs  se partageaient ma page qui se noircit si vite que j’en eus le vertige : circulez, priez, déposez, coulez, croulez, clouez, échouez, direz, puez, pliez, écriez, lirez…../ douée, creuse, soule, douce, rusée, policée, éculée, louche, dépliée, crue, prude…./ lord, poule, école, dieu, délice, suicide, curée, pôle, cire, cure, cuir, houle, roche, ciel, deuil, duel, pluie, pouliche….

Ces combinaisons finirent par avoir raison de mon obstination et je me vis m’assoupir avec la certitude que Raoul m’attendait  de l’autre côté du miroir. A peine distingué-je sa voix étouffée me souffler lors du curieux passage : «  All is vanity ».

Les ongles noirs (2)

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Je ne faisais plus l’amour. Je vivais depuis des mois dans une abstinence que je n’avais pas choisie mais qui s’était imposée d’elle-même depuis que je m’étais mise en tête d’écrire un roman impubliable. Sans donner un sens psychanalytique à ce simple constat, je me bornais à recenser les faits tels que je les vivais, en anthropologue improvisée de ma propre personne. Ecrire ou faire l’amour, voilà où j’en étais arrivée et cette évidence me plongeait petit à petit dans la mélancolie.
Après avoir passé une semaine entière à chercher à rejoindre de manière artificielle le cauchemar qui m’obsédait, j’avais fini par renoncer. L’alcool s’était avéré un piètre remède, ne parvenant qu’à alourdir chacune de mes pensées, plombant mes idées fixes à défaut de les élever. Tout au plus avait-il fait naître une ou deux métaphores, jugées parfaitement grotesques dès lors que j’avais dessoulé. Je mis un terme à cette tentation de me montrer fidèle à la tradition familiale. Des autres drogues plus illicites, je n’osais m’approcher, connaissant ma faiblesse et mon tempérament addict dont je savais maintenant qu’il était inscrit dans mes gènes au même titre que ma peau mate ou mes cheveux noirs d’une détresse qui se passe le relais de génération en génération. Les joints que je fumais ne m’étaient d’aucun secours dans le désir ardant de créer pour ne pas crier, écrire pour ne pas mourir. Ils me laissaient entrevoir de belles images, de jolis paysages mais cela n’allait pas plus loin ; j’étais donc parfaitement démunie et finis par admettre que ce cauchemar, pourtant si net en ma mémoire, n’était qu’une histoire que je me racontais. Une de plus. Rien de moins. Point.

Lorsque je me réveillai, ce matin-là, toujours à la même heure (le corps n’est qu’une horloge), je restais alanguie dans mon lit, un sourire fiché sur mes lèvres humides, encore ivre d’un plaisir dont je ne gardais aucun souvenir, si ce n’est une légère contracture aux cuisses. Je devais être en manque, c’est sûr.
A mon lever, je marquai un arrêt, tête baissée sur ma jambe gauche, le long de laquelle je suivis le parcours d’une traînée blanchâtre qui stoppa son cheminement au rond de mon genou.
L’idée de recueillir cette semence en vue d’une analyse fut aussitôt rejetée. Entretenir une relation inappropriée avec un fantôme hantant un cauchemar métamorphosé ne changerait rien à ce constat terrible de m’ancrer de plein gré dans ma propre folie. Assise au bord du lit, les yeux fixés sur cette coulée de sperme que mon corps expulsait, je m’étonnai de tendre l’index vers la goutte non encore figée avant de la gouter. A cet instant retentit un cri , dont je ne sais au moment où je l’écris d’où il arrivait : «  RAOUL ! »
Est-il besoin de préciser que jamais je n’avais croisé la moindre personne portant ce nom démodé? C’est à lui que je devais cette formidable tonicité d’une peau plus douce que jamais, ce Raoul, inconnu au bataillon de mes certitudes. Qui se moquait de moi ? De quel démon étais-je l’objet ? Je cherchai sur ma table de nuit un crayon de papier et notai sur le carnet à spirales les mots qui m’encombraient : terre de bruyère, sperme, Raoul. : Pas de quoi composer un sonnet, raillais-je en moi-même pour me rassurer de cette terrible angoisse que je sentais monter.
J’étais tétanisée à l’idée de trouver la prochaine fois du sang ou peut –être même de la merde, au rythme où la tension s’élevait. J’essayais de réfléchir et me forçais à rationnaliser mais je ne voyais pas à qui confier ces faits. Je ne crois en rien et ne me vois pas rencontrer un marabout de pacotille qui trouvera là l’aubaine d’extorquer une folle. J’en revenais toujours là, à cette folie, elle aussi baladée dans l’histoire de ma généalogie. C’était donc ça ? J’avais du mal à y croire, cependant mais c’était bien la seul explication valable. Cela voulait cependant dire que la folie venait d’ailleurs, d’une contrée encore inexplorée. Qu’elle se greffait sans doute sur les êtres les plus aptes à l’accueillir. Je ne me connaissais cependant pas cette générosité….