Ousmane

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Il n’a pas dit au revoir à sa mère. Elle comprendra. Elle espèrera et priera pour lui. Elle le protègera tout le long du voyage.
Il est jeune, grand, intelligent, mais surtout il sent en lui une force qui le dépasse et le pousse. Il croit en cette puissance qui s’est emparé de son corps presque malgré lui. Si c’est un jeu, il joue sa vie. Depuis plus de dix ans, depuis qu’il est petit, il ne pense qu’à ça. Il ira à New York. C’est là-bas qu’il ira. A New York ; il ne pense qu’à ça.
Il a des choses à dire. Il vit son art en lui. Ici, personne ne le sait, mais lui n’en a jamais douté, même et surtout dans les heures les plus sombres.
A-t-il vécu autre chose que la misère, la maladie, la guerre, le tout dans un relent de mort qui le poursuit encore ? Elle est tellement ancrée en lui qu’il l’a intégrée, digérée. Maintenant, il est prêt à la recracher.
Et ça fera mal.
L’attente, la date sans cesse repoussée et le voyage interminable dans cette embarcation fragile, la faim, la soif, le froid, la brûlure de ce sel qui obstrue chaque pore de sa peau plus noire que votre haine : voilà le matériau dont il se servira, alors il le récolte avec une patience animale ; il recueille aussi l’attente, l’affût, le dernier regard vide de son compagnon jeté par-dessus bord, et cette femme isolée, confinée, terrorisée mais les yeux emplis d’une détermination implacable. Comme lui, elle ira jusqu’au bout.
Ecoper, répéter le même geste automate et s’accrocher à ça, ne penser qu’à ça. Partager le dernier morceau de pain, noirci à force d’être imbibé, rassis. Ça fait mal de manger avec les lèvres gercées. Sa mâchoire se crispe, ses boyaux se tordent, sa gorge s’assèche. Son corps est sec comme un bout de bois mort. Sa vision se trouble, les grondements de la mer cognent dans sa tête et l’empêchent de dormir. Tant mieux. Il ne faut pas qu’il s’endorme sous peine de finir comme celui qui vient de mourir juste à côté de lui, parce qu’il s’était juste endormi. Encore un. Le troisième depuis le début du voyage
Il se concentre sur son avenir. Il sait que s’il parvient à accoster en Espagne, il aura gagné. Il conservera toutes ses chances, même si son périple ne s’arrêtera pas. Pas de si tôt.
Sa grand-mère le lui a révélé : il ira loin et il le sait. Mais il ne peut et ne doit cesser d’y penser. Toujours. Ne pas lâcher. S’accrocher. Y croire désespérément.
Lorsqu’il distingue enfin la côte qui approche, il ne lui reste aucune larme, plus de voix, plus de force, plus rien. Il peut enfin fermer les yeux, le temps de pousser le cri silencieux qui le hante et l’accompagne depuis toutes ces journées. Un cri qui le régénère, le cri d’une victoire méritée.
Ses yeux feront baisser ceux qui le croiseront aussi sûr qu’il rejoindra New York. Ses yeux feront taire les réprobations sans fondement.
Cet homme est un géant. Cet homme est un artiste qui porte son œuvre sur son visage. Beauté douloureuse, fragile vérité.
D’autres tenteront le voyage. D’autres mourront encore. D’autres risqueront une vie que personne ne soupçonne.
Combien d’hommes encore ?
Combien de femmes dans les lames aléatoires d’une mer incertaine ?

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