L’horloge sonne encore.
La vieille dame est assise, toujours à la même place, jamais loin de son horloge. C’est son cœur qui sonne à chaque fois. Je viens la voir une fois par semaine pour écouter son histoire, que je m’approprie davantage à chacun de mes passages. Rencontrée par hasard, lors d’une visite forcée à une vieille tante aigrie, elle m’avait intriguée. Elle ne ressemblait plus à grand-chose, il faut bien l’admettre mais il suffisait que je m’installe à ses côtés, face à son horloge-métronome pour que son regard s’illumine dès le premier mot prononcé.Ce premier mot, invariable, c’était Lucien, son Lucien. Son histoire, c’était leur histoire. A eux deux, rien qu’à eux. Dont le dernier vestige égrainait les minutes avant les retrouvailles.
Marguerite venait de fêter ses vingt ans, ce dix mai 1916. En guise de cadeau, on lui avait remis une lettre d’un anonyme enlisé sur le front en quête d’une « marraine » avec qui correspondre. Un être humain lui rappelant que la vie ne s’était pas arrêtée, qu’il fallait espérer. Cette première missive avait plu à Marguerite, pour son ton se voulant détaché, son exigence de s’entretenir exclusivement avec une femme, jeune, jolie si possible et non bigote. (Il avait souligné le dernier terme.)
Elle avait répondu le soir même. Avait attendu pour cela que ses parents soient couchés afin de créer un début d’intimité avec cet inconnu dont elle connaissait déjà la lettre par cœur.
« - Vous ne pouvez pas comprendre. C’était une autre époque.. » Avait-elle ajouté en triturant le paquet enrubanné.
Elle avait joint sa photo à son premier courrier dans lequel elle s’était présentée sommairement. Et elle avait attendu. En allant au devant du facteur chaque matin, en cachant sa déception, en attendant encore. Plus de trois semaines passèrent. Trois semaines emplies d’angoisse et d’espoir. Il n’était pas encore « son » Lucien, bien sûr, mais elle avait déjà dessiné une auréole autour d’un visage qu’elle s’amusait à faire et défaire chaque soir, avant de s’endormir. « D’autres comptent bien les moutons.. »
Et puis la lettre était arrivée. Elle avait du attendre de longues minutes que son cœur veuille bien reprendre sa place, pour ouvrir l’enveloppe. Une lettre de douze pages, écrite au crayon de papier, illustrée de dessins de scènes quotidiennes des tranchées, assortis de poèmes de son compagnon Guillaume.
« C’est là que j’ai compris. J’ai su, à la fin de ma lecture, qu’il ne s’adressait qu’à moi, que chacun des mots qu’il choisissait m’était destiné. Je suis tombée sous le charme d’un style incomparable qui m’élevait grâce à l’estime et la confiance qu’il me portait. Vous savez, il était confronté à la mort au quotidien, cela le forçait à aller à l’essentiel donc à me bousculer quelque peu, moi, la jeune provinciale cajolée que j’étais. Oh, cela m’a plu ! Beaucoup. ». Quand Marguerite riait, elle avait mon âge. Je l’admirais et je m’attachais de plus en plus à elle et son histoire, n’hésitant pas à la relancer lorsque je la sentais faiblir. Je voulais qu’elle s’y accroche encore un peu.
« Je ne possédais ni sa verve, ni son talent. Je répondais méthodiquement à ses questions car il était insatiable, en demandant toujours davantage. Très exigeant aussi, il tenait à ce que je défasse mon chignon et que je dévoile mon cou, qu’il devinait gracile. Je me rappelle avoir eu beaucoup de mal à convaincre le photographe qui avait exigé une autorisation écrite de mes parents (que j’ai falsifiée, bien sûr) pour se mettre au travail. Je me souviens de son geste méprisant, lançant les épreuves sur le comptoir de sa boutique. Mais rien ne m’importait davantage que satisfaire au moindre désir de mon Lucien, que je jugeais légitime. Vous connaissez ceci ? : « Si je mourrais là-bas sur le front de l’armée…
- Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien aimée…
Voilà en quoi tenaient nos échanges. Il lui arrivait de s’assoupir pendant que je continuais pour elle le poème qu’elle connaissait par cœur : « Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt / Un obus éclatant sur le front de l’armée/ Un bel obus semblable aux mimosas en fleurs…* »
Il y eut d’autres lettres, et l’attente jusqu’à la permission de Lucien quelques mois après le début de leur correspondance amoureuse. Ils s’étaient mariés à la mairie du petit village, avaient passés deux jours inoubliables dans les bras l’un de l’autre et puis s’étaient à nouveau séparés. Plus d’un an après leur mariage, à la fin de l’année 1918, il était enfin revenu. Avait pris le poste d’instituteur vacant. Jusqu’à son décès, le vingt-cinq janvier 1985, ils ne s’étaient plus jamais séparés.
Je regarde aujourd’hui ce petit tas enrubanné. Les lettres de Lucien. Margueritte me les a léguées mais je n’ai jamais, jusqu’à ce jour, trouvé le courage de défaire le joli nœud de soie autour de leur amour qui n’appartient qu’à eux.
· « Si je mourrais là-bas… » in « Poèmes à Lou ».
Guillaume Apollinaire
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J’aime bien ce rapprochement avec le compagnon de tranchée Guillaume (Appolinaire) et la référence aux poèmes à Lou.
En ce qui concerne la remarque d’Anne, moi je trouve que cette espèce de « survol » rend le récit léger, léger… et ça me plaît bien, ça doit être léger comme le souvenir qui s’estompe un peu (inévitablement).
merci Anne, mais ce texte est un objet extraterrestre, arrivé de nulle part, presque « dicté » mot pour mot, alors je n’enlève ni n’ajoute rien! pour les dessins, mieux vaut pas ! hahahahaha
J’aime la fin, la dernière phrase…
Pour l’ensemble du texte, je me dis qu’il y avait plus à creuser dans cette histoire. Il me semble que tu survoles quelque chose de sensible sans parvenir à mettre le doigt dessus… Le rapport au temps n’est peut-être pas assez fort en regard du titre de la nouvelle. Les dessins sur la lettre auraient peut-être été plus forts s’ils nous avaient été montrés…
En résumé, j’aime, mais il me manque quelque chose qui rendrait l’histoire plus forte !