Trois frères
Il était une fois trois frères. Le premier était un rêveur, le deuxième un pragmatique, le troisième d’une rare beauté. Ils s’entendaient à merveille, chacun enviant en secret les qualités des autres mais leurs différences étaient telles qu’il ne serait venu à l’idée d’aucun de jalouser ses frères. Leurs parents leur prodiguèrent une éducation raisonnée basée sur l’amour du prochain et le goût du travail bien fait.
A l’âge adulte, l’aîné devint professeur à la faculté de lettres, le deuxième développa son sens des affaires et se mit à gagner rapidement beaucoup d’argent, le troisième, enfin, continua de se reposer sur son extraordinaire beauté qui attirait à lui les plus beaux partis de la région.
Ils décidèrent de partager le même appartement car si leurs vies sociales divergeaient, ils aimaient se retrouver, quand leur emploi du temps le leur permettait et pouvaient passer des nuits entières à parler musique, leur passion commune. De temps à autres, une fille passait la nuit ou la semaine auprès d’un d’entre eux mais ne s’attardait jamais, incapable de dissoudre ce trio. Leurs parents désespéraient de leurs côtés de ne voir aucun d’eux se marier et leur donner les petits enfants qu’ils attendaient avec une impatience avide.
Lorsqu’Internet fit son apparition au sein des foyers, ils furent les premiers à utiliser ce nouveau mode de communication qu’ils s’entendaient à trouver révolutionnaire.
L’aîné y trouva l’occasion de divulguer de façon anonyme les écrits qu’il conservait en secret depuis l’adolescence. Il inscrivit son pseudo sur un forum littéraire et se mit à participer à des joutes qui le confrontaient à d’autres plumes aussi alertes que la sienne. Très vite, il remarqua l’une d’entre elles et mit en place une correspondance parallèle qui dévia bien vite sur un terrain glissant, celui de l’amour qui ne dit pas son nom mais se lit à chaque vers écrit, chaque mail reçu, chaque sous-entendu. Ils conçurent même le projet d’écrire ensemble un roman sur cet amour moderne.
D’une timidité jalouse, le jeune homme repoussait par de malins subterfuges la rencontre que la jeune femme réclama rapidement. Une telle fulgurance des sentiments n’admettait aucun délai, écrivait-elle avec passion, et s’il s’entêtait à refuser l’évidence c’est qu’il ne l’aimait pas vraiment ou encore lui avait-il menti. Le jeune homme était au désespoir. Sûr de ses sentiments, il redoutait plus que tout une confrontation qui tournerait forcément en sa défaveur. Il finit un soir par confier sa souffrance à ses frères.
Tandis qu’il racontait son histoire inédite, il eut une idée digne de son imagination débridée. Il se pensait laid, aussi vit-il dans la beauté rayonnante de son cadet la solution à son dilemme. Le plus jeune trouva l’idée amusante et originale et finit par accepter de se présenter à la place de son frère au rendez-vous fixé.
Une semaine plus tard, la rencontre eut lieu dans un petit café au milieu de la journée. Le jeune homme passa l’après-midi, torturé par le remords. Il se haïssait d’avoir usé de ce stratagème qui sonnerait le glas d’un amour avorté. Il attendit, la peur au ventre le compte rendu des deux parties, l’un à l’oral, l’autre à l’écrit. Son frère lui brossa le portrait d’une jeune femme, certes jolie, mais d’une timidité excessive, voire maladive. Il conclut par « oublie-la, elle n’est pas faite pour toi ». Sa correspondante ne cacha pas non plus sa déception : pourquoi lui avoir caché cette beauté ravageuse qui faisait se tourner sur elle le regard effronté des femmes de tous âges ? Et d’où venait cet humour de garçon de café ? Ses tentatives pour parler poésie avaient toutes échoué, balayées par son arrogance teintée de mépris. Sa déception était sans borne, elle la lui confia sans vergogne sur un ton presque colérique.
Son frère, l’homme d’affaire, se proposa alors pour pallier les incapacités flagrantes du cadet. « Je suis certes moins beau, mais je connais mes classiques et saurais soutenir une conversation ; envoie-moi au prochain rendez-vous et je dirai sans détour si la belle inconnue t’aime d’amour » ; une fois de plus, il se laissa influencer et écrivit aussitôt une lettre magnifique où pardon rimait avec réconciliation, où peur et bonheur se côtoyaient dans le paradoxe d’un amour incertain. L’amante de plume accepta un deuxième rendez-vous, à l’heure de l’apéritif dans un bar-restaurant du quartier.
Une fois encore, le jeune homme passa la soirée à se maudire. Il n’était qu’un pleutre qui se cachait derrière une plume bien plus habile que lui-même. Et si, cette fois, la jeune femme tombait sous le charme de son frère, plus calme et posé que le cadet, et bien plus entreprenant que lui-même ? N’était-il pas connu pour les contrats mirobolants qu’il signait avec une facilité déconcertante ? Rien ne l’excitait davantage que le goût du challenge et celui-ci était de taille. Cette fois, c’est sûr, son amour allait succomber de sa belle mort et ce serait bien fait pour lui. Mais au retour de son frère, juste avant minuit, il eut droit aux mêmes mises en garde : « Nous avons affaire à une jeune femme sans envergure, nourrie par aucune ambition ; tu finirais par t’ennuyer à ses côtés comme je l’ai fait moi-même l’espace d’une soirée. T’avait-elle confié qu’elle vivait encore chez sa mère ? De surcroît, elle est intérimaire. Je dois reconnaître pour une fois que le petit frère avait raison, oublie-la, et vite ! » Il reçut un mail assassin à la fin du verdict fraternel. Il s’agissait ni plus ni moins d’un adieu qui n’appelait aucune réponse : les valeurs qu’elle pensait partager avec lui n’avaient jamais compris l’argent érigé en crédo. Son costume taillé sur mesure et sa carte gold n’avaient eu pour effet que l’éloigner définitivement.
Le jeune homme passa une nuit blanche à se ronger les sangs. Il décida, au petit jour d’aller guetter son amour perdu en bas de son domicile. Son frère ayant eu l’entregent de la raccompagner chez elle, il connaissait maintenant son adresse. A neuf heures, il arpentait déjà le trottoir d’en face, de long en large, un journal à la main, pour se donner un semblant de confiance. Lorsqu’elle franchit le portail, il resta en arrêt devant la beauté naturelle de son amie qu’il reconnut immédiatement. Elle marchait maintenant, d’un pas pressé et s’arrêta dans un petit parc, pas très loin de chez elle. Elle sortit un livre de son sac, et s’y plongea sans prêter attention au jeune homme qui s’installa à ses côtés.
Le jeune homme déplia son journal et à voix haute, comme s’il lui lisait les nouvelles du jour sur un ton monocorde il raconta son histoire à sa voisine. Ses espoirs et ses craintes, ses doutes voilant la certitude d’un amour trop timide, sa peur de se voir éconduit, ses ambitions aussi. A la fin, il replia son journal et se leva. La jeune femme en fit autant en s’engageant sur le chemin opposé.
Arrivée chez elle, elle alla directement au salon où sa sœur l’attendait devant le clavier sur lequel elle pianotait frénétiquement.
« C’était lui cette fois-ci, aucun doute ! Il te plaira, je pense »
Sa sœur réprima le sourire qui illumina néanmoins son visage et cliqua sur « envoyer ».
L’histoire pouvait commencer…
La jeune femme et la statue du parc.
Il était une fois une jeune fille qui venait d’emménager dans la capitale. Agée d’à peine seize ans, elle avait du quitter ses amis d’enfance, ce qui l’avait plongée dans une profonde mélancolie. Elle se sentait perdue dans son nouveau quartier et vivait cette déchirure comme une trahison de la part de ses parents qui ne l’avaient consultée qu’au dernier moment pour lui faire part de leur décision arbitraire. Aussi, la jeune fille nourrit à leur encontre un ressentiment qui s’installa durablement ; le parc à côté devint un refuge à cette solitude qu’elle alimentait par les poèmes qu’elle lisait.
Elle avait découvert ce petit parc dès le lendemain de son arrivée et c’était là le seul lieu où elle retrouvait un semblant de paix et de sérénité. D’abord, parce qu’il n’était pas fréquenté et qu’elle pouvait s’adonner à sa passion, la lecture, en toute tranquillité. Et puis grâce à une statue qu’elle adopta immédiatement, à qui il lui arrivait de parler en secret, confier sa lassitude et sa détresse. Elle avait pris pour habitude d’écrire de petits mots sur des morceaux de papier qu’elle déchirait des pages de garde de ses livres et qu’elle coinçait ensuite dans une encoche qu’elle avait découverte sur le socle de la statue.
La sculpture représentait un sombre inconnu, anciennement mécène dans le quartier du temps de la Commune. On ne savait pas grand-chose de cet homme dépassé par l’effigie si parfaitement rendue. Il semblait plus vrai que nature : de forte stature, il avait fière allure, la tête haute, le regard levé vers le ciel et la main tendue dans une direction inconnue, que la jeune fille s’imaginait comme une sorte de paradis perdu.
Les années passèrent, l’adolescente devint une jeune femme d’une grande beauté mais le malheur qu’on lisait dans ses yeux noirs n’avait pas décliné. Etudiante à présent, elle n’avait abandonné aucune de ses tristes habitudes et vivait toujours chez ses parents qui se lamentaient de l’indéfectible nostalgie de leur fille unique. Ils n’avaient cependant pas à se plaindre de sa conduite parfaite tant avec eux qu’au sein de la société mais toute trace de joie semblait l’avoir définitivement quittée. Ni la médecine, ni les diplômes brillamment obtenus n’avaient effacé la souffrance qui se lisait sur son visage fermé.
Elle visitait désormais de nuit le parc favori où trônait le monument chéri. Dès la nuit tombée, elle enjambait la petite grille pour s’installer sur son banc, juste en face de la statue. Elle commençait par la fixer en silence. Un spectateur invisible aurait pu discerner ses lèvres si parfaitement dessinée remuer dans la nuit. S’adressant à son ami de pierre, elle récitait des poèmes qu’elle s’était mise à composer pour lui ; elle semblait par moment entrer en transes. Son corps se relâchait, on aurait dit une poupée de chiffons aux membres désarticulés. Son étrange rituel finissait toujours de la même manière : elle pliait un papier qu’elle glissait sous le socle et baisait la main glacée de son protégé. Souvent, son visage noyé de larmes brillait dans la nuit et puis elle quittait ce lieu déserté, d’un pas lent, parfois syncopé pour aller se coucher.
Une nuit de pleine lune, elle ne rentra pas chez elle, une fois son poème glissé dans l’encoche, mais rejoignit son banc et s’y endormit. Une légère secousse la réveilla et quelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant les traits de son ami de pierre qui la contemplait dans le noir. Agenouillé à ses côtés, il lui sourit en lui prenant la main. Nullement effrayée, elle vérifia qu’il s’agissait bien du vieil ami qu’elle s’était choisie dès son arrivée dans la ville. Le socle vide la rassura, elle ne rêvait pas, il était bien là, se décidant enfin à répondre à son appel. Elle se releva, lui fit une place à ses côtés sans lui lâcher la main qu’elle observa avec attention. Une main forte, aux ongles soignés, blanche si on exceptait quelques taches de rouilles créées par les ans. Elle la porta à ses lèvres en fermant les yeux et murmura « merci ».
L’homme prit alors la parole en la regardant droit dans les yeux, son front altier plissé par l’inquiétude. Il commença sa longue litanie en faisant comprendre à la jeune femme à quel point elle se fourvoyait, que l’amour qu’elle avait crée de toutes pièces par ses tendres écrits était voué à l’échec cuisant dont elle ne se remettrait pas, qu’elle perdait ainsi les plus belles années de sa vie à poursuivre un fantôme dont il ne fallait rien espérer, qu’elle était si jeune, si belle, que c’était véritablement un gâchis que mettre ainsi de côté la vie elle-même.
Plus l’homme parlait, plus la jeune femme souriait. Buvant littéralement ses paroles, elle finit par rire franchement ce qui étonna son interlocuteur qui feignit de se sentir vexé. D’une voix claire, elle répondit qu’il se trompait lui-même et qu’elle avait eu raison de s’obstiner à écouter son cœur ; sa seule présence à ses côtés n’en était-elle pas la preuve la plus flagrante ?
Elle s’approcha alors et tenta une étreinte qu’il repoussa fermement. S’il avait pris le risque insensé de descendre de son piédestal, son unique motivation tenait à la ramener à la raison, rien d’autre, qu’elle ne se méprenne pas sur ses intentions qu’il jugeait aussi honnêtes que louables. En guise de conclusion, il finit par lâcher sur un ton sarcastique : « pourquoi pas une vie antérieure, tant que nous y sommes ! C’est de la pure folie… »
A ces mots, la jeune femme bondit et son visage pur sur lequel se reflétait la lune argentée, s’éclaira. C’était ça ! Comment n’y avait-elle pas songé elle-même ? Nul hasard, ni folie dans les poèmes fidèles qu’elle lui dédiait avec ferveur chaque soir. L’homme soupira en secouant la tête tristement : « vous êtes désespérante, comment vous faire entendre raison à la fin, vous le voyez bien, quel avenir pouvez-vous espérer en ma compagnie ? Je ne suis qu’un morceau de marbre mal vieilli, ne le voyez-vous donc pas ? »
La plus froide détermination se lisait maintenant sur les traits graves de la jeune femme. A son tour, elle secoua sa chevelure de geai et ne vit pas le regard de son compagnon briller à ce geste familier. Elle se mit à pleurer doucement, en silence, ce qui vainquit l’honnête homme plein de bonne volonté. Il tendit son bras en guise de consolation ; elle s’y agrippa, et cela enfin ses lèvres pourpres à celles, livides, de l’amant de son âme.
Le lever du soleil surprit le baiser éternel abolissant définitivement le temps pour les deux amants enfin réunis.
Le gardien, au petit jour, commença par s’effrayer de la disparition de la statue du parc et courut prévenir son chef qui découvrit, médusé, le couple de pierre enlacé sur le banc. Il fit venir les services municipaux qui prirent la journée pour sceller la statue des amoureux sur le socle solitaire.
Quant aux parents, ils ne reconnurent jamais leur fille dans l’amoureuse abandonnée dans les bras de son amant et espèrent toujours son retour.
On raconte encore que ce couple éternel vit chaque nuit leur amour magnifié par la lune et les étoiles qui entament un ballet pour les mettre en lumière.
On n’a jamais expliqué, en revanche, la liasse de papier que tient l’amoureuse dans sa main gauche, dans le dos de son amant de pierre…
Le jeune cow-boy roux.
Il était une fois un petit garçon, le septième de la famille mais le premier de son sexe. Sa naissance combla ses parents et ses six sœurs qui se mirent à le chérir de façon exagérée, cédant au moindre de ses caprices. Son père en particulier, fou de joie, se mit en tête de faire de son héritier un parfait cavalier et chasseur émérite. Aussi dès sa naissance, fut-il accueilli au sein de la communauté par les tirs effrénés des carabines de tous les mâles du village encerclant la chaumière de cette famille rustique.
Le village où le garçon naquit se situait dans une vallée cernée par la forêt, immense, qui propageait ses reflets émeraude dans toute la contrée. Sept collines et autant de lacs conféraient à ces lieux un souffle de magie et d’air pur vivifiant. D’ailleurs l’enfant se développa rapidement et la couleur de ses yeux qui avait attiré les femmes du village ne changea pas : aussi verte que les conifères mais changeant au gré de ses humeurs : de vert anis lorsqu’il était comblé au vert de gris dans ses moments de colère, en passant par la pistache s’il se sentait confus ou encore la prairie lorsqu’il se trouvait triste. Sa chevelure carotte savait mettre en relief les teintes variées de cette couleur qu’il y a peu encore on apparentait au diable en personne. On l’avait nommé Jimi en l’honneur du célèbre guitariste né pas très loin d’ici et sa première décennie se déroula sans problème, dans la simplicité prodiguée par la nature alentour alimentée par l’amour généreux de ses parents et sœurs ainées. Dès l’âge de dix ans, il acquit sa première jument et passait ses journées à chevaucher allégrement aux côtés de son père. Le jeune Jimi avait si fière allure sur sa pouliche que partout, on l’appelait le Jeune Cow-boy Roux.
Le jour de son quatorzième anniversaire, son père, ayant économisé durant toute l’année lui offrit sa première Winchester. « Mon fils, lui dit-il en caressant l’engin, j’ai choisi pour toi le nec plus ultra ! Admire ce XR3, le fusil le plus rapide du monde : cinq cartouches tirées en moins d’une seconde ! »
Le regard de l’adolescent à peine pubère brilla de mille feux lorsqu’il s’empara de ce petit bijou. D’abord étonné par son étonnante légèreté, il écouta son père avec attention tandis que ce dernier lui détaillait avec gourmandise le canon de calibre 12 magnum, chambré en 76 mm, ainsi que la réduction significative du recul, adapté à la carrure encore frêle du garçon. Le fusil passa de main en main, et même les grandes sœurs se mirent à admirer sa bonne mise en main, sa vivacité, son design, en somme la beauté de cette merveille technologique. Puis le père retira l’arme des mains des jeunes femmes pour la remettre solennellement entre celles de son fils unique dont il claqua le dos en signe d’adoubement.
« Tu es un homme, Jimi. Va te coucher à présent. Demain, à l’aube, nous rejoindrons grand père pour ta première chasse à l’ours qui vient de débuter. »
La nuit de Jimi fut aussi longue qu’agitée, peuplée de rêves dans lesquels il croisait toutes sortes d’animaux fabuleux qu’il maîtrisait grâce à son arme magique qui le rendait invincible.
A l’aube, quelle ne fut pas sa déception en trouvant son père cloué au lit par une fièvre subite. Entre deux râles, il l’autorisa à se rendre seul au point de rencontre fixé avec le grand-père au pied de la troisième vallée ; il l’enjoignit cependant de ne pas quitter le sentier balisé et ne se servir de son fusil que sous contrôle du patriarche. Jimi sella sa jument, et s’en alla pour le périple tant attendu.
Ivre de cette liberté inédite que sublimait le vent léger dans sa tignasse rousse, il partit au galop. On était au début de l’automne, les érables majestueux entamaient la mue de leur feuillage qui virait au pourpre, les sapins conservaient le vert immémorial de leurs aiguilles qu’une lumière tendrement dorée adoucissait encore. De temps à autres, Jimi caressait la crosse de son nouveau membre, pour se l’approprier ou pour l’apprivoiser. A sa première pause, une heure environ après son départ, il mit pied et terre, fit reposer sa jument à l’ombre d’un chêne au bord d’un ruisseau. Sans hésiter, il sortit la Winchester de son étui pour l’admirer encore. Puis il la mit en joue et, clignant de l’œil, rechercha alentour une proie à tirer.
Il gâcha ses trois premières balles sur un adorable petit écureuil décortiquant un gland au pied d’un chêne plusieurs fois centenaires. Jimi s’était-il senti agressé par ce jeune animal au pelage rappelant sa chevelure ? Nul ne saurait le dire, mais il s’acharna sur son inoffensive proie en finissant par la piétiner rageusement. La vérité est qu’il n’avait tiré aucune joie de cet acte dont il rêvait depuis si longtemps. S’adossant au vieil arbre, il pleura longuement sans lâcher son arme qu’il fixait sans comprendre ce qui lui arrivait. Il se remémorait l’état de jubilation que son père racontait après ses jours de chasse. Depuis toujours, il enviait secrètement cette excitation dont il se sentait privé maintenant. Il se sentait floué, on lui avait menti. Puis, séchant ses larmes il comprit qu’il ne devait user de son arme qu’à des fins bien plus nobles que l’acte cruel dont il venait de se rendre coupable. Il se signa brièvement et décida d’enterrer l’innocent animal. Puis il se rassura en se disant qu’aucun témoin ne viendrait lui rappeler son geste condamnable. Il reprit son chemin, jetant un dernier regard alentours, pour vérifier qu’il ne laissait derrière lui aucune trace de son passage.
Les deux heures de chevauchée qui suivirent avaient suffi au jeune garçon pour oublier ce malheureux épisode. Faisant corps avec sa jument, il se grisait de la beauté du paysage qui ne cessait de se renouveler avec le jour qui montait. Lorsque le soleil fut au zénith, il fit une pause afin de prendre le déjeuner que sa mère avait préparé pour lui. Il avait à nouveau choisi un bord de rivière bordé de jeunes bouleaux. Il déjeuna copieusement, puis, son fusil en bandoulière, il explora le site pendant que sa monture se désaltérait tranquillement et broutait l’herbe tendre. Lorsque je jeune garçon vit planer au dessus de sa tête un aigle royal, il s’empara de sa Winchester dans un réflexe qui l’étonna lui-même. Le silence total l’aida dans sa concentration et il abattit du premier coup le majestueux rapace. Il dut marcher longtemps avant de retrouver le cadavre de l’animal. Mais là encore, aucune joie, pas l’ombre d’une satisfaction. Le dégoût remplaça même sa déception extrême lorsqu’il aperçut un couple de vautours s’acharnant sur le corps sans âme de l’empereur du ciel. Jimi tira encore pour éloigner les vautours qui n’avaient peur de rien et s’avançant prudemment, il se baissa et arracha une plume de l’aigle qu’il se promit de conserver pour honorer son souvenir.
Il consacra le dernier tiers de sa chevauchée à réfléchir encore à son geste criminel car il n’ignorait pas qu’il venait de tuer une espèce protégée. Il avait enfreint la loi et c’était là le seul motif dont il puisse tirer un quelconque orgueil, qu’il jugeait déplacé. Il grimaça en pensant que plus jeune il rêvait de devenir shérif. Il lui restait d’après les dires de son père une bonne heure de route avant de rejoindre son grand’ père à qui il se décida à confier ses pêchers. Il comptait sur le vieil homme sage pour trouver les mots adéquats pour le remettre en selle. Il ne manquerait certes pas de lui faire la morale, mais il finirait comme toujours par pardonner l’adolescent irresponsable. Il n’avait aucun doute là-dessus. Que ne lui avait-t-on pardonné depuis qu’il était né ? Pas grand-chose à vrai dire, on prévenait au contraire le moindre de ses désirs et rien ne lui semblait interdit. D’où lui venaient alors ses sombres pensées ? Pourquoi se jugeait-il lui-même si durement au point de frissonner alors que le soleil brillait au dessus de sa tête ?
Alors qu’il était sur le point d’atteindre le pied de la colline où son grand’ père était censé l’attendre, il entendit un grognement, suivi d’un cri de douleur innommable. Il partit au galop, et arriva à temps pour deviner que l’homme évanoui aux pieds d’un ours brun était bel et bien son aïeul. Mettant pied à terre, il s’empara de son fusil, s’approcha le plus près possible de l’animal qui semblait si débonnaire à présent, goûtant aux reliefs d’un déjeuner qui l’avait attiré. « Cette fois-ci, se dit le jeune garçon, je suis dans mon bon droit ; cet ours féroce s’est attaqué à un être humain, qui se trouve de surcroît être de ma propre famille. » Il tira à bout portant. Il eut encore le temps de lire l’étonnement dans l’œil placide de l’ursidé, avant de reculer pour tirer à nouveau tandis que l’animal se dressait sur ses deux pattes arrière. Lorsque le garçon appuya sur la gâchette, il s’aperçut qu’il ne disposait plus de cartouches dans le magasin de sa Winchester. N’ayant pas rechargé son arme, il ne lui restait plus qu’à prendre les jambes à son cou tandis que sa jument, prise de panique avait pris la direction opposée.
Lorsque le lendemain on trouva les corps inanimés du vieillard et du jeune garçon, une battue fut organisée et le corps d’une dizaine d’ours bruns fut exposé sur le parvis de la petite église du village, encerclant les cercueils des deux pauvres victimes.
MORALITÉ
On voit ici que de jeunes gens,
Surtout de jeunes garçons
Beaux, bien faits, ne tirent aucune leçon,
Lorsqu’ils ne rêvent qu’armement…
Et que c’est chose bien étrange,
Tirer sur tout ce qui bouge les démange.
Leurs pères feraient mieux de leur apprendre A quel point la vie est précieuse
Que si notre âme est silencieuse
Un cœur animal ou humain reste tendre…
Le parfum de la nuit
« Encore, papi Philibert, encore une histoire!
- Il est temps de dormir à présent, répondit Philibert, n’as-tu pas école demain? »
Le petit garçon se mit à rire:
« - Mais, c’est les vacances! »

Alors le grand père se rassit, se frotta les yeux un petit moment, en quête d’inspiration. La lune était pleine et éclairait largement la pièce ; un nuage, l’espace d’un instant obscurcit la chambre et le tonnerre se fit entendre. Quelques éclairs se livrèrent bataille en silence et Philibert se mit à raconter d’une traite une bien étrange histoire à son petit fils, assis dans son lit, les yeux grand ouverts:
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