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La schoïnopentaxophilie n’est pas une activité schizophrénique (enfin, pas que…)

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Pat arpentait son petit bureau, revenant immanquablement au tableau sur lequel il avait punaisé la photo des quatre macchabées du mois. Le jeune inspecteur qu’il était croyait fermement détenir enfin une affaire qui lui ferait gravir les échelons. Quatre victimes : une femme de trente-trois ans, Coralie Ozabois, jeune mère de famille sans histoire ; un retraité de l’éducation nationale, Jean-Claude Trousseau, soixante-huit ans ; un adolescent de dix-sept ans, Jack Ménestrel, qui venait d’obtenir son baccalauréat avec une jolie mention et enfin, le dernier en date, Robert Duval, ouvrier soudeur dans une fonderie, quarante-quatre ans et père de quatre enfants.

Il avait noté avec soin, tout ce qu’il pensait pouvoir relier les victimes entre elles. Confronté au même scénario depuis la découverte du première corps, il hochait la tête, allumait une cigarette, mélangeait ses fiches, cherchait les points communs, et se désespérait doucement du manque d’intérêt que cette affaire suscitait dans la maison. Lui, avait tout de suite flairé l’embrouille. Une fois de plus, il s’assit à sa table de travail, droit comme un I et récapitula ses données :

D’abord, les victimes avaient toutes été retrouvées à leur domicile. Mortes par strangulation. L’autopsie qu’il avait fallu âprement négocier auprès des familles réfractaires avait établi que les ecchymoses des victimes, comme la cheville cassée de la jeune femme ne pouvaient s’expliquer que par la chute de ces corps déjà inanimés. C’était Pat, déjà qui avait avancé l’hypothèse controversée de la mort par pendaison. Le commissaire avait alors choppé la perche tendue en ayant la tentation de classer les dossiers. « On aurait affaire à une épidémie de suicides par pendaison ? Hum, dans ce cas, c’est au curé de prendre le relais, la police n’a pas à intervenir dans ce genre de procédure, même si nous pouvons le déplorer » avait-il ajouté en allumant son havane.

Oui, mais Pat n’était pas homme à baisser si rapidement les bras à la seule fin de satisfaire aux statistiques. Et puis, il subsistait un détail, de taille : aucune corde, bout de ficelle ou même cravate ni laisse de chien n’avait été retrouvé sur les scènes de crime. Cela posait question même au plus débile des flics en faction. « Y’a forcément un tiers dans cette histoire qui pue ! »

Les familles endeuillées répugnaient à envisager cette lâcheté condamnable concernant l’un des leurs. Elles semblaient se satisfaire que les funérailles aient pu se dérouler dans les règles de l’art. Pat eut droit, à chaque fois au même lieu commun décourageant : « ça l’f’ra pas rev’nir » « foutez-nous la paix » ou autre gentillesse.

Au quotidien, il était confronté plus souvent qu’à son tour à la faiblesse de ses contemporains, et ne donnait plus cher des hautes valeurs inculquées par son éducation et foulées par l’aveuglement imbécile de ceux qu’il considérait plus volontiers comme des téléspectateurs passifs que citoyens respectant les règles irréductibles régissant une société se targuant de démocratie.

Une visite inattendue le fit sortir néanmoins de ses pensées fangeuses et l’arrivée d’une jolie jeune femme de son âge lui rendit le sourire.

«  Inspecteur Hos ?

- Lui-même. Prenez un siège et veuillez décliner votre identité s’il vous plait.

- Céline Ménestrel

- Ah, je me souviens maintenant. Toutes mes condoléances. En quoi puis-je vous aider ?

- C’est délicat ; je ne sais par où commencer. Voilà, mon jeune frère Jack était céphaloclastophile

- Je vous demande pardon ?

- Il collectionnait les casse-têtes en tous genres…

- Ah.

- Il partageait sa passion sur Internet, il avait même crée un blog, à cet effet

- Oui ?

- C’est ce qui m’a donnée l’idée

- Une idée ? Vous m’intéressez mademoiselle, veuillez poursuivre je vous prie.

- Voilà, je me suis inscrite à mon tour sur le site en question, afin de liquider cette horrible collection, vous devez me juger bien insensible…

- Continuez… »

Mais Pat se maudissait déjà de n’avoir pas lui-même eu cette idée de génie. Il observa plus attentivement la jeune femme et se perdit un instant dans son regard noisette. Il venait de recruter mentalement cette nouvelle coéquipière ; « quelle charmante chèvre, en vérité » se consola-t-il en arborant un sourire angélique.

2. De retour au commissariat, Pat, au volant de la vieille 405 cabossée, jubilait. Cette fois, il tenait des éléments tangibles à proposer au patron. Il ne regrettait pas son sacrifice dominical et ne doutait pas de se voir confier la responsabilité d’une enquête taillée à sa mesure. Il sourit en pensant à la préparation méthodique qui avait précédé chacune de ses visites.

Après le départ de Céline Ménestrel, il s’était immergé dans les méandres de la Toile afin d’en savoir un peu plus sur la céphaloclastophilie avérée de feu son frère. Il avait parcouru son blog fondé sur quantité de photos et explications alambiquées des multiples casse-têtes du garçon. Ce qui l’avait plongé dans un abîme : l’adolescence n’était décidément pas une des périodes les plus heureuses dans l’existence. D’ailleurs, Céline n’avait pas caché le côté taciturne et renfermé de son frère solitaire. Le site ne révéla rien cependant, et ne comptait aucun commentaire de visiteurs ou autres passionnés. En revanche, celui où le jeune homme était inscrit en tant que membre lui fit prendre quantité de notes. A plusieurs reprises, Pat éclata de rire en découvrant des manies pour le moins étonnantes, comme collectionner les coquilles d’œufs, les chars d’assauts ou les étiquettes de boîtes à fromage, les boules de rampes d’escalier ou encore les couvercles de petits pots de crème … A chaque manie, ou maladie correspondait un nom savant et le jeune inspecteur y vit une mine pour serial killers en puissance. Le forum internet ne cachait d’ailleurs rien de la folie qui y régnait sous le nom qu’’il avait choisi. « Les collectionneursfous.org » comptait une cinquantaine de membres actifs et autant de visiteurs occasionnels.

Les deux heures passées devant l’écran lui avaient fait échafauder les plus folles hypothèses. Si, par un merveilleux hasard, une seule autre des victimes partageait cette curieuse passion, il tiendrait là un point de départ sérieux pour relancer son enquête. Le week-end passé à boire des cafés insipides sur des nappes en toile cirée des familles endeuillées avait largement récompensé voire dépassé ses plus folles espérances.

C’est fort de ces nombreux indices qu’il se présenta, fier comme Artaban, devant le commissaire:

Coralie Ozabois, la première des victimes, versait dans la digiconsuériphilie. (Pat laissait à dessein un blanc après chacun des mots savants qu’il servait au patron, impassible.) La mère de famille sans histoire collectionnait allègrement les dés à coudre, en hommage à sa grand-mère bretonne, couturière de carrière.

Jean-Claude Trousseau : ce paisible professeur à la retraite avait caché sa glandophilie à sa famille, et ce n’est qu’en insistant pour le moins lourdement que Pat avait découvert, cachés au fond du grenier des balles de frondes à profusion !

Robert Duval, ce bon père de famille, tout juste licencié de la fonderie où lui comme ses ancêtres avait passé sa vie, était quant à lui un puxisardinophile distingué. L’idée d’ouvrir une des boîtes sardine qu’il collectionnait avec frénésie aurait-elle été au dessus de ses forces ?

Quant au jeune Jack Ménestrel, le céphaloclastophile, il avait contribué à son corps défendant à faire jaillir cette incontournable vérité : Pat avait décelé un mobile de crime on ne peut plus sérieux ! Aussi fut-il plutôt déçu de la réaction mitigée du patron :

« M’enfin, Hos, c’est pas sérieux ! Et moi ? Vous allez me soupçonner aussi ? Hé oui, mon vieux, j’suis molubdotémophile, et je vous emmerde ! Rompez ! »

Pat s’était référé à sa liste pour découvrir non sans une certaine émotion qu’un policier en fin de carrière pouvait collectionner les taille-crayons, ce qui l’émut un instant avant qu’une colère bien légitime lui fasse taper du poing sur la table. Envers et contre tous, il ne lâcherait pour rien au monde cette certitude qui ne le quittait plus. On entendrait parler de lui, parole de Pat Hos !

3. Sa journée avait passé ; merdique, routinièrement merdique avec une idée fixe qui s’infiltrait jusque dans la rédaction des pauvres dépositions qu’il eut à enregistrer. Immanquablement, la question revenait, si bien que ses collègues crurent bon d’avertir le chef. Etait-il bien raisonnable de demander à une femme battue quel objet elle collectionnait ? Ou si son mari, ses enfants, ses collègues ou ses voisins  se livraient à quelque forme de fétichisme que ce soit ? Avant de quitter son service, Pat se rendit tel un automate, les yeux exorbités et les cheveux en bataille chez le commissaire Feileau. Au lieu de justifier ses interrogatoires déplacés, il somma son supérieur d’alerter immédiatement les collègues et à l’échelle nationale encore afin de recenser les morts par pendaison et comptabiliser les cordes manquantes. Ce dernier lui conseilla d’utiliser ses R.T.T restantes pour se reposer et recouvrer une santé mentale, qui hélas se montrait fort défaillante depuis quelques jours. Pat morigéna en vain, fustigea avec emphase l’incompréhension crasse régnant dans ces locaux dégeulasses et n’omit pas de claquer la porte en partant.

Il s’apprêtait à passer une soirée pourrie devant la télé à grignoter une pizza décongelée, quand il aperçut la jolie Céline faisant les cent pas devant ledit commissariat. Gênée, elle lui demanda s’il ne voyait pas d’inconvénient à prendre un pot en sa compagnie. Il la prit par le bras, la conduisit à sa voiture, ouvrit la portière en chuchotant : «  Ok, mais pas ici, venez ».

Dans un petit troquet de son quartier, ils purent enfin échanger en toute liberté, non sans que Pat se soit assuré au préalable de la totale intégrité des lieux. Tranquillement installés à une table au fond de l’estaminet, il composa ce qu’il pensait être un regard ténébreux et une cigarette entre les lèvres, demanda : « Alors ? »

Céline réprima un sourire et le plus sérieusement du monde l’interrogea sur l’avancée de son enquête. Pat se redressa, jeta un regard alentour avant de lui balancer le scoop du jour : toutes les victimes partageait une passion étrange mais inoffensive : la collectionnite aigüe ! Ne restait maintenant qu’à dérouler la corde invisible de l’affaire. Il s’était rengorgé en prononçant sa conclusion mais il déchanta dès qu’elle lui demanda de quelle manière il comptait s’y prendre.

«  J’hésite encore » répondit-il un poil penaud.

- Au moins partons-nous de la même hypothèse…

- Vous avez du neuf de votre côté ? Avez-vous reçu un message sur le site où vous vous êtes enregistrée ?

- Pas encore, mais je ne désespère pas. Je m’intéresse à l’administrateur qui partage, il fallait s’en douter, la même passion ; vous ne devinerez jamais laquelle…

- L’administrateur ? Jacques Maurelle ? Je n’ai rien pu apprendre en ce qui le concerne. Je ne sais pas….Les kits de connexion Internet ? Les bouchons de champagne ? Les dessous chics de ses futures victimes ? »

L’atmosphère se détendait tranquillement et ils purent rire de bon cœur en comparant leurs listes de collections, des plus variées aux plus originales. Mais, l’heure n’était pas à la rigolade et Céline rappela, en sortant un kleenex de la poche de son imperméable, que son petit frère avait tout de même succombé à cette mortelle pitrerie. «  Quand je pense que c’est moi qui lui ai offert son premier Rubik’s Cube » lâcha-t-elle avant de se moucher bruyamment.

« Donc, vous disiez ? L’administrateur ?

- Avrilopiscicophilie !

- Hein ?

- Il collectionne les poissons d’Avril !

- Ça alors ! »

Un long silence suivit, chargé de mille suppositions fondées sur cette folie qui dépassait les autres en termes de concrétisation, étant entendu qu’elle revêtait une dimension abstraite et réclamait sa part de mise en scène. Ils décidèrent d’un commun accord de se focaliser dorénavant sur cet énergumène. Pat raccompagna Céline à son domicile et c’est le cœur léger qu’il put s’endormir : c’est pas tous les jours qu’on trouve et une hypothèse valable et un suspect probable….

4. Pat conservait tout de même une pointe d’animosité mal digérée, rapport à cette idée d’inscrire un pseudo sur le site internet dont il connaissait maintenant chaque membre bien mieux que ses voisins ou collègues. Il nourrissait également un vague sentiment d’infériorité concernant cette jolie chèvre qui détonnait dans le troupeau. Il n’était pas flic pour rien et alignait les idées arrêtées et autant de clichés sur la gent féminine et leur foutu sixième sens. Mais force était de constater que cette Céline se détachait du lot pour occuper insidieusement chacune de ses pensées, y compris celles qu’il avait du mal à formuler. Elle ne refusa pas le rendez-vous du soir, ce qui le ragaillardit quelque peu. Après avoir raccroché, il alla se préparer consciencieusement tout en choisissant de ne pas se raser. Un visage trop lisse n’offre à une femme de cet acabit que peu d’aspérité et son petit doigt (qu’il cura au passage) lui dictait de jouer de cet atout majeur : son physique plutôt avenant.

Il avait hâte de la mettre au parfum car cette journée chômée s’était avérée des plus productives, ce qui ne l’empêcha pas de tenter d’effacer son sourire niais de commercial à la signature d’un contrat. Une fois de plus, hélas, c’est elle qui entama la discussion par un tacle bien placé.

« C’est tout de même étrange que vous n’ayez pas eu la curiosité de me demander quelle profession j’exerçais, inspecteur…

- Je vous en prie, appelez-moi Pat…Mais vous vous trompez, concernant ma curiosité…

- Ah ? Vous savez alors ?

- Euh…quoi donc ?

- Que je suis journaliste ! »

Pat se sentit aussi piteux que le jour de sa première communion où sa bande l’avait attendu devant l’église pour moquer son accoutrement. Il chassa le rouge qui lui montait aux joues par une toux rauque qu’il changea aussitôt en rire de bon aloi.

«  Peu importe, reprit-elle, je sais que vous êtes un bon flic car vous marchez au flair. C’est une qualité indispensable, non ? Et puis, s’il vous manque un peu de matière grise, je peux quant à moi palier cette lacune… A notre collaboration » conclut-elle en levant son verre.

Alors qu’il était sur le point de lui confier ses derniers indices, elle renchérit.

« Il faudrait que nous nous accordions tout de même sur la cause de la mort des différentes victimes. Je suppose que, comme moi, vous ne doutez pas que nous ayons bien affaire à une suite de suicides, n’est-ce pas ? » Pat resta interdit un instant, car il s’apprêtait justement à jurer du contraire, mais relança son interlocutrice d’un signe du menton.

«  En effet, la difficulté de l’enquête tient dans la perversité exercée : il ne fait aucun doute que si nous sommes bien en face de réels suicidés, ceux-ci n’en ont pas moins été savamment guidés, pour ne pas dire incités..

- D’où un acte criminel ! Oui, cela, je le crois dur comme fer !

- Si vous arrivez un jour à mettre la main sur ce gourou, je ne manquerai pour rien au monde la plaidoirie de son avocat, s’il est bon, c’est la relaxe assurée…

- Nous n’en sommes pas là

- Hélas… »

Rassuré par ce résumé bien féminin d’une enquête trop complexe, Pat prit la main. Il avait fini par céder à l’argument de la piste locale, en découvrant que Jacques Maurelle, l’administrateur du site habitait à moins de cinquante kilomètres de chacune des victimes. Bien qu’il ait pu fournir un alibi sérieux à chaque fois, Pat s’accrochait à l’idée qu’il devait de près ou de loin être mêlé à cette histoire. Il déplia fièrement une carte routière sur laquelle il avait tracé un cercle parfait à l’aide d’un compas acheté pour l’occasion. (Il se maudit néanmoins de n’avoir pas conservé une note de frais concernant ses deux achats). Au centre du cercle, inscrit au marqueur rouge les initiales JM, à l’intérieur, celles des victimes : CO, JCT, JM et RD. Il toisa alors son invitée :

«  Vous avez remarqué ? Votre frère et l’administrateur ont les mêmes initiales !

- Effectivement. Qu’est-ce que cela peut-il vouloir dire ?

- Je n’en sais fichtre rien pour l’instant mais aucune piste ne doit être négligée »

Quelque peu déçu par la mine affligée de la journaliste, il enchaîna ; il se devait de lui faire part d’une nouvelle déception : sous le titre pompeux d’avrilopiscicophilie ne se cachait aucune farce de potache ni machiavélisme éhonté. Cette lubie bizarre ne consistait qu’à recueillir des objets en forme de poisson, le plus souvent en carton, de sorte de pouvoir les accrocher au dos des victimes. En ce qui les concernait, aucune n’avait été à déplorer en ce jour du 1er avril. «  Encore un point en faveur de ce Maurelle qui décidément, m’a l’air bien plus malin qu’il ne le laisse supposer, n’est-ce pas ?

- Sans doute »

Pat sentait bien qu’il perdait peu à peu de sa crédibilité auprès de charmante collaboratrice aussi ne perdit –il plus de temps et lâcha-t-il en bloc le reste de ses investigations poussives : leurs quatre clients étaient sous antidépresseurs et aucun d’entre eux ne travaillait : un retraité, un chômeur, un étudiant et une mère au foyer ce qui incitait Pat à penser qu’il était en présence d’un Sarkoziste de la première heure. Il laissa un petit silence s’installer avant de glisser sur la table la photocopie certifiée conforme de la carte de membre U.M.P du même Jacques Maurelle. Puis, il se laissa aller à reposer son corps sur le dossier de sa chaise.

Céline émit un petit sifflement incertain en s’emparant de la feuille de papier.

«  Tiens, c’est curieux…

- Quoi donc ?

- Il s’est inscrit un premier avril, regardez : 01/04/2001

- 5 mois et dix jours avant la chute des tours, en effet, c’est troublant.

- Bon, Pat, c’est pas que je m’ennuie mais je dois vous laisser, j’ai un article à boucler. Concernant la schoïnopentaxophilie

- Ah ? Vous vous occupez de la rubrique Santé ? Quel genre de maladie est-ce donc que cette schoï…machin chose ?

- Je suis à la rubrique des chiens écrasés pour l’instant, dit-elle en se levant, mais vous faites fausse route….Je m’intéresse juste aux collectionneurs de cordes de pendus… A bientôt commissaire » fit-elle en éclatant de rire.

5. Voilà exactement ce que Pat trouvait insupportable chez les femmes : leur vanité exacerbée par une sorte de grâce qu’elles baladaient, l’air de rien. Céline faisait partie de cette race de nana qui affiche une arrogance portée par son indépendance. Il se maudit de n’avoir pas trouvé lui-même cette déviance liée aux corde de pendus mais en tapant le mot-clé dans son moteur de recherche, il ne trouva rien de probant sur cette maladie. Evidemment, en tant que journaliste elle devait forcément avoir accès à des informations ou des archives, de la doc qu’il aurait de toute façon eu la flemme de lire. Contrarié, il attrapa sa veste et sortit. Il conduisait au hasard, l’esprit tourmenté par cette affaire qui lui échappait quelque peu mais le rapprochait aussi de cette fille.

Arrivé dans le bled de la première victime, il jugea l’heure tardive pour importuner son veuf de mari, aussi décida-t-il de faire quelques pas dans le cimetière, histoire de se détendre. Devant la tombe encore fraiche de Coralie Ozabois, il dirigea sa lampe torche sur les inscriptions des gerbes de fleurs déjà fanées mais il n’eut droit qu’à une répétition de compassions éthérées et creuses, finalement. Il s’apprêtait à quitter ce lieu sinistre quand son attention fut retenue par une plaque en marbre, recouverte de boue. «  Tu as rejoint notre petit ange ». Il s’agenouilla et put alors constater qu’effectivement, à peine quatre mois auparavant, une petite Julie Ozabois, âgée de deux ans était décédée, ce qui ne fit qu’amplifier le blues qui l’avait déjà assailli sans qu’il s’en rende compte. Devant la petite photo cachée par les fleurs, il pleura tout son saoul. Quelle pire injustice que de perdre un enfant ! Pas étonnant que sa mère n’ait pas pu supporter cette épreuve. Il regagna son véhicule et se rendit au commissariat désert pour en savoir un peu plus sur ce drame. Il n’eut pas à chercher longtemps, le fait divers avait fait la une de la gazette locale : « Terrible accident domestique : un bébé meurt, étouffé par un dé à coudre ». Tant pis pour l’heure tardive ! Il refit le trajet inverse et insista devant la porte des Ozabois. Brandissant sa carte, il s’installa devant l’ordinateur familial, se connecta aussitôt grâce aux identifiants délivrés par le mari hagard qu’il renvoya se coucher. Ce dernier, ému de voir l’inspecteur les yeux rougis par la tristesse, lui révéla que son épouse ne s’était inscrite sur ce site qu’à la seule fin de se débarrasser des objets de sa collection dont elle prévenait au passage du danger qu’ils pouvaient représenter.

Pat passa une grande partie de la nuit à lire le courrier de la jeune femme. Il nota que la messagerie privée du site des collectionneurs fous avait été vidée. Il ne restait aucune trace de la moindre correspondance, si toutefois elle avait existé. C’est au lever du jour, qu’il eut l’idée de fouiller dans la corbeille de l’ordinateur. Son sang ne fit qu’un tour lorsqu’il constata qu’elle n’avait jamais été vidée (une application ignorée de la victime, sans doute). Il mit l’imprimante en marche, le cœur au bord des lèvres suite à la prose infâme qu’il eut à avaler. Les quelques feuillets en main, il partit aussitôt et cette fois se rendit au domicile de Céline Ménestrel.

Elle partagea sa nausée en prenant connaissance des mails reçus, montant en puissance dans l’ignominie : «  Tu n’es qu’une mère indigne…/….Faire passer un hobby ridicule avant sa propre engeance est une véritable honte…./…. Ne t’en prends qu’à toi-même…./….Seule, une mort minutieusement choisie pourra te délivrer de cet outrage…/….Après les dés, cherche le fil et passe-le autour du cou de l’assassin que tu es…/…Plus jamais de repos pour toi, c’est au nom de Julie qui m’envoie que je te livre la seule issue valable…. » etc, etc, il y en avait des pages que Céline parcourut en vitesse en jetant de temps en temps des regards perdus à Pat qui se fit un devoir de consoler sa sensible collaboratrice. Enfin, il reprenait ses marques dans l’enquête et la reconnaissance de Céline fut à hauteur de ses espérances. Elle préparait un café quand, un filtre à la main, elle s’écria : « vous me dites que c’est dans la corbeille que vous avez trouvé tout ça ! Suivez-moi ! »

«  Personne ne te comprend mieux que moi !…/…. Cette vie-là ne t’offrira rien de plus que l’ennui que tu connais déjà…./….Solitude misérable…./…. Au lieu de te casser la tête, détache-la de ton corps immonde…./….la corde du pendu n’est qu’un cordon ombilical qu’à ta vie  tu trimbales, un p’tit bout de bolduc qui emballe le cadeau que tu n’as pas voulu »

Cette dernière phrase les fit bondir ; ils se précipitèrent pour rechercher les anciens messages et constatèrent avec soulagement qu’enfin ils détenaient la preuve irréfutable que l’expéditeur des différents messages était bien le même ! Ils se serrèrent un instant dans les bras, puis gênés de se trouver dans la chambre du pendu, quittèrent les lieux pour s’embrasser librement dans le couloir obscur. Une ambition identique fit briller leurs yeux qu’ils préférèrent fermer un instant pour mieux savourer ce baiser langoureux, une première récompense qui les menait vers l’issue heureuse de cette enquête sans queue ni tête.

La rubrique des chiens écrasés pour l’une, les contraventions ennuyeuses pour l’autre, tout cela venait subitement s’effacer devant la gloire qui ne manquerait pas de les propulser vers de meilleurs auspices. Ils foncèrent au commissariat.

6. NOTRE HEROS DECORE AUJOURD’HUI DE LA MEDAILLE DU MERITE REMISE PAR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE EN PERSONNE. Par votre envoyée spéciale Céline Ménestrel

A quoi reconnait-on un bon flic  si ce n’est par le flair et l’obstination? Deux qualités qui ne font pas défaut à notre jeune et fringant inspecteur Pat Hos (voir photo). Alors que sa hiérarchie était prête à clore un dossier qui ne reposait sur rien à part le drame de suicides en série, notre détective a vu, quant à lui, une série de paradoxes qui ont éveillé son instinct de chasseur. N’hésitant pas à donner de son temps libre pour mener une enquête controversée autour de collectionneurs, Pat Hos a réussi le tour de force de la mener seul et de main de maître. C’est ce que le Président de la République n’a pas manqué de saluer en lui adressant un message personnel : «  C’est de types comme vous dont notre police a besoin. Chapeau bas ! »

Les quatre victimes de la région (l’enquête qui se poursuit ne manquera sans doute pas d’en révéler d’autres…) partageaient une passion fort répandue : ils étaient tous collectionneurs. En investiguant de ce côté, notre inspecteur émérite a déniché l’assassin qui lui-même s’adonnait à la schoïnopentaxophilie, nom barbare s’il en est, derrière lequel se cache la pire des maladies : l’assassin ne collectionnait rien de moins que des cordes de pendus. Mais comment s’en procurer ? Ce dangereux maniaque n’y allait pas de main morte et n’a pas hésité à se servir de la détresse alliée à une certaine faiblesse de ses futures victimes pour les pousser vers l’acte ultime : mettre fin à leur jour en choisissant, bien évidemment la pendaison.

A ce jour, les deux prévenus déférés ce matin même au Parquet n’ont pas encore dit tout ce qu’ils savaient. Ce que l’on peut d’ores et déjà affirmer cependant est qu’une perversité certaine se distribuait dans les gènes d’une même famille. En effet c’est une mère de 65 ans et son fils de 34ans que la police a placé sous les verrous. Le père, décédé il y a une vingtaine d’année s’était lui-même donné la mort par pendaison. La corde recueillie aurait donné l’idée à sa veuve d’en faire collection. Élevant son fils unique dans cette morbide perversion, elle l’aurait poussé à créer lui-même un site Internet afin d’en faire le nid de ses hallucinations. Ne lui restait alors qu’à harceler ses victimes par des messages haineux reposant sur leurs points faibles : la première victime, une jeune mère de famille, collectionnait des dés à coudre et venait de vivre une tragédie par la perte d’un enfant étouffé par cet objet. La deuxième, un professeur à la retraite venait de se voir dépossédé de ses économies suite à la chute des subprimes et laissait ainsi sa famille sur la paille. La troisième des victimes était mon jeune frère dont le seul crime tenait à la difficulté de passer le cap difficile de l’adolescence. Quant au dernier, un père de famille, il venait de se voir licencié sans le moindre espoir de retrouver un emploi dans sa branche. L’assassin lui a fait miroiter la seule issue probable en mettant sa famille à l’abri grâce à une assurance-vie contractée quelques semaines à peine avant son geste fatal.

Combien d’autres victimes allons-nous encore découvrir ? Dès ce matin, le petit commissariat de notre commune était envahi par les badauds se réclamant la proie de ceux qu’on appelle déjà  « les monstres du Net ». Votre journal, partie prenante de l’enquête, ne manquera pas de vous tenir informés des suites de cette enquête d’un nouveau genre mais tenait en premier à saluer celui que nous nommons ici « le super cyberflic », à savoir Pat Hos à qui nous souhaitons une longue et brillante carrière.

C.M « La Gazette de chez nous »

- FIN -

Les Retraités du Plum’Art ( 13.14.15 & Epilogue)

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13) Blabla se réveilla péniblement, la bouche pâteuse, la barbe dure, les idées noires. Solu qui attendait son réveil, lui apporta aussitôt un bol de café serré assorti de deux cachets d’aspirine. Elle commença par le sermonner, fustigea son goût immodéré pour le whisky qui pourtant ne lui réussissait pas, puis, la bouche en cœur, lui annonça la bonne nouvelle.

« - Mission remplie, chef !

- Déjà ! Bon ben, y’a plus qu’à aller chercher le macchabée et lui organiser un enterrement de première classe grâce au petit pactole qu’il a laissé à ZackMo. Bien joué, ça te manquait hein ? Tu racontes ?

- Oh, R.A.S ; j’suis même pas sûre qu’il ait souffert ; il pionçait comme une masse…

- Ah, dommage mais c’est bien, tu t’améliores. Tu deviendrais moins sadique en vieillissant ?

- Disons que j’préfère qu’on mette le paquet sur les funérailles ; c’est tout de même le seul spectacle de divertissement pour les p’tits vieux…

- Je reconnais bien là ton professionnalisme ; c’est vrai qu’à la base on gère une entreprise de pompes funèbres, j’avais presque oublié… »

Cet interlude bienvenu les mit d’excellente humeur. Ils échangèrent de longs rires qu’ils firent durer au-delà du raisonnable à leur habitude. Puis ils parlèrent oseille ; c’est Blabla qui se rendrait au Plum’Art pour encaisser le solde et en profiterait pour rapatrier la dépouille convoitée. C’est ce qu’ils appelaient dans leur jargon le « two for one », un exploit qu’ils n’avaient plus connu depuis bien trop longtemps. Solu profita des bonnes dispositions de son associé pour essayer d’en apprendre davantage sur le sort qu’il lui réservait. Comment envisageait-il l’avenir, lui, le vieux comparse des mauvais coups ? Avait-il jamais songé à une rupture nette et brutale de cette belle association de malfaiteurs ?

Non seulement il nia en bloc ce qu’il nommait les délires paranoïaques de Solu mais encore lui soumit-il un plan de redressement de l’entreprise, qui passait par une remise à neuf des locaux et du matériel. Tout ceci était trop beau, bien évidemment. Il n’était nullement dans les habitudes du Blabla de verser dans les mondanités, encore moins dans les flatteries ou les compliments. Encore sous l’effet des Temesta associés au whisky, le bougre avait commis un impair ce qui compromettait la leur, de paire…

14) De mémoire du Plum’Art, on n’avait jamais assisté à de si belles funérailles. La veille de la cérémonie, deux officiers s’étaient présentés chez ZackMo afin de rendre compte des procédures militaires incontournables en regard des services rendus à la Mère-Patrie par le Général Bill : drapeau national en berne, fanfare militaire et veillée aux flambeaux. Bigre, se dit ZackMo, si j’avais su, j’aurais augmenté mes tarifs….Mais bon, ça fera toujours une ligne sur le livre d’or du Plum’Art. Il se rengorgeait du prestige post-mortem qui ne manquerait pas d’attiser les convoitises de ses concurrents ; avec un peu de chance, vu le ramdam, d’anciens pensionnaires réintégreraient le bercail plus tôt que prévu. Pour la première fois depuis longtemps, Zack reprenait espoir et goût à la vie.

Il avait organisé une réunion extraordinaire avec ses employés. Il leur demandait de se mettre sur leur 31 (« il en va de l’honneur de notre établissement ») et chercher illico quelques petites anecdotes à raconter au sujet du meilleur des pensionnaires du Plum’Art, parti, hélas trop tôt comme le veut la coutume. Il négligea les dernières volontés du macchabée : un enterrement civil ôterait le glamour et il n’en était pas question ! Aussi convoqua-t-il Lefilcéleste afin qu’il se charge des sermons d’usage et qu’il fasse en sorte que la petite chapelle fut nettoyée et fleurie comme il se doit. Zack s’adressa ensuite à ses pensionnaires, tout aussi excités que lui par cet événement marquant une vie somme toute insignifiante. En ce jour exceptionnel, il ouvrit les douches aux vieux schnocks, demanda à Anatea qu’elle s’improvise coiffeuse et habilleuse tandis qu’Aziyadé répétait l’ave Maria de Gounod. Il se rua ensuite aux cuisines et demanda à Air Nama une rallonge pour le menu du jour glorieux, ce qu’elle accepta bien volontiers.

Au petit matin, l’antique corbillard de la compagnie BLABSOLU faisait son entrée sous les clop-clop de la vieille mule aveugle. Le Blabla avait fière allure sous son chapeau haut de forme et la Solu avait sorti un vieux vison puant qui donnait à l’ensemble une petite touche désuète et charmante. Zack était beau comme un dieu, le borsalino qu’il arborait fièrement le rendait irrésistible. A son bras, Aziyadé resplendissait et tout le monde applaudit ce couple si bien assorti. Les employés suivaient, dans la même élégance. Venaient ensuite les petits vieux impressionnés par tant de chichis, aspergés d’eau de Cologne couvrant l’odeur de charogne qui se dégageait déjà de leurs corps putrides. Ils suivirent le cortège jusqu’à la petite place où les militaires formaient une haie d’honneur au héros inconnu. La fanfare débuta au rythme subtil des clairons et grosses caisses. On sortit alors le cercueil pour le déposer sur deux tréteaux installés pour l’occasion ; l’émissaire du ministre le couvrit du drapeau national et déposa sur un petit coussin bordeaux la légion d’honneur à titre posthume.

C’est alors que la voix magique d’Aziyadé s’éleva sur la place du village, faisant perler aux yeux de chacun une larme de bon aloi. Assurément, de mémoire du Plum’Art, on n’avait jamais assisté à de si belles funérailles …

15) Exceptionnellement, du vin fut servi au déjeuner de gala et il régnait maintenant dans la salle à manger une ambiance survoltée. Les p’tits vieux s’agitaient sur leur chaise, les rires alternaient avec les pleurs. Zack qui ne côtoyait plus guère ses administrés, passait entre les tables, servait à boire, essuyait une bouche baveuse, redressait un corps avachi. Le personnel observait avec soulagement le retour parmi eux de leur vénéré patron. Sur l’estrade trônait la table des invités comprenant les croque-morts, l’émissaire du ministère de la guerre, le commissaire Eifeilo ainsi que les cadres du Plum’Art. Blabla et Solu jubilaient ; Zack venait de leur remettre la deuxième partie de la commission à laquelle s’ajoutaient les frais d’obsèques master class’. De quoi passer l’hiver au chaud. Après le gigot, Solu sortit fumer une cigarette dans le jardin que Zack avait entrepris d’entretenir à nouveau. Au loin, un jardinier ratissait les feuilles mortes qui jonchaient l’allée.

Elle s’avança vers lui pour lui proposer une cigarette ; en ce jour de festivités, voir ce vieil homme plus ou moins soutenu par son râteau gâchait un peu de son plaisir.

« - Tenez mon brave » fit-elle en tendant son paquet de clopes au subalterne vêtu d’un bleu de travail. Un chapeau de paille ombrait son visage, ce qu’elle ne manqua pas de trouver insolite en ce mois plutôt frisquet de février sans soleil.

« Merci, m’dame » marmonna-t-il avant de partir d’un rire exagéré.

« Vous ! Décidément, vous cherchez les embrouilles ou quoi ? Nous étions d’accord pour que vous ne quittiez pas la planque…

- C’est pas tous les jours qu’on a la chance d’assister à sa propre inhumation. Un vieux fantasme, j’ai pas pu résister…D’ailleurs c’était irrésistible ! Surtout vous, déguisée en bigote avec votre peau d’lapin….hahhahahaha

- C’est du vison.

- Ah bon ? C’est pas du skonx ? Ou du putois, non ?

- Pfff, bon j’y retourne et vous feriez bien d’en faire autant…

- Adieu, alors ! C’est un bon jour pour mourir…

- Qu’est-ce que vous inventez encore ? Vous voulez me faire peur, c’est ça ?

- Allons, Davidoviche ! Vous croyez que j’aurais pris ce risque de me faire prendre, si ce n’était pour vous avertir du danger imminent. Retournez à la table mais n’avalez plus une goutte ! Il en va de votre vie. Le curare que Blabla vous a réservé est au moment où je vous parle au fond de votre verre. Allez, à plus. Rejoignez-moi dès que possible là où vous savez. »

Cette fois, Solu n’accorda aucun crédit aux divagations du sergent excité comme une puce. Depuis deux jours, l’ambiance à la boutique était à nouveau au beau fixe et l’état de délabrement de nombre de patients augurait de meilleurs auspices et de beaux jours chantant à tue-tête. Ils s’étaient marrés comme des petits fous le matin même à la lecture du dernier haïku reçu : « moka cabossée, roues voilées, bonjour le danger.»

Mais elle dut déchanter en contemplant la scène macabre : au milieu d’un cercle de vieux déplumés, gisait son voisin de table, l’émissaire ministériel. Elle échangea de loin un regard sans pitié avec son assassin présumé et fit demi-tour en courant. Zack retint Blabla qui s’engageait sur ses pas.

« Une connerie par jour, je crois que ça ira. Putain, trouve-moi Slévich, qu’il m’arrange le coup. Un infarctus est si vite arrivé, non ? Allez, dépêche-toi et plus aucune initiative ok ? Le Plum’Art ne doit en aucun cas devenir le théâtre de règlements de compte entre dégénérés, pigé ?  »

16) Slévich arriva sur les lieux du carnage d’un pas nonchalant, tenant sa mallette d’une main, triturant de l’autre son nœud papillon à pois. Il fut aussitôt assiégé par une horde de grabataires plaintifs. Ils étaient encore vivants, eux !

Il est vrai que cela faisait une paye que le docteur n’avait plus foutu un pied au Plum’Art ; il donnait maintenant des cours magistraux à la faculté de médecine et ce nouveau statut lui convenait à ravir. A chaque fin de cours, des étudiantes fraîches et passionnées l’assaillaient de questions techniques et il n’hésitait jamais à assortir son discours de travaux pratiques personnalisés. La vue désolante de ces vieilles carnes n’avait rien pour le ravir ; il sortit un mouchoir qu’il appliqua sur son nez tant la pestilence des peaux séculaires lui était intolérable. Zack ordonna l’extinction des feux immédiate, non sans avoir promis une visite du bon docteur dès le lendemain. Les deux sœurs jumelles maugréaient dans leur patois : elles osèrent un odieux chantage en indiquant qu’il y avait, alentour, d’autres maisons prêtes à les accueillir.

Une fois les vieux dégagés, Slévich put s’occuper de la dépouille qu’il poussa du pied afin de voir le visage.

«  Je ne suis pas médecin légiste. Que veux-tu que je fasse ? Appelle les flics, c’est tout ce qu’il y a à faire

- Oh, le Slévich ! T’as pris la grosse tête ou quoi ? Tu vas me signer les papiers d’inhumation pour que j’envoie le macchabée chez les croque-morts. Ni vu ni connu

- Je crois que tu ne sais pas à qui tu t’adresses, mon pauvre Zack. Je ne mange pas de ce pain là…

- Ah oui ? Tu veux que je te rappelle d’où tu sors tes prestigieux diplômes ? Un simple coup de fil au Conseil de l’Ordre suffira alors ne joue pas à ce p’tit jeu avec moi, tu veux ?

- Soit. »

L’affaire entendue fut réglée en moins de temps qu’il ne le faut pour l’écrire.

Pendant ce temps, Solu avait rejoint le sergent à la MaisonSansNiveau, une chaumière qui ne payait pas de mine mais offrait tout le confort technologique indispensable à leur entreprise. Ils passèrent une grande partie de la nuit à mettre au point leur immonde stratégie. De temps à autre s’élevaient dans la nuit profonde des « oh, la la » suivis de « ça m’énerve » et autres coups de gueule répétitifs. Le sergent avait reproché à Solu de ne pas tenir sa promesse d’en finir en vingt chapitres comme il était prévu initialement. Les derniers sondages étaient formels : l’attention du vieux schnock de base s’émoussait à partir de la vingtième page.

Lorsqu’ils se couchèrent à l’aube, ils s’accordaient à penser qu’ils n’avaient pas travaillé en vain. L’épilogue s’annonçait explosif.

EPILOGUE

Comme prévu, le commissaire Eifeilo vint réveiller le sergent et son adjudant à huit trente précises. Devant leurs bols de café, il résuma une dernière fois le rôle de chacun et distribua les cagoules et les munitions. Il déplia ensuite une carte d’état major sur la table débarrassée. Quatre points étaient surlignés : les trois établissements gériatriques ainsi que la boutique de pompes funèbres Blabsolu. Le commissaire s’éclaircit la gorge en sortant une enveloppe de la poche de son imperméable, scruta chacun de ses interlocuteurs avec intensité, jeta un coup d’œil à sa montre et s’exprima enfin :

«  Mes amis, le commando auquel nous allons nous livrer dans exactement trente deux minutes et dix neuf secondes n’est pas seulement follement amusant, il est de mon devoir de vous le rappeler ; il s’agit d’une mission secrète commanditée en haut lieu dans l’intérêt de la Nation, ne nous y trompons pas. La patrie est en danger ! De la réussite de cette délicate mission dépend le sort de nombres de nos citoyens au bout du rouleau. Notre pays vieillit à une allure impressionnante, même si nos femmes restent les plus fertiles d’Europe. Afin de donner à notre République un avenir un peu plus reluisant, il a été décidé d’user de moyens à hauteur de l’ambition présidentielle qui ne lésine sur rien. » Il interrompit son discours afin de partager le butin, donna l’accolade à ses recrues puis claqua les talons avant de s’éclipser.

A huit heures quarante-deux, le mobile de Solu vibra : Slévich confirmait pas SMS son départ du Plum’Art coïncidant avec le petit déjeuner spécialement visé par ses soins. « gyaboooooo » concluant son message donnait le feu vert du départ. Pendant ce temps, le bataillon militaire déplacé sous prétexte de funérailles officielles cernait l’ « Air des déplumés » ainsi que le HP des deuxD en disposant des bâtons de dynamites qui dessinaient une jolie guirlande le long de leur enceinte. Les mercenaires encagoulés se chargèrent de truffer de semtex les locaux techniques.

Le sergent Bill et l’adjudant Solu franchirent le portail du Plum’Art à huit heures cinquante cinq, au moment même où un formidable feu d’artifice égrainé de détonations assourdissantes faisait trembler le fragile édifice. Zack, suivi d’Aziyadé, Anatea et Air Nama déboulèrent au même instant, complètement paniqués. Vus leur âge respectable, il avait été décidé qu’on les épargnât. L’administrateur représentait un reproducteur non négligeable, quant aux femmes, elles étaient encore loin d’avoir atteint l’âge de la ménopause.

Zack avait d’ailleurs été mis au parfum pas plus tard que la veille par le polyvalent et bon docteur Slévich.

« Vous pouvez faire votre travail, ils sont endormis. Grand’mère sait faire un bon café » crut-il bon d’ajouter dans un humour que personne n’estima souhaitable de relever. Le dédommagement substantiel qu’il venait de toucher avait suffi à lui rendre le sourire.

Mais l’heure n’était pas aux enfantillages. Nos deux terroristes distingués se séparèrent afin de farcir le bâtiment d’explosifs ; Vernon rejoignit Solu pour lui indiquer les endroits qu’il avait soigneusement marqués à la craie. Il regardait sa marraine d’un œil nouveau depuis sa conversation avec le sergent. On connait jamais vraiment les gens, même ses proches, philosophait-il, un large sourire aux lèvres, mais si j’avais su que j’assisterai le Parrain sur ordre du gouvernement, ben j’me s’rais bien marré, d’ailleurs j’me marre !

C’est sur ces belles pensées qu’il quitta la Pension Le Plum’Art. Quelques instants plus tard, à 9 heures 2 minutes et 19 secondes, le bâtiment explosa en gerbes somptueuses. Du moment que le vœu d’incinération (clause incontournable signée par les pensionnaires) était respecté, il n’y avait aucune raison d’éprouver le moindre remords. A un âge si avancé, mourir pour l’intérêt général donne un sens à une existence insipide. Je dirais même que c’est inespéré, ajouta Solu à l’attention de son filleul.

«  Et on va où, maintenant, marraine ?

- En Corse, mon petit, paraît qu’il y a trop de vieux, là-bas aussi et en plus, c’est très joli »

Les Retraités du Plum’Art ( 10.11.12)

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10) Le sergent Bill, alias monsieur William, rejoignit son nouveau camarade, le commissaire Eifeilo dans la salle de télévision. La télé hurlait les chiffres et les lettres sans pour autant déranger les quelques personnes assoupies dans leur fauteuil. Cerf volant rêvait en souriant, Hosannam ronronnait gentiment ; quand à l’incroyable Tof’enfantdenovembre, atteint de la même maladie bizarre que Benjamin Buttle, il baillait aux corneilles sans se soucier des deux vieux hommes penchés sur les dizaines de Haïkus étalés sur la table.

Le commissaire Eifeilo, malgré son grand âge avait conservé un visage jovial et enfantin. Il avait ajusté ses lunettes et considérait avec attention un des poèmes qu’il tenait à bout de bras :

« - Regardez celui-ci, cher ami : Moka merde molle mouline les maux les mots ! Ça ne vous rappelle rien ?

- Euh …Un tautogramme en M ?

- Concentrez-vous mon vieux ! On n’y arrivera jamais ! Celui de ce matin commençait par le même mot..

- Moka ? Bon sang mais c’est bien sûr ! Et attendez ! Lisez celui-ci : Moka énervé, chagrin sur l’oreiller, pièces détachées…

- En effet, même mauvaise facture et même mot. Reste à savoir ce qu’il signifie…

- Ben, il ne s’agit pas d’une boisson à base de café qu’on boirait dans des pays exotiques…

- Evidemment, mais vous voyez bien que c’est trop simple. Il doit s’agir d’une personne. Il ou elle, telle est la question…

- J’ai ! Ici, Moka casséE : pas de doute c’est elle

- Tss ! et Moka énervE, hein ?

- Ah, oui, vous avez raison, peut-être une personne ayant les deux genres ? Vous savez de nos jours, tout est possible….

- Mouais….poursuivons plutôt… »

A cet instant Tof’enfantdenovembre s’approcha de la table :

«  Moi aussi je veux jouer avec tata Moka. » les deux hommes échangèrent le même regard éclairé.

« - Approche, mon bonhomme. Tu te souviens de tata Moka ? Elle vivait ici avec toi ?

- Oui, gentille tata Moka. Donner du chocolat et tripoter moi. »

Le commissaire expliqua au sergent l’étrange maladie dont souffrait ce pauvre enfant prisonnier d’un corps de vieillard, condamné à rajeunir avec le temps. A son tour le sergent Bill expliqua au commissaire qu’il allait disparaitre dans la nuit, fauché dans la force de l’âge.

«  Toutes mes condoléances. Vous allez me manquer, vieux »

Bill rassembla ses documents en grommelant. C’est con, un flic quand même !

11) Revenir sur les terres des deuxD n’avait rien pour réjouir Solu, mais elle s’effaça devant la mission confiée : trouver un cadavre (enfin, c’est tout comme) qu’elle défigurerait savamment afin qu’aucun doute ne subsiste à la découverte du corps de monsieur William par l’administrateur-commanditaire du crime. Lorsqu’elle se présenta à la réception pour s’enquérir du numéro de chambre du vieil oncle Ancelly, on lui réclama une caution dans une monnaie de singe. Elle cassa donc un de ses billets flambant neuf, à la place duquel on lui remit une poignée de jetons colorés. Il s’agirait d’insérer un jeton dans une sorte de bandit-manchot installé à côté du lit pour chaque phrase prononcée. Pas mal comme idée, cela devait permettre de dire moins de conneries… Hélas, son interlocuteur bavard ne disposait d’aucun jeton et pouvait donner libre cours à ses élucubrations, certes versifiées mais à l’emporte-pièce.

Elle n’eut même pas à se présenter ; le vieillard se montra si heureux de disposer enfin d’un auditoire, même réduit, qu’il en dit suffisamment pour supprimer toute mauvaise conscience à la nièce abasourdie. Ce type devait crever, et au plus vite ! Jamais en si peu de temps, elle n’eut à écouter autant de clichés déversés sans la moindre honte. Tout y passa, une vie austère résumée en dix tomes, dans une édition à compte d’auteur. Son mariage raté avec Anne H, sa deuxième union aussi misérable avec Anne Bis. Il en avait même composé un ignoble sonnet qu’il avait intitulé : « entre le H et le cas Anna bis, moi, j’ai jamais plané »

Elle eut toutes les peines du monde à le forcer à sortir du lit pour l’installer dans un fauteuil roulant, sous prétexte de promenade dans le parc. Sur chaque arbre était cloué d’abominable croûte crée par les décrépits. C’était au moins aussi horrible à voir qu’écouter la prose de l’ancêtre.

Arrivés en contrebas du parc, elle fit rouler le fauteuil jusqu’à une porte grillagée qui s’ouvrit par miracle. De l’autre côté les attendait le sergent.

«  Dites donc ! Vous n’y êtes pas allé de main morte ! Vous pensez que la supercherie ne va pas se voir ? Regardez-moi cette vieille chose inerte recroquevillée dans son fauteuil ! Aucun rapport avec moi !

- Vous inquiétez pas pour ça ; j’ai tout ce qu’il faut dans le coffre de ma bagnole, à commencer par ma batte de base-ball fétiche. On n’y verra que du feu ; j’connais mon métier quand même !

- Admettons, mais putain, ça fout les boules quand même… »

Le vieillard s’était endormi pour l’éternité, perdu une fois de trop par sa gourmandise : il avait avalé les pâtisseries truffées de mort aux rats mélangés à des somnifères. Il vomit discrètement (une première) avant de trépasser. Ne restait qu’à le défigurer, ou plutôt le re-figurer vu l’état de sa tronche de cake. Un jeu d’enfant.

12) Au petit matin, lorsque Aziyadé découvrit le corps sans vie de monsieur William, elle lâcha un petit cri aigu avant de courir jusqu’au bureau de ZackMo pour l’informer de sa macabre visite.

« Et bien, ma petit Azi, je vais pouvoir noter dans notre journal de bord le passage éclair de notre dernier pensionnaire ; record battu. Essayez de joindre Blabla pour les formalités d’usage.

- Je n’aimais pas ce type, vous savez. Il me regardait bizarrement

- Mais tout le monde vous regarde bizarrement, mon enfant. Venez par ici, il est encore trop tôt pour réveiller les croque-morts…

- Mais ! C’est pas l’heure !

- Au diable les conventions ! »

Du côté des deuxD, on s’inquiétait de la disparition du patriarche, l’âme du site en quelque sorte. Les propriétaires étaient partagés : ils n’avaient aucune envie de voir fouiner ici la police ou les journalistes. La pension tout juste rénovée ne devait souffrir d’aucune mauvaise publicité. D1 compulsa le dossier dense du lit désormais vacant. 3500 pages des mémoires du vieux lion mais aucune famille, si on exceptait ses ex-femmes qui avaient rompu toute relation depuis des lustres. Ils s’accordèrent pour laisser à leurs pensionnaires une image éthérée et romanesque du centenaire, parti rejoindre sa muse exigeante sous des cieux plus propices.

Au Plum’Art, les deux sœurs jumelles prenaient leur petit déjeuner en silence. Elles affichaient la même mine maussade.

« Quelle horreur ! Devine de qui j’ai rêvé ?

- Du vieux con ! »

Les deux sœurs échangèrent ce cauchemar qui les mettait de très mauvaise humeur. Elles s’accordaient pour convenir que ce vieux schnock avait souillé leur vie, et conclurent en lâchant conjointement : « qu’il crève ! »

Les autres pensionnaires arrivèrent à petits pas et très vite la rumeur se propagea : monsieur William était décédé. A cet âge, la mort n’émeut point. Elle s’invite régulièrement et entretient les conversations pour les uns, les paris pour les autres. Vernon passa dans les rangées pour récolter les mises, en faisant un clin d’œil à Tof’ tout en ébouriffant sa non- tignasse. La majorité des parieurs reconduit son pari sur le décès probable de cet être étrange et contre nature. Vernon se frottait les mains ; à ce rythme il pourrait bientôt s’offrir la sono que sa grand-mère Marybé s’obstinait à lui refuser.

Les Retraités du Plum’Art (7.8.9)

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7) Solu profita de l’effervescence du déjeuner pour s’introduire dans le bureau de l’administrateur. S’il n’avait pas changé ses habitudes, il devait se trouver en compagnie des sémillantes infirmières Aziyadé et Anatea dans la buanderie pour se livrer à ses lubriques occupations. Elle ouvrit prestement les tiroirs qui ne contenaient pour la plupart que des cadavres de bouteilles avant de tomber sur ce qu’elle recherchait : les dossiers des employés. Elle découvrit qu’Air Nama avait bénéficié d’une promotion  le jour même du départ du vigile Varin : elle était désormais en charge de la comptabilité et de la gestion de la Pension. Pas banale comme promotion pour une cantinière ! Une autre découverte finit de l’affliger : Air Nama était l’épouse d’Aganticus, le responsable de la sécurité, passé lui aussi à l’ennemi. Elle se souvint alors des paroles du sergent : « trop de coïncidences tuent la coïncidence »

Elle se dirigea vers les cuisines, avec une pensée furtive pour Xéna, l’ex-cuisinière qu’on avait retrouvée il y a un an jour pour jour, la tête dans le four. On avait classé l’affaire à l’époque, tablant sur un suicide. Le docteur Slévich avait pratiqué une longue autopsie sur le corps sans vie mais néanmoins appétissant pour l’obsédé qu’il était. Encore une énigme dont elle aurait à faire part à la paire de détectives. Elle tomba alors sur l’apprenti qui s’affairait aux fourneaux. D’après son filleul, il s’agissait d’un brave garçon qui s’avérait docile une fois qu’on avait pigé son mode de fonctionnement. Elle jeta un coup d’œil rapide au menu :

Petit déjeuner : potage, flan, banane

Déjeuner : salade de tomates, côtelettes d’agneau, fromage

Dîner : café au lait, tartines, orange.

«  – Bien le bonjour….Retsel ! » fit-elle en déchiffrant le badge qu’il arborait sur sa blouse immaculée

- Lusa !

- Ne me dis rien ; malgré ta laideur, tu me sembles intelligent. Tu te fais chier ici ?

- A l’aise !

- Et la Mana Rai, tu ne sais pas où elle est, bien sûr…

- Elle est pas dans son bureau, elle mange toujours avec les autres, elle déteste la tranquillité

- Et bien, je ne te remercie pas, vieux con ! »

Ils se firent la bise et Solu se promit de remercier son cher filleul pour ses précieux renseignements sur l’orphelin : « l’inverse de ce que tu cherches, c’est ce que chez lui tu trouveras » lui avait-il confié en tirant une latte du trois feuilles qui constituait généralement son petit déj.

Elle alla frapper à la porte de l’économat et attendit le sésame avant d’entrer : fuck off !

8) Air Nama se tenait sur son bureau en position du lotus, les yeux fermés. Elle lâcha un « ohmmmmm » final avant de faire retentir un gong qui s’éternisa pendant qu’elle reprenait une position plus en phase avec sa haute fonction.

« - Tiens, Solu, cela me fait plaisir, depuis le temps…

- Je viens d’apprendre pour ta promotion, félicitations

- Oh, j’ai mes entrées au ministère, et puis j’ai bûché le concours, faut pas croire

- Je n’en doute pas, tu as l’âme d’une cheffe et je suis sûre qu’un jour ou l’autre c’est toi qui dirigeras cet établissement. Une visite d’inspection est si vite arrivée n’est-ce pas ?

- Crois-le ou non, je me plais à ce poste ; il me laisse un peu de temps pour concrétiser un de mes rêves… »

Pendant qu’elle parlait, elle avait saisi un papier-bulle qu’elle s’amusait à faire péter les unes après les autres. Puis, elle considéra un instant le résultat de sa manie bullique avant de se pencher vers son interlocutrice et murmurer : « j’écris » ; elle fit alors glisser sur son vaste bureau une revue sur papier glacé bleu électrique.

Elle confia alors que les petits vieux avaient des tas d’histoires abracadabrantesques à raconter et depuis la visite du maître Mataboshi, ils avaient tous succombés à la folie du haïku. « Tiens, tiens », se dit Solu sans pouvoir aller au-delà de cette pensée abstraite.

« - Et sinon, quoi de neuf ?

- Oh, la routine. Ça va ça vient, tant que le fond de l’air est frais.

- Mais encore ? J’ai croisé le nouvel apprenti, charmant… Y’a d’autres nouveaux dans la maison ?

- Des nouveaux ? Non, pourquoi ? Ah si ! Tu n’as pas fait la connaissance de notre nouveau psychiatre ? Une vraie pointure ! Son langage abscons ne laisse aucun doute sur ses innombrables diplômes…De plus, il se montre très humain avec les séniles, d’une patience infinie et d’une douceur …

- Dis donc ! Tu serais pas en train de tomber amoureuse, madame AGANTICUS ?

- Que vas-tu chercher encore ? Lolo, je veux dire le docteur Lolorent, est un être d’exception pas comme ce vieux porc de Slévich…

- Oh !

- Quoi, oh ? Ah, oui, je me souviens que tu avais toi-même un petit faible pour ce dégénéré

- Nobody’s perfect mais revenons à ton Lolo, où puis-je le rencontrer ?

- Il ne vient hélas qu’une fois par semaine, le reste du temps il le passe à « l’Air des déplumés »

- Chez ton mari, donc ? Tu n’y travailles pas, toi aussi ? Comme chez les deuxD d’ailleurs…

- Oui, effectivement, je m’occupe de leur comptabilité ; je n’ai rien à cacher, tu sais, tous les comptes sont transparents…

- Comme toi, chère Air. Bon, je vais te laisser bosser, il faut que je retourne au bureau pour assister au réveil de mon associé. »

Elle avait hâte à présent de rencontrer ce mystérieux docteur Lolorent au langage abscons. Mais elle devait auparavant revoir le sergent pour lui faire part de l’avancée de ses investigations. Qu’il lance le commissaire sur la piste de ce maître Mataboshi, responsable de cette mode haïkuique et qui sait ? Des lettres anonymiques, antonymiques, antinomiques ? Bref, elle avait du pain sur la planche.

9) «  Good job » félicita le sergent, en faisant disparaître la chemise cartonnée sous son shetland. Il n’avait guère paru étonné par la menace qui pesait sur lui. Il avait simplement secoué la tête en posant une main sur l’épaule de son adjudant. «  Ah, la guerre ! Elle ne finit jamais mais cela n’a l’air de déranger personne. » Il l’avait aussitôt mise au parfum :

Primo : Varin, Aganticus et ZackMo faisaient partie de la même promotion de parachutistes ayant servi durant la guerre de le Golfe. Ils y auraient trempé dans de sombres histoires de détournements de médicaments et matériels médicaux.

Secundo : ZackMo connaissait Blabla depuis l’adolescence ; ils avaient été élevés chez les Jésuites, tissant ainsi des liens indéfectibles mais plus ou moins douteux..

Tertio : Le maître Mataboshi , sous le coup d’un mandat d’arrêt international, n’avait plus donné signe de vie depuis des mois. On le soupçonnerait d’être l’instigateur d’un trafic d’organes prélevés sur les soldats morts au combat. Ce même Mataboshi n’était autre que le père Mat et Boche, qui dirigeait l’institution où ZackMo et Blabla avaient grandi.

Quatro : De cet incompréhensible imbroglio, aucune piste sérieuse ne semblait se dégager sinon qu’un trafic odieux se tramait depuis des années dans l’indifférence générale.

Un silence s’installa laissant les deux protagonistes perdus dans leurs propres souvenirs. Ni l’une ni l’autre n’était encore prêt à éclaircir cette longue période durant laquelle chacun avait cru l’autre bel et bien clamsé.

«  Au fait, votre filleul, là, c’est un vrai chic type ! Et rusé par-dessus le marché, pas comme sa marraine, crut-il bon d’ajouter, histoire de détendre l’atmosphère. S’il ne versait pas dans l’antimilitarisme primaire il ferait une belle recrue…Mais je ne désespère pas.

- Alors, là ! Faudra vous lever de bonne heure !

- Si un jésuite peut devenir trafiquant d’organes, un fumeur de shit peut bien prendre goût à l’espionnage… Mais revenons à nos tromblons. Quand êtes-vous censée me dézinguer ?

- Le plus tôt sera le mieux, ZackMo a déjà réglé la moitié de la commission …

- Vous avez vos entrées dans les autres Pensions ?

- Ça peut se faire, j’ai gardé de bons contacts là-bas, en partie grâce au docteur Slévich qui continue d’y officier.

- C’est lui l’auteur de ce corps de déesse ?

- Mais ? Comment ?

- Allons, Davidovich, j’vous connais, hein, faut pas m’la faire à moi…Peu importe, repérez le plus tôt possible un vieux schnock qui aurait plus ou moins ma corpulence. Je sais bien qu’un corps d’athlète tel que le mien n’est pas facile à trouver mais n’oubliez pas qu’ici je passe pour un vieillard à roulettes…

- J’ai ouï dire que le vieil Ancelly était au plus mal…

- Arrangez ça avec le bon docteur Slévich. Vous êtes sûre de lui au fait ?

- Comme de moi-même

- C’est bien ce que je craignais. »

Les Retraités du Plum’Art (4.5.6)

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4) Arrivés à hauteur de l’ancien potager dans lequel ne poussaient guère que des cucurbitacées aux formes explicites, Bill, nullement essoufflé entreprit son topo.

« - Faites le guet, Davidoviche. Nous n’avons que peu de temps ; commençons par synchroniser nos montres. Exécution ! Dix heures trente et une à la mienne, alors ?

- Attendez Bill et regardez-moi ! Je ne suis plus le Davidovich que vous avez connu, ne le voyez-vous donc pas ?  » fit-elle en dégrafant d’un geste expert son gilet.

- Pas le temps pour les conneries, décidément vous n’avez pas changé ! Depuis quand n’avez-vous pas foutu un pied au Plum’Art, au juste ? Avez-vous la moindre idée de ce qui s’y trame ?

- Il ne se passe plus grand-chose depuis l’ouverture d’établissements de la même obédience, je n’y vais plus, en effet, depuis un bon bout de temps…

- J’en étais sûr, et votre acolyte ?

- Idem.

- Faux ! Archi-faux ! Il vient chaque matin et chaque soir s’entretenir avec ce Zacktrompelamort.

- Etes-vous sûr de ce que vous avancez ? Ce sont de graves allégations….

- Il suffit ! Ai-je l’habitude d’égrainer des fadaises ? Je n’ai pas le temps de vous raconter le pourquoi ni le comment de ma présence ici, mais vos jours sont comptés si vous ne respectez pas scrupuleusement mes instructions

- Vous êtes venu me sauver ? Comme c’est romantique…

- Concentrez-vous un peu au lieu de divaguer. Nous ne sommes pas seuls, heureusement nous pouvons compter sur de solides appuis mais va falloir la jouer serrée.

- Que dois-je faire au juste ? Qu’attendez-vous de moi ?

- D’abord, et cela va de soi, ne rien dévoiler de ma véritable identité, je suis en mission commandée. Vous connaissez le commissaire Eifeilo ? Il est de notre côté et a pu, grâce à ses appuis bien placés m’ouvrir le dossier plus que chargé de cet ancien repris de justice qu’est le directeur…

- Quoi ? Je n’aurais jamais pu douter…

- Essayez de suivre au lieu de m’interrompre. Eifeilo, à cette heure est notre seul atout sérieux. Et de votre côté ?

- Pas grand-chose à dire vrai mais j’ai fait entrer ici un membre de ma famille. On pourra compter sur lui, sans aucun doute

- De qui s’agit-il ?

- Vernon Zola, mon filleul, un brave garçon, s’il en est et très doué.

- Au fait ! Davidovich, au fait ! Le temps presse vous dis-je. Il fait quoi ici, au juste ?

- Il est aide-soignant en attendant, mais vous verrez, un jour…

- Ah, je vois, un rigolo ! Je l’aborderai à l’heure du dîner, histoire de le sonder un peu. Personne d’autre ? Du côté des patients ?

- Les vieux ? C’est pas qu’ils soient méchants mais y’a rien à en tirer dans l’état où ils sont..

- Que savez-vous de ces sœurs jumelles ? Les deux Anne

- Pas grand-chose, elles se chamaillent tout le temps et nourrissent en secret le même amour démesuré pour votre pote Eifeilo…

- Ha ! Toujours aussi naïf ! Méfiez-vous comme de la peste de ces deux mégères, elles ne sont pas plus grabataires que vous ou moi. Je les soupçonne d’être des agents doubles

- Vous croyez ? Elles cachent bien leur jeu, alors ! Et pour quels comptes ?

- Secret Défense. AH, voilà votre associé qui sort, allez-y. Rendez-vous dans vingt-quatre heures, même lieu et surtout pas un mot de notre petite conversation, DAVIDOVICH ; au fait, munissez-vous d’une montre pour demain ; je crois que vous avez négligé bien des préceptes que je me suis tué à vous enseigner…

- J’aurais bien aimé savoir comment vous vous en êtes sorti, tout de même. Quand je pense que j’ai conservé votre médaille militaire…

- Ce sera pour une autre fois ! filez maintenant et revenez dans une tenue moins, enfin plus, bref, vous voyez quoi !

- En treillis, chef ?

- C’est malin ! Rompez ! »

5) Blabla titubait légèrement en quittant la pension ; Solu l’observa un moment avant de le rejoindre. Encore sous le choc de ces retrouvailles intenses, elle envisageait le traître avec un mépris qu’elle ne tenta pas de cacher :

« - Alors ? Le ZackMo a pas l’air d’aller mieux, et ce serait contagieux, on dirait..

- Tu n’as donc aucune pitié ! Il en bave, tu sais…

- Arrête ton baratin et raconte le deal

- Il se montre généreux ; pour ça, ne t’en fais pas. Mais c’est sérieux, cette fois…

- Ah, pas trop tôt. Tu trouves pas ça bizarre que ce rapiat allonge tant d’oseilles, combien au juste ?

- De quoi cesser une bonne fois pour toute cette collaboration forcée, le prix de la liberté. »

Le regard échangé fut long et sans pitié, digne d’être harmonicanisé par Ennio Morricone. Solu suivait le parcours de la sueur qui perlait le long des tempes de ce Judas et pour la première fois peut-être prit au sérieux les propos de Bill concernant son propre danger. Mais c’est qu’il s’apprêtait à l’éliminer, ce con ! Et pour du fric ! C’est elle qui baissa les yeux : inutile d’éveiller sa méfiance même si l’alcoolémie ordinaire ne laissait aucune chance à sa légendaire lucidité. Dans l’embrouillamis qui suivit, elle apprit le nom de la cible, monsieur William, qu’elle associa aussitôt au sergent Bill : fraichement arrivé, il avait payé en espèces un semestre à la Pension et ZackMo n’avait pu tirer aucun autre renseignement de ce sombre personnage. Il passait son temps à fouiner un peu partout; faisait parler le personnel et sympathisait avec le seul pensionnaire quelque peu prestigieux, le commissaire divisionnaire Eifeilo. Ce type voulait la peau de ZackMo qui se considérait en état de légitime défense. Blabla finit par sortir une belle liasse de billets verts ce qui clôt l’entretien matinal sur un sourire étincelant.

De son côté, Bill se marrait franchement de cette fulgurante transformation de l’adjudant Davidovich quand il croisa l’aide-soignant qui s’amusait à faire voler sa blouse blanche dans un pas de danse.

« -Jeune homme, sans doute pourrez-vous m’aider. Je ne sais plus où sont passées mes cannes, excusez-moi..

- Vous en faites pas, je vais vous trouver ça. Venez, vous allez m’attendre ici sur ce banc.

- Vous êtes bien aimable jeune homme. Dites, je ne voudrais pas abuser, mais vous n’auriez pas une cigarette ? J’ai laissé les miennes dans ma chambre. Fumons ensemble le temps de faire connaissance. »

A la fin de la conversation, les deux hommes se trouvaient sur la même longueur d’ondes en s’accordant sur le danger sous jacent et impalpable de cette atmosphère de plus en plus mortifère. Ils se serrèrent la main et ce n’est qu’arrivé sur le perron que Vernon se rappela qu’il avait oublié d’aller chercher les cannes. Il se tourna alors et éclata de rire en appréciant les pas de claquettes dansés par cet extravagant pensionnaire.

6) De retour au bureau, Blabla s’affala salement sur son fauteuil et cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que ses gras ronflements faisaient écho à l’antique frigidaire rempli de bières qui composait le seul mobilier si on exceptait la table de travail bancale. Solu essayait de réfléchir aux derniers événements qui chamboulaient ses idées reçues, ce qui la contrariait légèrement. Elle sortit alors la liasse de sa poche, compta les billets, s’amusa à en faire de petits tas réguliers, les jugea insuffisants et alla se servir dans la poche révolver de son odieux comparse, qui n’avait pas hésité à monnayer sa propre vie. Puis elle jeta cinq Temesta dans la bouteille préférée de son alcoolique d’associé. Elle le connaissait par cœur le bougre, et savait que son premier réflexe au réveil serait de boire au goulot une large lampée de whisky, histoire de rafraîchir son haleine. Elle dépouilla le courrier, ce qui constituait sa principale tâche depuis des mois. De la publicité principalement mais aussi, comme tous les jours, une lettre anonyme. D’habitude, les deux associés passaient une bonne partie de la matinée à rire des haïkus que les ex-pensionnaires du Plum’Art s’entêtaient à leur envoyer, histoire de leur prouver leur bonne santé mentale et ainsi les narguer.

« Moka cassée

Tripes épurées

Poétiques diarrhées »

Elle émit un petit sifflement admiratif : pas de doute, les vieux étaient en pleine forme ! Elle rassembla les poèmes dans une chemise cartonné afin d’en faire part au sergent. Elle réalisait à peine que ces messages dont ils riaient bêtement devaient être codés : CQFD ! Le commissaire à la retraite pourrait sans doute apporter sa lumière à cette entreprise de Titan. Décidément, elle avait eu tort de prendre par-dessus la jambe cette poésie transcendantale. Bill ne se gênerait sans doute pas pour le lui faire remarquer. En attendant, il courrait le même danger qu’elle. Elle fit défiler les visages des retraités du Plum’Art, cherchant un début d’explication à cette tortueuse affaire. Le seul point commun de tous ces résidents, hormis leur délabrement psychique, résidait dans cette passion incompréhensible pour la poésie japonaise. Du chinois, en ce qui la concernait.

Il fallait qu’elle retourne sur les lieux du futur crime. Elle pourrait en savoir plus grâce à Air Nama, la cantinière qui travaillait dans les deux autres établissements gériatriques. Comment n’y avait-elle pas songé avant ?

Les Retraités du Plum’Art (1.2.3)

1 Comment

Ce texte est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec la réalité est à imputer à cette dernière. Toute coïncidence ou ressemblance avec des personnages réels n’est ni fortuite ni involontaire.

Je ne dis pas « ami lecteur » : on n’a pas gardé les Écritures ensemble.

Pierre Desproges

* * *

1) Il en a coulé de l’eau croupie sous les ponts chancelants de cette maison de retraite faite de cartons mâchés par nos inénarrables édentés. Mais que s’est-il passé durant tout ce temps ? Pourquoi ce silence intolérable et néanmoins pesant ? Nous passerons les détails glauques tirés par les non-cheveux du Blaba et rayés par les dents longues de la désormais Solutricine. Il en va d’une maison de retraite ordinaire comme le reste d’une société dépravée : frappée de plein fouet par la crise et mise à sac par les cyclones divers et variés : le charmant édifice ressemble désormais à un bunker.

Zack est toujours l’administrateur officiel du site en perdition mais il n’en mène pas large. Ceux qui ne sont pas crevés s’en sont allés voir ailleurs. Le vigile dont personne ne se méfiait hors ses jours de strip tease, a fait sécession en ouvrant son propre établissement, le fourbe. Zack ne s’en est jamais vraiment remis. Son associée, mademoiselle Soixante-sept s’est tirée du jour au lendemain et le pauvre Zack attend toujours son retour en noyant son chagrin dans un mauvais bourbon.

Fort heureusement, de nouveaux patients se sont présentés mais il s’agit de cas désespérés dont ni le HP des deuxD, ni même l’établissement flambant neuf du vigile n’a voulu.

Comme le descendant direct de Eiffel, un commissaire à la retraite qui n’en finit jamais de raconter une histoire à laquelle personne ne pige plus rien. Obsédé comme son ancêtre par les trucs longs, il arpente les couloirs délabrés du Plum’Art à l’affût d’auditeurs. Y’a bien mâme Anne, toujours la première levée, qui n’envisage pas de passer un petit déjeuner sans biscottes friables et histoires interminables mais elle l’use en propos de plus en plus outranciers depuis qu’elle développe son syndrome de la Tourette. Mais celui que Zack ne peut plus piffrer c’est bien cet autochtone venu d’on ne sait où, du jour au lendemain, avec comme seuls bagages une tonnes de vieilles encyclopédies récupérées dans la décharge à côté. Un indécrottable chieur, comme Zack aime à le dire. C’est ce sale type qui l’a poussé à commettre l’impensable : recruter ces deux croque-morts de ses deux pour en finir une bonne fois pour toute. Sait-il, le naïf, qu’il vient de vendre son âme au diable pour pas un rond ? Soupçonne-t-il un seul instant qu’il vient de fourrer sa belle gueule dans celle de deux loups affamés ? Il n’en aurait cure, selon ses propres dires. C’est qu’il n’a jamais douté de rien même s’il n’écrit plus une ligne qu’il sniffe méthodiquement sur la table poussiéreuse de son bureau.

2) Dans la même rue, à quelques encablures du Plum’Art, l’entreprise de pompes funèbres BLABSOLU ne paye pas de mine. Les affaires périclitent et les deux comparses maudissent ces sales vieux qui ne se décident jamais à passer l’arme à gauche. Putain d’capitalistes ! L’ambiance est mortelle en revanche, les associés ne s’adressent plus la parole et nourrissent au contraire une haine tenace l’un envers l’autre, se renvoyant systématiquement la balle usée de la culpabilité. Aussi, quand la sonnerie stridente du téléphone déchira leurs tympans, ils s’adressèrent le même regard étonné où pas la moindre trace du plus petit espoir s’y lisait. Puis, ils se ruèrent en même temps sur l’appareil, et c’est Blabaptiste qui dans un mouvement d’épaules pour le moins inélégant réussit à décrocher. Quelques minutes plus tard, il arborait un petit sourire imbuvable. Il alluma une cigarette et toisa sa comparse en faisant durer le suspens au-delà de la limite autorisée ce qui, comme de bien entendu, suffit à la Solu pour sortir de ses gongs :

« - Encore une erreur ? C’était quoi cette fois ? La boucherie Sanzot, le château de Moulinsart ?

- Hé, hé…

- Allez, crache ta valda ou j’vais t’aider ! Les deuxD ? Paraît que leurs travaux les ont ruinés, y’a p’t’être un truc à faire, non ?

- ZackMo…

- Quoi, ZackMo ? Il vit toujours lui ? J’le croyais décédé…

- Pfff…Tu crois pas qu’on aurait été les premiers informés ? Qu’est-ce qui m’a mis une gourdasse pareille entre les pattes, j’vous jure

- Ouais, ben jure pas trop si tu veux pas que j’te rappelle à quel point tu t’es humilié pour que je consente à bosser avec toi…

- Oh, l’autre ! Bon, passons. On va se rendre au Plum’Art, il a une affaire pour nous…

- Quoi ? Attend ! C’est quoi c’t’embrouille ? Ca sent le piège à plein nez, il nous a toujours eu dans l’pif, le premier d’la classe, souviens-toi…

- Si tu crois qu’on a les moyens de refuser… Qu’est-ce qu’on a à perdre, hein ? Allez, go. Mais surtout, essaie de te tenir, pour une fois et laisse-moi négocier…Il s’agit de faire partir un des nouveaux arrivants, un type qui lui vrille le moral ; il a l’air d’être prêt à tout pour s’en débarrasser.

- Et c’est maintenant que tu le dis ? Chouette ! Débarrasser, tu veux dire…

- Ben ouais…

- J’pourrai m’en occuper ?

- Si ça te fait plaisir, mais d’abord tu me laisses agir, ok ? »

Ils parcoururent à pieds l’itinéraire familier et cette petite balade suffit à leur rappeler cette bonne vieille camaraderie fondée sur la duplicité et la rouerie. Ah si seulement le bon vieux temps pouvait les rappeler à lui… Ils arrivèrent tout guilleret à la maison de retraite autrefois bénie, traversèrent en silence le jardin délabré, eurent une pensée émue en songeant aux rires de grelots de Picoti et Midinette, les cousines nymphettes … Tout cela semblait s’être passé il y a un siècle…Lorsqu’ils pénétrèrent le sombre bâtiment, ils se rendirent directement au bureau de ZackMo sans croiser âme qui vive. Ils frissonnèrent de conserve en voyant la mine de déterré de l’administrateur affalé dans son fauteuil rongé par les mites. Ce dernier n’esquissa pas un geste, tout juste releva-t-il ses paupières rougies et leur offrit-t-il un regard vitreux, aussi vide que sa maison. « Putain, quand même ! » s’esclaffèrent en silence les croque-morts.

ZackMo qui nourrissait une rancœur tenace envers la gent féminine exigea dans un sursaut macho de ne s’adresser qu’à Blabla. La Solu haussa les épaules et quitta la pièce, non sans avoir fait claquer la porte au passage en signe de vaine protestation. Elle arpentait le couloir de long en large lorsqu’elle aperçut en ombre chinoise une silhouette qu’elle pensa familière. Elle s’approcha à pas de loup jusqu’au type qui avançait péniblement à l’aide de deux cannes dépareillées. Ce n’est qu’une fois arrivée à sa hauteur qu’elle ressentit un vertige. Lui ? Impossible ! N’avait-il pas rendu son dernier souffle, il y a des lustres ? Et dans ses bras encore ? Merdalors, elle devait se tromper…

« - Bill ? » ne sut-elle que prononcer. Le regard assassin que le grabataire lui renvoya ne laissait aucun doute ! C’était bien lui !

3) Elle retint néanmoins son élan, traversée opinément par un éclair de lucidité de bon aloi. Evidemment ! Comment expliquer au vieillard claudiquant que la jeune femme avenante qu’il avait sous les yeux n’était autre que son ancien comparse des tranchées ? Des images atroces de membres désarticulés vinrent s’interposer dans son esprit ravagé. La deuxième guerre de le Golfe n’avait été retransmise sur les écrans du monde que sous la forme virtuelle et télégénique d’éclairs bleutés pour le moins fascinants. On n’avait pas jugé bon, en haut lieu, de rapporter les sommes d’horreurs conjuguées de part et d’autre. Solu secoua la tête pour chasser un pan entier d’une vie qu’elle avait souhaité effacer. Et pourtant….

Le mercenaire qui avait fait ses armes sous la houlette de cet autre aventurier n’était autre qu’elle-même ! La dernière fois qu’elle avait vu son mentor, il y a des années de cela, il agonisait entre ses bras tandis qu’ils avaient sauté tous deux sur une mine anti-personnel. Il avait succombé, (enfin c’est ce qu’elle avait cru jusqu’ici) tandis que le jeune soldat répondant au patronyme de Davidovich, avait du faire une croix définitive sur ses bijoux de famille…. Ce n’est qu’au prix de nombres d’opérations plus ou moins esthétiques que Davidovich s’était peu à peu mué en Solu.

Personne, pas même son comparse Blabla n’était au courant de son passé encombrant et pour le moins dérangeant. Il/Elle avait essuyé assez de quolibets durant ces longues années de transmutation pour se sentir prête aujourd’hui à révéler ce secret douloureux, à fortiori à son ex-instructeur. Que faire, maintenant qu’elle en avait déjà trop dit en prononçant un prénom qu’il avait lui aussi négligé, comme son odieux passé ?

« - Qui êtes-vous ?

- Excusez-moi….Je crois que je vous ai pris pour quelqu’un d’autre. Je visite cet établissement car j’envisage d’y aband…je veux dire de confier ma mère aux bons soins de monsieur Morel…

- Si vous souhaitez qu’elle y crève sous peu, faites-le ! Mais s’il vous reste la moindre parcelle de compassion pour une génitrice même ravagée, je vous le déconseille formellement !

- Mais, vous-même ?

- Ne vous fiez pas aux apparences…..Davidoff ! »

Sur ces paroles balancées telles une rafale de mitraillette, le grabataire envoya valdinguer ses cannes et entama un sprint qui médusa Solu.

« - Alors ? Qu’est-ce que vous foutez ? Au rapport ! Et plus vite que ça ! Si vous croyez qu’on a du temps à perdre ! Plus de stratégie, Davidovich Illich, une boucherie ! »

Hésitant un instant, elle jeta un coup d’œil en direction de la porte close du bureau où son associé tramait avec le directeur, mais n’écoutant que son courage de vétéran, elle s’engagea d’un pas décidé en foulant allégrement les bonnes intentions qui avaient jusqu’ici fait sa fortune…