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Acte I, scène 1: La mère, Lisa, Anna, Vincent et Fred

Une pièce un peu sombre. Silence. Nul ne se regarde pas. La mère, assise à une table, fume en fixant sa cigarette. Fred, dans un fauteuil, tête en arrière, regarde le plafond. Lisa, sans bruit et sans régularité, va d’une fenêtre à une autre. Vincent et Anna, à la même table que la mère, la surveillent des yeux. Téléphone. Les attentions se croisent. La mère tressaille et, d’une grimace, implore Lisa de répondre.

LISA : Allô ? Oui… Oui… Quand ? Très bien… Merci. (Elle raccroche, regarde sa mère.) Ça y est.

La mère s’affale doucement dans son fauteuil. Dans un même élan, tous tentent un geste pour la rattraper, mais elle se reprend seule et allume une cigarette en tremblant.

MÈRE : Papa est mort…

Les autres l’entourent. Lisa s’accroupit, Vincent et Anna se rapprochent encore, Fred s’impose, debout, derrière elle, crispant ses mains sur le dossier de la chaise.

FRED : Quand ?
LISA : À 20H45, il y a une demi-heure.

Silence de recueillement.

ANNA, se levant : Je vais ouvrir une bouteille de vin : quelqu’un en veut ? (Silence.) C’est la volonté de papa. Il me l’a encore répété ce matin.
LISA : Quoi ? Il t’a parlé ?
ANNA : Oui…
FRED : Tu as raison : buvons un verre. Vincent ?
VINCENT : Je préfèrerais un café.
ANNA : Comme tu veux. Maman ? Lisa ?
MÈRE : Oui, un verre de vin.
LISA : Ok.

Anna sort de la pièce.

Acte I, scène 2: Les mêmes, sans Anna

LISA : Vous saviez qu’elle était allée voir papa ?

MÈRE : Non, mais je m’en doutais… Quand je suis rentrée de l’hôpital, elle m’a demandé comment il allait et elle est sortie quelque temps après.

LISA : Pourquoi tu ne m’en as rien dit ?

MÈRE : Que voulais-tu que je te dise ? Elle a bien le droit d’aller voir son père quand même…

LISA : Oui, mais pas seule… Évidemment, vous n’étiez pas là quand on a rendu visite à papa hier. Vous n’avez pas vu Anna : j’ai cru qu’elle allait tomber dans les pommes. Et quand on a croisé cet abruti de médecin…

MÈRE : Tu ne m’avais pas dit que tu avais croisé le docteur…

LISA : Non. Je ne voulais pas revivre ni te faire vivre ce qu’on avait vécu : comment Anna l’a chopé à la gorge, comment j’ai dû les séparer et la calmer pendant une heure avant qu’on aille dans la chambre de papa…

MÈRE : Mais, que s’est-il passé ? Raconte, Lisa, qu’y a-t-il eu ?

Lisa pleure, essuie ses larmes rageusement et parle en pleurant :

LISA : Tu veux vraiment savoir ? Très bien… Quand on est allé à l’hosto, ce matin, on a croisé le docteur dans le couloir. Tu sais, le jeune, celui que tu trouves sympa… Devine ce qu’il a trouvé à nous dire, cet enfoiré…

MÈRE : Lisa !

LISA : Quoi, Lisa ? Il a dit exactement ces mots, je me les rappellerai toute ma vie… Il a dit : « Ah, bonjour ! Et bien, vous avez de la chance ; il a failli nous claquer dans les mains, il n’y a pas cinq minutes. » Voilà ce qu’il a dit cet enculé. J’étais tellement abasourdie que j’ai même pas remarqué qu’Anna l’avait déjà agrippé par la blouse. Elle était livide : « Répète, répète ce que tu viens de dire ! » Elle avait une force incroyable… J’ai eu du mal à lui faire lâcher prise et l’autre con : « C’est bon, tout va bien maintenant, ne vous inquiétez pas, j’ai pris les choses en main, tout va bien… » Il a dit ça tout en reculant et il est parti aussi sec…

VINCENT : Je vais lui casser la gueule à cet abruti!

MÈRE : Arrêtez ! Qu’est ce que vous voulez ? que je rejoigne votre père dans la tombe ? c’est ça que vous voulez ? Mes enfants, je vous en prie… Vous savez tous à quel point votre père était malade, comme il souffrait. Cette mort, c’est un soulagement : il est en paix à présent. Calmez-vous… Fred, va voir ce que fait Anna, s’il te plait. Si vous voulez, on parlera de papa, mais pas ainsi : ça ne lui aurait pas plu.

Elle pleure doucement, cherche un mouchoir dans la poche de son gilet et se mouche en silence. Fred et Anna reviennent, les bras chargés d’un plateau qu’ils posent sur la table. Fred ouvre la bouteille de vin, Anna sert une tasse de café qu’elle tend à Vincent.

Acte I, scène 3: Les mêmes, Anna

ANNA : J’ai préparé de quoi grignoter un peu : nous n’avons rien mangé aujourd’hui.

VINCENT : Je ne sais pas comment vous faites. Je crois que je ne pourrai jamais boire du vin, rien que l’odeur me dégoûte…

MÈRE : C’est du Bordeaux, un bon crû… Je t’assure que les plus grands médecins préconisent un verre de vin en mangeant, c’est très bon pour la santé, tu sais.

FRED : Ouais, c’est ça. C’est ce que tu disais à papa quand tu lui servais à boire?

LISA : Fred ! Tu vas pas reprocher à maman d’avoir épousé un alcoolique ? Elle a quand même été la première victime !

VINCENT : Victime ? Mais c’est nous les victimes et on n’a pas fini de panser nos plaies ; ça tu peux me faire confiance. Je sais que le bon vin existe, qu’il existe des bouteilles qu’on s’arrache à prix d’or. Je suis sûr, même, que ça doit être très bon. Mais c’est plus fort que moi, j’y arrive pas ; je suis bien conscient que je me punis moi-même de ne pas pouvoir goûter un bon vin, mais c’est comme ça, j’y arrive pas ! Vous croyez que c’est facile, quand je suis avec des clients au resto, de refuser les meilleurs vins ?

MÈRE : Tu m’en veux, c’est ça ?

VINCENT : Mais non, maman, excuse-moi. Ça m’énerve de vous voir boire, c’est tout.

ANNA : Je comprends : j’étais comme toi, avant. J’apprécie depuis un an seulement, mais, comme tu l’as mentionné, je ne choisis que de grandes cuvées… C’est un peu comme une revanche. Chaque fois que je goûte un bon vin, je pense à papa qui n’a pas eu cette chance, qui n’a bu que des piquettes sa vie entière ; s’il avait seulement connu ces vins-là, il ne serait jamais devenu alcoolique, parce qu’un bon vin, ça se déguste, ça s’apprécie…

FRED : Bon, on a compris, tu peux pas t’empêcher, à chaque fois de finir par un cours magistral, c’est chiant à la fin. On le saura que t’as fait des études !

ANNA : Mais, quel est le rapport ? Et toi, toute ta vie, tu seras complexé de ne pas en avoir faits, c’est ça ?

FRED : J’aurais pu si on m’avait aidé…

MÈRE : C’est vrai que tu avais des capacités, je ne sais pas pourquoi tu t’es arrêté juste avant le bac.

FRED : Pourquoi ? Elle est bonne celle-là. Pourquoi ? Mais parce qu’on n’avait pas une thune, voilà pourquoi ! Parce que je ne pouvais rien acheter, parce que les autres pouvaient sortir, aller au cinéma, au théâtre, partout, et que moi, j’étais comme un con, sans pouvoir m’acheter ne serait-ce qu’un bouquin, quand j’en avais besoin.

LISA : Ah, ouais ? Alors, comment Anna a fait ? Elle était dans la même situation : cela ne l’a pas empêchée de réussir.

FRED : Eh bien, tant mieux ! Tant mieux pour elle ! Anna a réussi : en attendant, elle pointe au chômage, la grande Anna. Et elle est bien contente d’avoir ses frères à côté qui l’aident. Parce que moi, je bosse, je suis un autodidacte, et j’en suis fier !

MÈRE : Mes enfants, que se passe-t-il ? Vous voulez me rendre folle ? Je suis fière de vous quatre, autant que votre père l’était. Anna a pu continuer ses études, cela n’a pas empêché votre père de vous aimer tous, autant que vous êtes, même si cela a été dur, je sais, mais vous êtes là, tous les quatre, ce soir, et ce n’est pas pour vous chamailler, pas ce soir…

FRED : Papa ? Il m’a toujours détesté !

MÈRE : Tu ne peux pas dire ça, Fred, ce n’est pas vrai, même quand tu es parti à Paris sans lui dire au revoir, il me demandait toujours de tes nouvelles et il nous disait qu’il avait fait la même chose à ton âge.

ANNA : Oui, c’est vrai. Il me racontait que tu lui ressemblais au même âge : un peu révolté, mal-aimé. Il parlait toujours de toi avec tendresse. Heureusement, votre différent n’a pas duré longtemps : vous vous êtes réconcilié depuis…

FRED : Franchement, c’est pour maman que je lui ai parlé à nouveau, je n’avais rien à lui dire et il n’y en avait que pour ses filles. Anna a fait ci, Lisa a dit ça. Ta mère, ta sœur, tes sœurs. Jamais il ne m’a posé de question sur ma vie, mon boulot, ma femme. Je ne veux pas te faire de peine, Vincent, mais, pour toi, c’était pareil, il s’en foutait un peu.

LISA : N’importe quoi ! Et, en plus, tu veux faire plonger Vincent avec toi. C’est vrai ce qu’a dit Anna toute à l’heure : tu es complexé et en plus tu es un égoïste frustré, tu attends des autres ce que toi-même tu ne peux pas donner. Tu es avare en tout… Alors, si tu veux vraiment qu’on soit sincères ce soir, je vais te dire une chose: je crois que papa ne te parlait pas parce qu’ il n’avait rien à te dire, c’est tout ! Tu es froid, pas chaleureux du tout, tu ne te laisses jamais aller et en plus tu es un lâche. C’est pour ça que tu veux mettre Vincent de ton côté, pour te sentir un peu moins seul.

VINCENT : Stop ! J’ai mon mot à dire, non ? Fred, si tu ressens ce que tu dis, tu as raison de le dire, personne n’est à ta place et c’est dur de se sentir mal-aimé, je te comprends, j’ai été témoin, comme vous tous, du problème entre Fred et papa. Mais je ne crois pas qu’il ne t’aimait pas, je crois qu’il ne savait pas comment s’y prendre avec toi, c’est tout. Avec moi, c’était plus simple : il m’a toujours pris pour un abruti, un raté. Déjà quand j’étais petit, il n’a jamais été étonné par mes résultats à l’école. Quand on m’a orienté en mécanique, il était content : enfin un qui allait être ouvrier comme son père, au moins un qui n’aurait pas honte de lui. Je sais qu’il pensait ça. Je ne lui en ai pas voulu, même si je savais que jamais je ne serai mécanicien. Ce n’était pas une question de condition, ce n’était pas pour moi, mais je l’ai accepté et ça nous a rapproché, c’est con, hein ? Mais c’est comme ça. Avec moi, il pouvait aller au bistrot, il n’avait pas honte. Vous êtes déjà allé au bistrot avec lui ? Qui, ici ? Personne. Je vous écoute depuis tout à l’heure et je regarde maman : si vous voulez régler vos comptes avec papa, attendez au moins qu’elle aille se coucher. On peut la préserver un peu, non?

MÈRE : Je n’ai pas besoin d’être préservée : je suis responsable de votre éducation et tout ce qui est en train de rejaillir aujourd’hui, j’en prends une grande part pour moi. Vincent, ton père, je te le jure, ne t’a jamais pris pour un imbécile. Oui, on n’a sûrement pas été des parents modèles, ça c’est sûr, mais il vous aimait tous, vous étiez sa seule fierté, il a trimé toute sa vie pour vous donner le peu que vous avez eu. J’ai essayé tant que vous étiez petits de ne rien laisser voir de mes malheurs, mais c’était très dur. Oui, on a beaucoup de tort envers vous, mais vous ne devez pas être amers comme ça. Fred, ton père était fier, trop fier ; pour lui, c’était à toi d’aller vers lui et je sais qu’il a parfois été distant avec toi, ton frère a raison, il ne savait pas comment faire… Avec son propre père, c’était pareil, ils n’arrivaient pas à se parler…Je crois qu’il reproduisait avec son fils aîné ce qu’il avait connu avec son père

LISA : Bon, ça manque d’imagination, tout ça ! On fait un break ? La thérapie familiale, franchement, je n’y crois pas beaucoup… On n’a qu’à se donner rendez-vous dans quelques années et voir comment on s’en est sorti.

ANNA : Alors toi, chapeau ! Nous tirons un trait sur le passé et la page est tournée, oubliée… Papa n’est même pas enterré que tu suggères de nous comporter comme s’il n’avait jamais marqué nos existences. Très bien, agissons ainsi : nous nous appellerons de temps à autres et nous nous ferons une bonne bouffe ? Donnons-nous rendez-vous au prochain mariage, ou baptême, ou peut-être même, pourquoi pas ? Au prochain enterrement.

MÈRE : Ne sois pas cynique, Anna, ça ne te va pas.

ANNA : C’est vrai : j’oubliais ce qui me va et ce qui ne me va pas. Je ne dois pas déborder du rôle de la bonne élève, de la bonne fille, de la bonne sœur. Vous me faites rire. Vous me connaissez si bien, n’est-ce pas ? Fred, toi, le premier : Anna, l’enfant modèle, la préférée, la sans problème, celle qui glisse sur la vie comme la vie glisse sur sa perfection…Vous ne savez rien ! Rien ! Et encore moins que rien ! À votre avis, pourquoi suis-je allée voir papa, ce matin ? Aucun d’entre-vous ne peux l’ignorer, je me trompe ? Alors, pourquoi ? Pour lui dire que j’attendais un enfant. Surpris ? Oui, j’attends un enfant et je tenais à le lui annoncer en premier, lui qui aurait tant aimé être grand-père, un grand-père qui aurait pu enfin délivrer tous ses sentiments. Il aurait été le meilleur de tous les grands-pères parce qu’il n’aurait pas été jugé tout le temps, jugé par ses enfants, ses enfants grandis trop vite, mûrs trop tôt, jugé par sa femme aux reproches assassins, jugé même par sa propre conscience quand un éclair de lucidité l’éloignait quelque instant de l’alcool et de sa paranoïa légendaire. Un nouveau-né, son petit-fils, oui, lui, ne l’aurait pas jugé, sermonné, accablé et papa l’aurait choyé, dorloté, aimé… il l’aurait aimé de tout cet amour qu’il aurait voulu nous donner, qu’il a essayé de nous donner sans que nous ne lui retournions.

MÈRE : Anna ! C’est vrai ? Tu vas avoir un bébé ? Tu as raison, ton père aurait adoré avoir des petits-enfants qui l’auraient appelé papi… Mais les reproches assassins…Je t’en prie, Anna, reste correcte, tu me dois encore le respect que je sache…Passons ! Qu’a-t-il dit, alors?

ANNA : Rien, il ne pouvait pas parler, il était …. (Elle s’effondre.) Il souffrait tellement,… avec tous ces tuyaux partout… il avait les lèvres desséchées… et un visage si pâle et les yeux déjà fermés…C’est à peine si j’ai senti la légère pression de ses doigts sur ma main. Il ne l’a pas lâchée…
LISA : Maman, tu n’as pas racheté un brumisateur ? Je te l’avais dit, pourtant..

MÈRE : Oui, je sais, j’ai oublié…

LISA : Oublié ?! Bon, je vais à l’hôpital : ils m’ont dit qu’ils l’installaient dans la morgue et qu’on pouvait passer jusqu’à onze heures. Quelqu’un vient ?

MÈRE : Attends- moi : je vais me changer… j’arrive… Tu viens Anna ?

ANNA : Non, je préfère rester là.

MÈRE : Fred ?

FRED : Non, je reste avec Anna.

MÈRE : Vincent ?

VINCENT : Non. Allez-y vous, à tout à l’heure.

Lisa et la mère quittent la pièce. Vincent, Fred et Lisa sont assis à table. Lisa se lève et allume des bougies au chandelier posé sur un buffet.

 

                                                        Acte I, scène 4: Anna, Vincent et Fred

Fred: Excuse-moi pour toute à l’heure.

Anna: C’est bon, tu n’as pas à t’excuser et puis ça fait du bien de parler, même si
c’est pour dire des mots durs, euh, pardon, je vais encore faire un cours
magistral, là…

Vincent:Dis moi, Anna, tout à l’heure, tu as dit que papa t’avait demandé de boire

un coup et à l’instant, qu’il ne pouvait plus parler…

Anna: En fait, il ne m’a rien demandé du tout, il n’a rien dit, tu parles! Mais il le
disait souvent, vous ne vous rappelez plus?

Anna, Vincent (en chœur): “Si je meurs je veux qu’on m’enterre dans une cave où
y’a du bon vin….”

Fred:” J’veux qu’on rie j’veux qu’on danse, j’veux qu’on s’amuse comme des fous,
j’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse, pensez qu’on m’mettra dans l’trou…”

Anna: C’est vrai, qu’avec papa, on a un sacré répertoire!

Fred: Vous vous souvenez de “Fleur d’épine”?

Anna, Fred et Vincent (en chœur):“On m’appelle fleur d’épine, fleur de rose c’est
mon nom, ohé”

Fred: Tu vois, quand je penserai à papa, maintenant ce sont ces moments là qui me
viendront, enfin, j’espère…

Anna : Et vous verrez, qu’on en trouvera plein, comme ça, des souvenirs, parce
qu’il nous a appris beaucoup, mine de rien, mais c’est maintenant seulement que
tout va remonter, qu’on va oser s’en souvenir.

Vincent: Moi, je n’ai pas beaucoup de bons souvenirs, j’étais trop petit; par contre
les mauvais, je n’ai pas à les chercher, c’est plutôt les oublier qui est difficile.

Anna:
C’est drôle, tout à l’heure quand tu as demandé qui l’avait déjà accompagné
au bistrot…

Fred: Ah bon, tu trouves ça drôle?

Anna: Non, je veux dire, mon premier souvenir c’est justement ça, j’ai à peu près
trois ans et je suis dans un bar avec papa. Je me souviens très bien de tout: la
lumière sombre, alors que dehors il fait soleil, la glace qu’il m’a offerte, une sorte de
biscuit glacé et lorsqu’il m’a soulevé pour m’asseoir sur le bar. C’est mon souvenir le
plus ancien et c’est avec papa. J’y pense en ce moment, il y a plein de souvenirs
comme ça….

Vincent: Je t’envie, pour moi, il n’y a rien, si, je me souviens d’un truc mais ce n’est
pas dans la même veine, je dois avoir huit ou neuf ans, c’est un samedi, je viens de
passer la journée chez des copains, à un goûter d’anniversaire je crois. Déjà, je
m’aperçois que chez les autres, le mot famille a un sens; le père de mon copain a
joué avec nous, il nous parlait, il nous posait des questions et j’avais l’impression
que nos réponses étaient vraiment importantes à ses yeux.
C’est bizarre ce souvenir et puis vers six, sept heures nous rentrons chez nous, deux
copains me raccompagnent jusqu’à la maison, et dès qu’on arrive devant l’entrée,
j’entends la voix de papa, il s’engueule avec maman, j’entends encore tous les mots
habituels…

Anna: “Sale boche!”

Fred: “C’est ça, prends moi pour un con”

Vincent : Ouais, entre autres. Les copains ont fait comme si de rien n’était, ils m’ont
dit salut et se sont tirés et je suis resté sur le pallier, avec ma honte. J’ai dû attendre
longtemps devant la porte, ça gueulait tellement fort qu’ils n’entendaient pas la
sonnerie, voilà un souvenir. A part à vous, je ne vois pas à qui je pourrais le raconter
mais j’y pense de temps en temps.

Fred: Moi je n’ai pas vraiment de souvenir précis quand je pense à lui, c’est plutôt
une ambiance, une atmosphère avec la peur au ventre. Petit, j’avais une peur bleue
de lui, et très tôt c’est le mépris qui a pris le pas; depuis j’en suis resté là, avec ma
haine et mon mépris. Aujourd’hui je suis plus triste pour maman, et quand tout à
l’heure, elle parlait de soulagement, c’était autant pour elle que pour lui, je crois.

Anna: C’est bizarre, il y a encore deux mois, j’étais exactement comme vous, dans
cet état d’esprit vis à vis de lui et puis surtout dans la compassion vis à vis de
maman.

Fred: Et que s’est-il donc passé, THE révélation ?

Anna:
Il est encore tôt pour le dire mais c’est vrai qu’il s’est passé quelque chose
entre nous, quelque chose de fort et c’est dur parce qu’il était plus confortable pour
moi de me dire que mon père était cet alcoolo contre lequel je devais me battre pour
grandir plutôt que ce que je comprends de lui aujourd’hui: un type incompris,
éperdument amoureux, un sentimental à fleur de peau. Je me sens si proche de lui,
maintenant !

Fred: C’est marrant ce que tu dis parce que j’ai toujours été persuadé que nous
quatre, nous étions des figurants dont la seule fonction, la seule utilité était d’exister,
être là uniquement pour prouver leur amour, QUELLE PREUVE!

Vincent: L’amour s’exprimait mal, mais il était palpable, je n’ai jamais douté de cela,
de l’amour qui entourait chacun de nous, même si les mots pour le dire étaient
absents.

Fred:
Dis donc, je redécouvre mon frère, ce soir: quel optimiste tu fais, quel
philosophe! Mais c’est vrai que tu es le plus jeune, tu ne te souviens pas de tout,
tant mieux pour toi. C’est peut-être dur à dire mais je suis content que cela finisse
comme ça, on est grands maintenant, on va pouvoir s’occuper un peu de maman et lui faire oublier tous ses sacrifices inutiles. Vous êtes d’accord, non?

Anna:
Ca me rappelle un autre mot récurent dans la bouche de papa quand il
s’adressait à maman: la martyre!

Fred : Vous ne pouvez pas nier qu’il se soit vraiment comporté en salaud vis à vis
d’elle!

Vincent: Je me souviens du visage de maman, le matin, quand on partait à l’école,
les yeux rouges et le pauvre sourire aux lèvres pour ne rien laisser voir de son
chagrin.

Anna: Oui, c’est exactement ça:la martyre!

Fred: Comment peux tu être aussi dure avec elle qui en a bavé pendant plus de
vingt ans à ses côtés sans rien dire; elle a tout supporté avec lui.

Vincent: C’est vrai, je ne te comprends plus là; tu étais là pourtant, tu te souviens
quand on a appelé le docteur quand il a eu sa crise?

Anna:
Oui, je me souviens. je me souviens de mon dégoût pour lui, de ma haine, tu
m’as retenue quand il est tombé, je voulais lui foutre un coup de pied dans le ventre,
je revis souvent cet élan, il est encore en moi, le coup de pied qui part , tu l’as senti,
tu m’as pris et presque jeté en arrière avant que le geste ne s’accomplisse et je ne
t’ai jamais remercié pour cela, alors je te le dis: MERCI Vincent; toi, Fred, tu n’en
n’as jamais rien su, peut-être qu’il serait mort cette nuit là et c’est grâce à Vincent s’il
a eu quelques mois de répit.

Fred: Qu’est ce que c’est que cette histoire, encore?

Vincent:
Papa était ivre comme d’habitude, il est allé aux toilettes, on a entendu un
grand bruit, on a ouvert la porte, il gisait inconscient, plein de merde, de vomi et de
sang. C’était dégueulasse. Anna, j’ai senti ton geste, j’ai eu la même pulsion au
même moment, mais l’espace d’une seconde j’ai regardé maman, j’ai vu son désarroi
et je me suis contrôlé et ai emporté ton geste avec moi. On n’en avait jamais parlé
depuis. Tu en as parlé avec maman?

Anna:
Jamais, tu sais bien que maman est la reine des non-dits.

Fred: Et malgré tout , tu as l’air aujourd’hui de l’aimer d’un amour pur.
Heureusement que je n’étais pas là, il n’aurait pas eu ce répit…

Anna : Facile à dire. Quand je remercie Vincent, c’est sincère .J’ai détesté papa
comme vous tous, je l’ai méprisé comme toi, il m’a dégoûté, sûrement plus que vous
tous! Mais aujourd’hui je l’aime profondément ; je ne vais plus contre cet amour et je
suis sûre qu’avec le temps, même toi, Fred, tu y arriveras parce qu’il était lui même
amour mais qu’il n’a pas eu de chance. C’était un homme bien, je te jure. Lorsqu’il
est revenu de l’hôpital après deux mois, je ne l’avais pas revu depuis, je n’étais pas
allée le voir à l’hôpital. Il est resté quinze jours à la maison avant d’y retourner et c’est
là que je l’ai vraiment connu, on a parlé, on a partagé des moments de silence aussi,
mais on était ensemble. C’est là que ça a commencé d’être dur pour moi.

Vincent: Durant les quinze jours passés à la maison, maman et moi sommes partis
une semaine en Allemagne pour l’anniversaire de la Oma, comme chaque année. La
première semaine, j’étais en formation, je me souviens, je l’ai vu un week-end et
maman et moi sommes partis le lundi. Toi, tu es restée avec papa.

Fred:
Voilà donc, la clé de la révélation. Ecoute, Anna, tant mieux pour toi si une
semaine peut te faire oublier une vie, moi, j’y crois pas. Et puis, franchement, tu
crois que la compassion et la pitié sont des sentiments plus nobles que la haine et le
mépris?

Anna: C’est ce que j’essaie de te dire depuis tout à l’heure. C’est pire que tout, et
d’abord je ne ressens pas de pitié. De la compassion, oui, sûrement, pas de la pitié.
Et je t’assure que c’est dur à avaler, toute cette rancœur qui m’habitait depuis tant
d’années. Il faut l’assumer, il faut l’évacuer, tu crois que c’est facile?

Vincent: Je ne sais pas si c’est plus dur ou pas, mais ne dis pas qu’il est plus facile
de vivre avec ses souvenirs de bruit et de fureur, de peur et d’angoisse. Et cette
haine, toujours vivace, cette agressivité qui a été notre terreau depuis notre
naissance. Comment oublier, dis le moi, je n’attends que ça, dis le moi! Si tu as la
recette, ce serait sympa de ta part de la faire partager. Tu pourrais même écrire un
guide à l’attention de tous les mal-aimés de la terre, ça ferait un sacré best-seller,
t’imagines le public concerné, c’est énorme!

Anna:
Rigole! Tu as raison, je ne possède pas la clé, mais je n’ai pas envie de me
faire bouffer toute ma vie parce que j’ai grandi dans cette ambiance de merde; je
veux me souvenir des belles choses, avec vous. Malgré tout on a eu une enfance
sympa, non? Après ça c’est dégradé, j’en conviens, mais il y eu des épisodes
magnifiques, rappelez vous!

Fred: Si on arrive à faire la part des choses, tu as raison, j’ai eu une enfance
géniale, avec vous trois, avec les copains, ouais, c’est ça, il suffit de faire abstraction
des parents, on doit y arriver en y mettant un peu du nôtre…

Vincent:
Vous me faites rire, vous deux. Vous savez, aujourd’hui on parle de tout
ça, l’enfance, les parents, la misère mais je vous assure que j’y pense rarement en
fait, j’ai ma vie, je bosse, j’ai ma nana, mes copains, tout ça c’est du passé. Il y a
plein de types malheureux enfants qui ont réussi leur vie, c’est même souvent un
vrai challenge, un véritable défi. Pour moi, il n’y a pas de problème, je ne parle
jamais du passé, c’est le présent qui m’intéresse. Je gagne du fric, j’en fais profiter
ceux que j’aime et basta!

Fred: Ouais! Le fric, comme thérapie, c’est pas mal non plus, tant que ça dure!

Vincent: Oiseau de mauvais augure, je reconnais bien là, mon frère!

Fred: Regarde Anna, tu ne crois pas qu’elle remet tout ça sur le tapis parce qu’elle
va avoir un enfant? T’es obligé de te remettre un peu en question sur les valeurs
que tu vas inculquer, c’est pas évident, un gosse. Il lui faut de l’amour pour pousser
et comment tu fais quand tu ne sais pas ce que c’est?

Vincent: T’exagères pas un peu, là ? L’amour ça ne s’apprend pas. Tu verras quand
tu le tiendras pour la première fois dans tes bras, tu ne te poseras pas de question,
tu aimeras c’est tout, c’est comme ça, c’est l’essence même de la vie.

Fred:
Oui, c’est mignon un bébé, tu lui donnes le biberon, tu le changes, il te fait
des arreuh et des sourires, ok, jusque là ça va, mais après, tu crois qu’on est le père
d’un bébé toute sa vie? Un bébé, ça grandit et ça devient un enfant qui te pose tout
un tas de questions idiotes et c’est ça être parent: répondre à ces questions idiotes.

Anna: Je vois que vous vous êtes déjà posé ce genre de question, vous même, vous
y pensez sérieusement?

Fred et Vincent: A quoi?

Anna: A faire un enfant! D’après ce que vous dites, on sent que l’idée commence à
mûrir. Ah, ah, that is the question: faire ou ne pas faire d’enfant.

Fred: Et toi, comment tu t’es décidée?

Anna: (riant) Je n’ai rien décidé, c’est venu comme ça, un accident, comme on dit, mais j’en suis heureuse, si vous saviez..

Je crois que je n’aurai jamais décidé par moi-même, je me serai posée trop de questions, du genre que vous vous posez vous-mêmes. Non, ce bébé est arrivé comme ça, un imprévu que j’accepte et que j’attends.

Vincent: C’est pour quand?

Anna: Début octobre. En automne, ma saison préférée!

Fred: J’ai toujours détesté l’automne, la rentrée des classes, l’angoisse!

Vincent:
Moi aussi, je préfère l’été, les filles en maillot!

Fred: Moi aussi, c’est l’été. Moi aussi, pour les filles!

Anna: Ah, les mecs! Bon, t’as quelque chose à fumer, Vincent?

Vincent: Toujours! C’est meilleur que le vin! Et moins dangereux. Vous vous
rappelez quand on a mis du shit dans la gauloise de papa?

Fred: Tu parles, il ne s’est rendu compte de rien, il avait déjà sa dose.

Anna: Ah oui, c’était drôle, on parlait justement des drogues, exactement le sketch
de Coluche, vous vous rappelez? ” Attention Gérard, attention”

Vincent: C’est vrai qu’on a bien rigolé quand même. N’empêche qu’à cette époque,
Lisa était en plein dedans, c’était hard, quand même!

Fred: Ce qui est plus surprenant, c’est qu’on s’en soit tous à peu près sorti sans
dommage, à part Lisa, mais ça n’a pas duré longtemps: ni alcoolo, ni drogué, on est
clean, quoi!

Anna: Pourvu que ça dure. Ah, j’entends la voiture, elles arrivent.

Vincent: Bon ben, mois j’y vais, j’attendais qu’elles rentrent pour leur dire au revoir,
bon à demain, Anna. Je te ramène, Fred?

Fred: Je veux bien. A demain, Anna.

Anna: A demain

Scène 3: Anna, Lisa, la mère

La mère: Anna, tu aurais dû venir. Il faut absolument que tu le voies. Il est beau, si
tu savais! Toute trace de souffrance a disparu, son visage est lisse, plus aucune ride
et ce sourire sur son visage!

Lisa: C’est vrai que c’est étonnant; ça m’a fait du bien de le voir.

La mère: Tu iras demain matin, avant dix heures, ils ont dit; hein, tu iras?

Anna: Mais arrête maman, j’ai pas envie d’y aller, j’ai pas envie de le voir mort, c’est
tout!

La mère: Tu as tort, je t’assure. J’avais peur, moi aussi mais ce n’est pas triste, je te
jure!

Anna: Bon, ça va! Je n’ai pas peur, je n’ai pas envie. Mais c’est dingue, quand
même, tu crois toujours que je suis calquée sur toi: mêmes émotions, mêmes envies,
mêmes idées; je suis contente pour toi si cela t’a soulagée de le voir, mais moi, c’est
niet, tu comprends?

Lisa: Mais oui, maman, laisse la tranquille. Tu sais, ils lui ont mis son costume noir, il
est très classe!

Anna: Vous allez continuer à décrire toute la scène, là ou c’est bon? Je veux pas le
savoir, je veux pas savoir s’il sourit, qui de vous deux lui a fermé les yeux, s’il a les
mains jointes ou non, tout ça c’est de la mise en scène, ça ne m’intéresse pas. Papa
est mort, ok, j’ai compris, il est déjà parti et sa dépouille ne me touche pas, ça ne me
fait rien, pas la peine d’aller là-bas, je ne ressentirais rien, il n’est pas là-bas, pour
moi.

La mère: D’accord, Anna, tu as raison, il faut agir comme on le sent. Excuses moi.

Anna: Arrête de t’excuser tout le temps aussi. Tu n’as pas à t’excuser! C’est drôle,
hein, tu veux toujours t’excuser pour des conneries de ce genre, et quand il s’agit de
reconnaître une vraie erreur, de s’excuser vraiment, là il n’y a plus personne.

Lisa: Mais qu’est ce que tu dis, à quoi tu penses?

La mère: Je ne te comprends pas, Anna, vraiment je ne te comprends pas.
Aujourd’hui, je ne sais pas ce qui te prends, je te sens agressive avec moi; si tu as
quelque chose à me dire, vas-y. Surtout ce soir, tu vois je suis en pleine forme. (Elle
commence à pleurer) l’homme avec qui j’ai passé trente cinq ans de ma vie vient de
mourir. Depuis quatre mois passés entre les salles de réanimation, les chambres
d’hôpital, les médecins hypocrites, aujourd’hui, je suis heureuse de l’avoir vu enfin en
paix, mais c’est déjà trop, ça non plus je n’y ai pas droit! Quand aurais-je un moment
de répit, tu peux me le dire! Alors, vas-y déverse tes reproches. Vous n’avez pas dû
vous gêner, hein, ça a dû y aller, quand on n’était pas là! Allez, vas-y je t’écoute!

Anna: Mais non, c’est pas ça. Allez, laisse tomber, c’est pas grave. Oublie ce que j’ai
dit, ok?

Lisa: Bon, tout le monde est fatigué, si on allait se coucher, hein?

Anna: Oui, c’est ça. Bonne nuit maman, bonne nuit Lisa.

La mère:
Bonne nuit les filles, à demain.

La mère se lève péniblement. Une fille de chaque côté elle marche vers la sortie.

 

Le coeur gros acte II

Acte 2/Scène 1 : la mère, Vincent, Fred, Anna, Lisa

La scène s’ouvre sur la même pièce, plongée dans le noir. Un brouhaha, des pas, le bruit de

la clé dans la serrure. Les mêmes personnages entrent un par un, tous vêtus de noir,

la mère entourée des garçons, les filles à leur suite. Lisa se dirige vers les fenêtres

qu’elle ouvre, ainsi que les volets. Anna va vers la cuisine, on entend des bruits de

verres et une bouteille qu’on débouche. La mère s’assoit dans un fauteuil, les

garçons, en face d’elle, sur le canapé. Pendant un moment, personne ne parle.

Fred: ça va, maman? Ca s’est bien passé quand même, si on peut dire.

La mère: Oui, je suis contente, c’était simple, c’était bien. J’aurais quand même

pensé que sa famille aurait fait le déplacement.

Anna entre avec le même plateau chargé et commence à servir tout le monde.

Anna: Et ça t’étonne?

La mère: Eh bien, oui, quand même. Votre père était très attaché à ses sœurs et en

fin de compte c’est son frère qui est venu: l’ambassadeur de la famille. Et de son

père, pas un mot, rien! Les filles, au moins ont écrit.

Lisa: Quelle importance! Ils l’ont ignoré toute sa vie, c’est quand même pas

maintenant qu’il est mort qu’ils vont changer d’attitude, surtout envers toi,

l’étrangère!

La mère: Oui, tu as raison, mais tu me connais, je suis naïve et j’espère toujours

que les gens vont changer, qu’ils vont s’améliorer. Mais on ne tire aucune leçon de

l’histoire, ce n’est pas vrai, chacun continue sa route comme s’il était seul au monde.

Qui se soucie de son prochain? On est tous les mêmes, égoïstes parce que effrayés

par notre fin, alors on fait comme si de rien n’était, comme si on était tous

immortels, sinon, peut-être que ça deviendrait invivable, insupportable, cette vie!

Fred: Mais nous, on est là maman.

Vincent: Moi, je préfère qu’ils ne soient pas venus. Leur arrogance, leur façon de se

sentir supérieurs, depuis toujours, je crois qu’aujourd’hui je ne l’aurai pas supporté.

C’est mieux comme ça, crois moi, maman. Oublie cette famille qui de toutes façon ne

t’a jamais acceptée. Tous des collabos pendant la guerre, mais admettre une

allemande dans la famille dix ans après, ça devait réveiller leur passé de lèches-

bottes des nazis.

La mère: Mais ils l’ont à peine connue la guerre, c’est absurde!

Fred: Pas leurs parents, en tous cas! Aujourd’hui encore on y pense, on y pensera

toujours, c’est comme une tâche, surtout dans cette famille. Je suis d’accord, ils ne

valent même pas la peine qu’on en parle. Tu ne veux pas manger quelque chose, tu

n’as rien avalé aujourd’hui! Il faut te forcer un peu..Fais un effort, maman.

La mère: Lisa a préparé une soupe, j’en prendrai toute à l’heure, mais je veux bien

un verre d’eau d’abord, je suis déshydratée.

Fred: En tous cas tu as vu, tous ses collègues étaient là.

La mère: Je suis très gênée, ils m’ont remis une enveloppe avant de partir. Ils se

sont tous cotisés: regarde, il y a cinq cents euros. C’est très gênant, je ne sais pas

quoi faire.

Anna: C’est pour toi, ils connaissent ta situation, ils vivent la même, accepte, tu leur

écriras un mot pour les remercier. Il n’y a rien de gênant, c’est vraiment un geste

sympa, je trouve.

Vincent: Je comprends maman, on est là, nous! Ils se sont sûrement privés …

Fred: Achète une plaque mortuaire de leur part, ça leur fera plaisir. Un truc du genre

“tes camarades ne t’oublieront pas “

Maman: Ah, oui, c’est une très bonne idée. Oui, c’est bien, je vais faire ça. Merci

mon fils. C’est bon de vous avoir, c’est bien d’être ensemble.

Lisa: Bon, on trinque à la famille?

Tous ensemble, lèvent leur verre: A la famille !

La mère: Ecoutez les enfants, je ne veux pas vous accaparer comme ça. Vous

délaissez votre propre famille, ce n’est pas bien. Ils ne voulaient pas venir?

Lisa: Pour une fois qu’on est tous les cinq! On peut les oublier un peu, quand même!

Ne t’inquiète pas, ils comprennent très bien. C’est normal qu’on soit avec toi, non?

La mère: C’est ce que j’aurais dit à ses sœurs, si elles étaient venues. Nous avons

toujours été une famille soudée. C’est vrai que cela n’a pas été rose tous les jours,

mais vous êtes là, avec moi, vous avez toujours été là. Vous n’avez jamais laissé

tomber votre vieille mère, vous m’avez toujours soutenue et ça, même tout l’or du

monde ne peut l’acheter.

Fred: On sera toujours là, maman. Même si on ne vit plus ensemble, on n’est pas

loin, tu téléphones et on arrive, pas vrai?

La mère: Oui, le téléphone… vous savez, je n’ai pas peur de la solitude, il ne faudra

pas vous inquiéter pour moi, il faut que je me repose un peu. Et puis dès lundi, j’ai

toute la paperasse qui m’attend.

Lisa: La paperasse?

La mère: Maintenant que votre père est mort, je n’ai plus de revenu. Le compte en

banque est bloqué, il faut que je m’occupe de tout ça, oui ça va m’occuper pendant

un bon moment, je m’attends au pire avec l’administration.

Vincent: Si tu veux venir un peu à la maison…

La mère: Non, non, et puis j’ai le jardin. Ces derniers temps, je l’avais un peu laissé

de côté. J’ai du pain sur la planche! Du rangement aussi, les affaires de votre père.

Et puis j’ai envie de refaire les tapisseries, donner une autre allure à cette maison,

c’est vieux, c’est moche. J’ai envie de clarté, de lumière. Je vous choque?

Lisa: Moi, ça me fait plaisir de te voir dynamique, comme toujours, mais n’en fais

pas trop quand même. On est là. Si tu veux faire des travaux, parles en d’abord,

qu’on t’envoie des bras!

La mère: Oui, oh, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas pour tout de suite!

Lisa: Et puis je voulais te demander, tu comptes garder le deuil, comme on dit?

La mère: Eh bien, je … oui… dans un premier temps.

Anna: C’est complètement idiot!

Lisa: Mais enfin, Anna, laisse maman faire comme elle veut, d’accord ?

Anna: Ouais, ok, je peux quand même donner mon avis, non?

La mère: Mais bien sûr, écoutez les enfants, si ça ne vous dérange pas, je vais

m’allonger un peu, mais restez, j’ai juste besoin de me reposer une demi-heure, pas

plus.

Lisa: Tu veux quelque chose? Une tisane?

La mère: Non, non, ça va! A toute à l’heure, vous restez, hein?

Lisa: Ne t’inquiète pas. Repose toi bien.

Scène 2 : Vincent, Fred, Anna, Lisa

Lisa: Maman me fait peur. Je sais pas vous, mais elle ne me semble pas bien du

tout.

Anna: Elle en fait un peu trop, mais ça va aller, ne t’inquiète pas.

Lisa: Si, justement je m’inquiète. C’est pas normal son attitude. Comme si rien ne

s’était passé. C’est pour ça que je lui ai parlé de deuil, je ne sais pas si elle réalise,

vraiment.

Anna: Elle a eu un peu de temps pour se préparer et puis elle veut peut-être nous

épargner aussi. Nous montrer qu’elle est forte.

Fred: Comme si on était toujours ses petits enfants. Comme si on avait encore dix

ans .Tu as raison, Lisa, ça n’est pas normal.

Vincent: Elle est en état de choc, il va falloir qu’on soit là, quelques temps pour

elle. Il va falloir la surveiller. Anna, tu peux dormir là quelques jours?

Anna: Ecoutez, là, ça ne m’arrange pas du tout et puis franchement, j’ai envie de

partir une semaine, j’étouffe ici, j’ai besoin d’air! L’idée d’être en tête à tête avec

maman ne me dit rien qui vaille, pour elle autant que moi. Pas en ce moment, il me

faut un peu de temps. Mais vous avez tort de vous faire du souci pour maman, ça

fait trop longtemps qu’elle attend ce moment, elle savoure, c’est normal.

Lisa: On a tous bien compris que tu avais du mal à la supporter en ce moment. C’est

bon, je vais rester avec maman. Je compte sur vous, enfin, sur les garçons, pour

venir régulièrement.

Fred: Je comptais venir mardi, j’ai des rendez-vous dans le coin.

Lisa: Si tu as des rendez-vous…

Fred: Qu’est ce que ça veut dire? Pour toi c’est facile, tu ne bosses pas, ton mari te

fait vivre, plutôt bien, d’ailleurs, tant mieux pour toi, mais moi je bosse tu vois, j’ai

pris trois jours pour l’enterrement et il va bien falloir que je les rattrape alors je

bosse, c’est si difficile pour toi de t’imaginer quelqu’un qui travaille?

Lisa: Oh, pour qui tu te prends là? Tu crois que tu es le seul à trimer, tu crois que je

n’ai jamais travaillé, que je ne sais pas ce que c’est? Et puis franchement, j’en ai rien

à foutre de ce que tu penses, oui, j’ai du fric, ça t’emmerde, hein, et en plus je n’ai

rien à faire, il tombe tout seul, c’est cool, hein, t’es jaloux?

Fred: Oh non, loin de là, comme d’habitude tu n’as rien compris. Moi je suis content

de bosser, j’aime ça, tu vois, et je n’ai de compte à rendre à personne, l’argent que

je gagne, il est moi, je ne le dois à personne.

Lisa: Ben écoute, tout va bien alors, parce que moi non plus je n’ai aucun remord de

ne pas avoir à faire le larbin pour un patron.

Fred: Ouais, mais tu fais le larbin pour un mari, c’est pas forcément mieux. Qu’est ce

qui arrivera quand il fera comme tous les autres, hein?

Lisa: Comment comme tous les autres?

Fred: Quand il rencontrera une minette de vingt piges, bien roulée, qui ne le fait pas

chier toutes les cinq minutes.

Lisa: Bon, écoute, ce n’est pas parce que tu as déjà imaginé ton propre scénario

dans quelques années, que tous les mecs sont comme toi. De toutes façons, tu ne le connais pas,

vous pouvez pas vous blairer, tu es jaloux de lui, comme de tout le

monde, c’est grave d’être aussi frustré de la vie, fais gaffe, pour toi, c’est soit l’ulcère

soit le cancer qui te guette. Tant de rancœur, de jalousie, de frustration, ça se paie

tôt ou tard.

Fred: Bon, j’en ai assez entendu, vous direz à maman, que je passerai mardi, ciao,

tout le monde!

Anna: Mais attends! Vous ne changerez jamais tous les deux, hein? Ça fait vingt ans

que ça dure! Toujours cette foutue rivalité, toujours cette haine latente entre vous

deux, vous allez reproduire le schéma parental tout votre vie, ou quoi, c’est pénible à

la longue!

Fred: Et toi, toujours cette belle neutralité. Ah oui j’avais oublié, Dieu est amour.

Vous ne le saviez pas, papa en fait c’était Dieu. Ouais, un mec super cool qui prônait

l’amour sur terre. Quel scoop! Allez laissez tomber, à la prochaine.

Vincent: Attends, Fred, Anna n’a pas tort, non plus, on peut essayer de parler

ensemble, tous les quatre, on n’est pas obligé de continuer toujours à se voir deux

par deux pour dire du mal des deux autres. Moi je vous aime tous les trois, comme

quand on était petit, on se battait mais on était solidaires, on faisait les mêmes

conneries, on avait les mêmes secrets, et puis en grandissant, chacun a voulu

prouver aux autres qu’il avait trouvé la bonne voie, mais c’est du bidon, tout ça. Papa

est mort, c’est trop tard pour faire machine arrière avec lui et maman, mais pour

nous, ce n’est pas trop tard, on peut au moins parler et voir ce qui ne va pas,

ensemble.

Fred: Mais non, on le sait bien ce qui va pas, on peut rien changer, la seule chance

qu’on ait c’est de ne plus se voir, à chaque fois c’est pareil, ça commence dans

l’hypocrisie, “tu vas bien, et ta femme, et ton mari, et ton boulot” et ça finit dans la

haine, ça sera toujours comme ça! On se reprochera toujours d’avoir vécu les mêmes

moments de misère, chaque fois que je vous vois, ça ne loupe pas.

Anna: Alors c’est ça, on te rappelle trop de souvenirs honteux?

Fred: Mais moi au moins, je le reconnais. Je fais pas comme si de rien n’était.

Comme si tout allait bien, tout le temps. En fait ça va à peu près bien, sauf quand je

vous vois, excusez-moi, c’est peut-être dur, mais c’est comme ça. Je vais rentrer à la

maison, je vais m’engueuler avec Muriel et puis ça se calmera jusqu’à ce que je vous

revoie.

Lisa: Ok, si c’est comme ça, tu as raison, ne nous voyons plus, et maman, ça passe

ou ça te rappelle “trop de souvenirs douloureux”?

Fred: Non, avec maman, ça va très bien, dites lui que je passerai mardi, j’y vais

maintenant. Salut!

Anna et Vincent: Salut!

Scène 3: Anna, Lisa , Vincent


Lisa: Un de moins!

Vincent: Je ne pensais pas qu’il allait mal à ce point, Fred; au fond, on ne se connaît

plus, qu’est ce qu’on sait de nos vies, hein?

Lisa: Tu vois bien, qu’il n’y a pas moyen de parler avec lui. Il se braque tout de

suite, il critique les autres: Anna, c’est parce qu’elle a fait des études, moi, parce que

j’ai un mec qui a du fric…

Vincent: Et moi?

Lisa: Toi, tu es à part, peut-être parce que tu es un mec, il s’en prend plus

facilement aux filles, je ne sais pas si tu as remarqué.

Anna: Au fond il a toujours été jaloux parce qu’on était plus proches de papa et

qu’on a peut-être réussi à garder de notre enfance un bon souvenir malgré tout,

tandis que lui, c’est vrai qu’il est plutôt amer, qu’il a plus de mal. C’est difficile d’avoir

une conversation avec lui, tu vois, là, ça aurait pu être une belle occasion et ben,

non, courage fuyons, comme d’habitude.

Vincent: Ça dépend, regarde la dernière fois, on a bien discuté ensemble, c’était

plutôt sympa, mais c’est vrai qu’après papa, son problème c’est Lisa. Dès que vous

êtes ensemble, ça ne rate pas, c’est explosif entre vous.

Lisa: Il a raison, le mieux c’est de plus se voir; de toutes façons, depuis tout petit,

on peut pas se voir, c’est pas la peine de se forcer, tu te souviens, Vincent, tu étais

toujours avec moi, et Fred avec Anna; au fond, c’est toi qui le connais le mieux,

Anna, non?

Anna: Je crois qu’il gardera toujours ce sentiment de frustration de ne pas avoir

réussi à s’opposer clairement à papa, à protéger maman, je ne sais pas. Vous vous

rappelez, quand il est parti à Paris, il n’a rien dit à personne.

Vincent: Il a toujours eu des problèmes de communication mais il n’est pas le seul,

dans cette famille. A ce niveau, je crois qu’on se ressemble assez.

Lisa: On a évolué, quand même. On parle beaucoup avec maman et Anna, même

avec toi, c’est facile mais Fred, c’est différent. Il a toujours essayé de se démarquer

mais au fond, sa vie est plutôt minable; il bosse comme un taré pour pas grand

chose, sa nana, n’en parlons même pas, est-ce qu’il a des amis, j’en sais rien. Au

moins il eu le courage de dire que son problème venait de nous, je ne vais pas le

contrarier, pour moi, c’est fini, je m’arrangerai pour le voir le moins possible, comme

ça il sera content.

Anna: Je ne sais pas quoi dire, il est assez déroutant, on ne sait jamais comment il

va prendre les choses. Avec lui, il faut d’abord bien réfléchir à ce qu’on va dire, c’est

fatigant. On ne peut pas se laisser aller, il prend tout de suite la mouche, bref, il est

chiant, il faut bien l’admettre. Mais parfois, il m’est arrivé aussi de passer de super

soirées avec lui. En fait il faut fumer un peu avec lui. Dès qu’il est désinhibé, ça va

nettement mieux.

Vincent: Vous êtes terribles quand même, les filles! Bon, je ne vais pas tarder, moi

non plus, vous embrasserez maman pour moi; je passe demain. Au fait Anna, tu pars

quand?

Anna: Ce soir, je reviens dans une semaine.

Vincent: Bon, à bientôt alors, et ne dites pas trop de mal de moi quand je serai

parti!

Lisa: Le pire c’est que tu le penses!

Vincent: Je vous connais; mais c’est pas grave, je rigole, dites tout ce que vous

voulez, je vous adorerai toujours, je dois avoir d’autres problèmes mais vous trois,

maman et vous, je n’arrive pas à ne pas vous aimer, allez, j’y vais, à bientôt!

Anna : A bientôt, Vincent, attention sur la route!

Vincent: Ne t’inquiète pas, à demain, Lisa!

Lisa: A demain, mon frère.

Scène 4: Anna et Lisa

Anna: Bon, on continue à deux? Mais je te préviens, je n’ai pas encore préparé mes

affaires et…

Lisa: Tu peux me dire où tu vas?

Anna: En fait, non. Je préfèrerais t’en parler quand je serai de retour.

Lisa: Je peux être franche avec toi? Te dire ce que je pense?

Anna: Je crois que c’est le jour, non? Tu peux y aller! Vas-y! Qu’est ce que tu

penses?

Lisa: Si je me trompe, tant mieux. Je ne sais pas pourquoi mais je suis sûre que tu

vas te faire avorter.

Anna: ????????

Lisa: Ce bébé, c’est un accident. Tu as voulu le transformer en cadeau pour papa,

mais maintenant qu’il est mort, qu’est ce que tu vas bien pouvoir en faire?

Tu dis rien, tu m’en veux? Tu me connais, même si je me plante, je préfère t’en

parler; ne crois pas que je te juge, c’est à toi seule de décider, mais c’est ça, hein,

c’est ça?

Anna: Ecoute, Lisa, tu vas trop loin, là! Toi et maman, vous commencez vraiment à

m’étouffer sérieusement. C’est pour ça que je pars, c’est uniquement pour ça.

Et puis, merde, tu veux la vérité? Je vais essayer de voir le père, il faut qu’il sache

quand même! Voilà, tu es contente, tu sais tout! Je vais essayer de penser à nous, je

vais voir si je suis encore capable d’amour, ou si j’ai le cœur aussi sec que vous

deux! Je ne peux plus vous supporter, tu vas être contente, hein, j’agis comme Fred,

je veux sauver ma peau. Je me sens en danger avec vous deux, vous me dégoûtez

tant votre influence est pesante pour moi, j’ai l’impression que je suis transparente

dès que je suis avec vous, je fais ce que vous attendez de moi, je dis les mots que

vous voulez entendre, je suis d’accord avec vous sur tout, je deviens une espèce de

chose informe et je me répugne, bref, il faut que je me tire, tu comprends?

Lisa: Anna, excuses moi, depuis que tu nous as dit que tu étais enceinte, je cherche

à comprendre, je me fais du souci! Tu es si secrète parfois, on ne sait pas avec qui

tu as fait cet enfant, tu ne travailles pas, qu’est ce que tu vas devenir? Je sais que

c’est ridicule. Tu sais aussi que tu pourras toujours compter sur nous mais à présent,

tu nous fuis comme la peste, mais qu’est ce qu’on t’a fait, bordel? Qu’est ce qui s’est

passé? C’est quand même pas la mort de papa qui va tout remettre en question, si?

Anna: Voilà pourquoi je ne voulais pas en parler, parce qu’après on se sent obligé

de remonter à Mathusalem, de refaire tout le chemin. Mais, là, c’est seule que j’ai

envie de le faire, toute seule! J’ai besoin de réfléchir, c’est tout.

Lisa: D’accord, ça je peux le comprendre. C’est dingue quand même, ce n’est pas compliqué à dire.

Pourquoi c’est si difficile?

Anna: Tout a toujours été difficile chez nous, la moindre banalité prend des

proportions incroyables. J’ai juste besoin de choses simples, de silence. J’en ai marre

que tout soit toujours compliqué, qu’on n’arrive pas à avoir une conversation

normale sans qu’elle dégénère aussitôt; ça a toujours été comme ca et j’ai décidé

que c’était fini, que mon enfant ne grandirait pas là-dedans! C’est tout! Ecoute je suis

fatiguée, j’ai encore des trucs à faire, je t’appelle demain avant de partir et de toutes

façons on se voit dans une semaine, d’accord?

Lisa: Tu reviens, hein? Ne fais pas de conneries! J’ai besoin de toi, tu es ma petite

sœur, tu as toujours été ma petite sœur, ne l’oublie pas. Bon, allez, vas-y! Tu ne

m’en veux pas au moins, il fallait que je sache. Ce bébé, c’est mon neveu ou ma

nièce, c’est très important de le garder, j’ai eu peur, excuses moi. Je t’aime, ma

sœur!

Les deux sœurs s’étreignent un moment puis Anna s’en va en fermant doucement la

porte.

Scène 5: La mère et Lisa

Lisa débarrasse les verres, remet la pièce en ordre. La mère entre dans la pièce, en

robe de chambre, pas coiffée.

Lisa: Tu es réveillée, maman? Tu t’es bien reposée au moins?

La mère: Ils sont partis?

Lisa: Oui, Anna vient tout juste de partir, tu l’as manqué de peu…

La mère : Je l’ai entendu faire son sac mais je n’avais pas envie de lui parler.

Je sais qu’elle m’en veut. Elle aurait préféré que je m’en aille avant papa. Maintenant,

chaque fois que je la regarde, je lis le reproche dans son regard. Je ne comprends

pas ce qui a pu se passer. Qu’est ce qu’elle peut s’imaginer?

Lisa: Ne t’inquiète pas pour elle; ça lui passera, elle a un peu de mal à réaliser que

papa est mort, et c’est vrai inconsciemment elle doit te le reprocher.

La mère : Et ce bébé, vous en avez parlé? Elle est totalement inconsciente ou quoi?

Comment va-t-elle s’en sortir, toute seule, sans argent, c’est de la folie. Je suis trop

fatiguée, à mon âge, je n’ai plus la patience pour m’occuper d’un enfant, il ne faudra

pas qu’elle compte sur moi. Si elle veut vraiment cet enfant, il faudra qu’elle

l’assume!

Lisa: Maman! Pourquoi tu parles comme ça? De toute façon, si j’ai bien compris, elle

ne compte pas sur nous pour élever son môme. C’est même tout le contraire, je crois

qu’elle pense que nous aurons une influence néfaste sur lui. Elle est partie pour

REFLECHIR, vois-tu. Toi et moi, on aurait tendance à l’étouffer, son espace vital est

menacé, bref, elle pète complètement les plombs.

La mère: J’ai remarqué cela depuis quelques mois. Autant elle méprisait son père, le

dénigrait sans cesse, en avait honte, même, autant, je ne sais pas ce qui s’est passé

entre eux mais c’est devenu tout le contraire. A ses yeux, c’est tout juste si ce n’est

pas moi qui l’ai rendu alcoolique, violent. Tu te rends compte, c’est absurde! Moi, qui

ai tout fait pour vous préserver un peu de tout ça. Lisa, il n’y a que toi qui puisse

vraiment me comprendre, tu es l’aînée, tu te souviens, quand même.

Lisa: Mais oui, maman, je me souviens, pour ça, pas de problème. Ecoute, calme

toi, aucun de tes enfants ne te fait de reproche, c’est vrai que tu as fait le maximum

pour nous; tu n’es pas responsable, c’est la vie qui est mal foutue parfois,

mais Anna le sait très bien, c’est pour ça qu’elle veut mettre un peu de distance entre nous,

mais ne t’inquiète pas, elle reviendra plus vite que tu ne crois.

La mère: Mais, qu’elle reste où elle est! Tu sais, Lisa, toute ma vie, je me suis tue,

je n’ai rien dit, j’ai fait exactement ce que l’on attendait de moi, j’ai quitté le travail

que j’aimais pour vous élever, tous les quatre, je me suis toujours occupée de vous

et votre père, vos repas, votre linge, la maison, tout ça reposait sur moi, et je devais

le faire sans rien dire, en remerciant le ciel d’avoir quatre beaux enfants en bonne

santé!

Mais maintenant, c’est fini, ceux qui ne sont pas contents, c’est pareil, maintenant, je

pense à moi, rien qu’à moi! Je suis égoïste? D’accord, j’assume! Je ne jouerai pas à

la grand’mère gâteau, je n’organiserai pas de repas de famille et je ne m’occuperai

pas des chemises de mes fils, que chacun se débrouille!

Lisa: Maman, tu penses vraiment ce que tu dis, alors ta vie a vraiment été si

pourrie, et nous tes enfants, un tel fardeau pour toi!

Maman: Qu’est ce que tu crois? Que j’ai eu une vie digne de ce nom? Tu sais quand

j’étais petite, je devais faire tous les bars du village pour chercher mon père et le

ramener à la maison. Je me souviendrai toujours de la peur qui m’envahissait chaque

fois que j’ouvrais la porte d’un café et que je voyais mon père, complètement ivre au

bar. Vous n’avez pas connu cette humiliation, je vous ai toujours protégé de ça! C’est la fatalité,

père alcoolique, mari alcoolique, ma dernière chance est que mes propres enfants ne

le deviennent pas, et encore, je ne serai plus là pour le voir, alors…

Lisa: Tu y crois vraiment à cette fatalité? Tu ne crois pas que tu aurais pu changer le

cours des choses, je ne sais pas moi, tu as cherché à comprendre pourquoi papa

buvait?

La mère: AH NON, tu ne vas pas t’y mettre toi aussi! L’alcoolisme est une maladie,

tu comprends, qu’est ce que tu voulais que je fasse? Tu crois que je n’ai jamais

essayé de dissuader ton père de boire, tu crois que ça m’arrangeait? Ça a commencé

doucement, c’était en Algérie, on était jeunes, on faisait la fête!

Lisa: Ecoute, c’est assez choquant d’entendre que vous faisiez la fête en pleine

guerre! Tu nous as dit un jour que tes plus belles années se sont passées là bas, je

n’arrive pas à imaginer qu’une mère puisse dire ça à ses enfants, comment est- ce

possible?

La mère: Parce que vous n’avez pas connu tout ça, vous ne pouvez pas

comprendre, mais je peux le répéter, j’ai été heureuse comme jamais en Algérie;

j’étais folle de ton père et lui encore plus de moi, nous étions une bande de six

copains et on était toujours ensemble, on allait à la plage, on sortait, on buvait, c’est

vrai qu’on était insouciants, et alors? Moi, la guerre, la vraie, je l’ai connue, je sais ce

que c’est d’avoir faim, d’avoir peur, d’être bombardé, de ne pas savoir de quoi

demain sera fait; j’avais quinze ans à la fin de la guerre, j’étais rachitique, j’allais

voler des carottes chez nos voisins, et je les mangeais crues, encore pleines de terre

et c’était bon!

Lisa: Il s’est passé les mêmes choses atroces en Algérie, tu n’étais pas au courant,

vous n’en parliez pas?

La mère: Ca n’a rien à voir, vraiment, je sais que ça peut paraître choquant mais

c’est comme ça. J’ai été heureuse jusqu’à un certain point où rien n’a plus jamais été

comme avant.

Lisa: Quand papa est parti en mission dans la montagne, c’est ça ?

La mère: Oui, quand il est revenu, il n’était plus le même, il buvait de plus en plus

mais ne rigolait plus comme avant, il a vu des horreurs, j’en suis sûre, mais il n’a

jamais voulu en parler. Il était complètement traumatisé et depuis rien n’a plus été

comme avant. Il n’y a qu’avec vous, quand vous étiez petits qu’il était vraiment

heureux, il disait que vous étiez purs et innocents, que le Mal ne vous avait pas

encore atteint, qu’il voulait profiter de ces instants car cela ne durerait pas. C’est

pour ca qu’il voulait des enfants, si je l’avais écouté j’en aurais eu une douzaine!

Lisa: Maman, tu es si amère en parlant de papa!

La mère: J’ai gâché mes plus belles années à torcher des mômes, à nettoyer vos

merdes, vos vomis, à gratter la terre sous vos souliers, sur vos pantalons, à imaginer

des repas avec vingt francs par jour, à redouter le moment où votre père rentrerait

et m’insulterait, à cacher mes larmes, à……et je devrais remercier QUI, dis moi,

aujourd’hui qu’est ce qu’il me reste? Je suis vieille, je suis usée, et le pire de tout, le

pire, ce sont mes propres enfants qui me reprochent cette vie maudite que j’ai

partagée, mais qu’est ce que je dois faire? Qu’est ce que je dois penser?

Lisa: On ne te reproche rien, maman! On est là, non? Tes quatre enfants sont là, tu

peux compter sur nous, non? Tout le monde est d’accord pour essayer justement de

rattraper un peu de ces moments difficiles. Arrête de penser qu’on te croit coupable!

Je ne pensais pas que tu avais été si malheureuse avec nous, c’est tout, c’est dur

d’entendre sa mère dire qu’elle a gâché sa vie en s’occupant de ses mômes, ouais,

c’est dur, ça!

La mère: Mais c’est vrai! Je ne mentirai plus, je ne ferai plus semblant, je ne jouerai

plus de diplomatie, je ne tournerai plus la langue sept fois dans ma bouche avant de

parler. Anna a voulu partir, AUJOURD ‘HUI, comme par hasard, elle ne pouvait pas

remettre son voyage, non, c’était urgent, eh bien, elle a raison, mais tu pourras lui

dire qu’elle ne remette plus un pied dans cette maison! Et je ne changerai pas d’avis!

Ceux qui veulent venir, qu’ils viennent, les autres, tant pis! C’est fini, tout ça, je ne

suis plus une martyre, je ne vais plus me sacrifier, allez tous au diable! Laisse moi

maintenant, je n’ai plus envie de parler, de toutes façons, je n’ai jamais trouvé les

mots.

Lisa: Maman, tu ne veux pas qu’on t’aime, hein?

La mère: Que veux tu que je fasse de votre amour? Vous êtes bien comme votre

père! Toujours des mots inutiles à la bouche! Je n’ai jamais eu besoin d’amour pour

vivre! L’autre jour, ta sœur me reprochait d’avoir grandi sans geste d’amour, sans

bisou, sans câlin, il paraît que ça l’a gêné dans sa vie de femme! Qu’est ce qu’il faut

pas entendre! J’ai grandi comme ça et cela ne m’a pas empêché, malheureusement

de me marier et d’avoir des enfants.

Lisa: Arrête maman, c’est monstrueux ce que tu dis! Qu’est ce que tu cherches à la

fin, de nous dégoûter de toi? Mais tu ne pourras jamais, sinon, cela ferait longtemps

que tu serais seule! C’est vrai qu’on a tous ce même manque avec toi mais on ne

désespère pas de trouver en toi cette parcelle inconnue, tu ne PEUX pas être comme

ça, c’est impossible, on ne peut pas vivre comme ca! Et tant qu’on sera vivants, que

tu seras vivante on traquera en toi le moindre soupçon, la moindre faille, tu nous

aimes, maman, c’est impossible autrement, dis le que tu nous aimes, DIS LE!

La mère: Je suis fière de vous, je suis fière d’avoir fait de beaux enfants, je suis

fière de votre réussite, je suis contente de vous voir vous en sortir par vos propres

moyens mais est ce que je vous aime? IL faudrait que j’y réfléchisse. Ce que je sais

c’est que j’ai toujours eu du mal à avoir le moindre contact physique avec vous. Oh,

je me souviens, à chaque fois, des bagarres avec votre père pour que je vous allaite!

C’était impossible pour moi, je trouve cela répugnant. Mais vous n’avez pas manqué

de bisous avec votre père, toujours à vous toucher, vous embrasser, vous palper,

vous sentir, vous renifler, un animal! C’était un animal, une espèce de bête sauvage,

toujours en rut, prêt à me sauter dessus à la moindre occasion, il me répugnait, tu

vois, tu es gâtée je te dis, à toi, Lisa, ce que je n’ai jamais dit à personne! Oui, ça

m’a arrangé qu’il sombre dans l’alcool, au moins il me laissait tranquille, trop occupé à cuver son vin!

J‘ai toujours fait en sorte qu’il n’en manque jamais! C’est vrai qu’il

nous est arrivé de manquer de lait, de vin, jamais! Je te choque hein, tu vois c’est

facile, moi aussi je peux vous choquer! Il suffit juste de se laisser un peu aller; et ça

fait du bien, en plus!

Lisa: Arrête, maman, arrête, je t’en supplie!

La mère: Je n’ai jamais été comme les autres, je le vois bien, partout où j’allais, je

me comparais aux autres. Tu sais j’étais très belle, tous les garçons ont toujours

voulu m’avoir. Mais cela m’était égal. Je ne ressens rien, ils me laissent indifférente.

Quand j’ai connu ton père, il était tellement timide que ça m’a attendri. Il a mis plus

d’une semaine à me regarder en face, toujours le regard fuyant, il était

impressionné. C’est lui que j’ai choisi puisque de toutes façons, il fallait bien en

choisir un, n’est ce pas? Mais dès qu’on s’est marié, en rentrant d’Algérie, tout s’est

affaissé, pfft, un vrai soufflé, on ne se parlait presque plus, il buvait et de temps en

temps je le laissais me baiser, c’est comme ca qu’on dit maintenant? Heureusement,

si on peut dire, à chaque fois, je tombais enceinte, c’est dingue cette fertilité, non?

Après je me comparais aux autres mères, complètement gâteuses devant leur

progéniture. Moi, je vous regardais à la maternité, j’étais content