Le coeur gros acte I http://www.leplumart.com/book/3.swf
Acte I, scène 1: La mère, Lisa, Anna, Vincent et Fred
Une pièce un peu sombre. Silence. Nul ne se regarde pas. La mère, assise à une table, fume en fixant sa cigarette. Fred, dans un fauteuil, tête en arrière, regarde le plafond. Lisa, sans bruit et sans régularité, va d’une fenêtre à une autre. Vincent et Anna, à la même table que la mère, la surveillent des yeux. Téléphone. Les attentions se croisent. La mère tressaille et, d’une grimace, implore Lisa de répondre.
LISA : Allô ? Oui… Oui… Quand ? Très bien… Merci. (Elle raccroche, regarde sa mère.) Ça y est.
La mère s’affale doucement dans son fauteuil. Dans un même élan, tous tentent un geste pour la rattraper, mais elle se reprend seule et allume une cigarette en tremblant.
MÈRE : Papa est mort…
Les autres l’entourent. Lisa s’accroupit, Vincent et Anna se rapprochent encore, Fred s’impose, debout, derrière elle, crispant ses mains sur le dossier de la chaise.
FRED : Quand ?
LISA : À 20H45, il y a une demi-heure.
Silence de recueillement.
ANNA, se levant : Je vais ouvrir une bouteille de vin : quelqu’un en veut ? (Silence.) C’est la volonté de papa. Il me l’a encore répété ce matin.
LISA : Quoi ? Il t’a parlé ?
ANNA : Oui…
FRED : Tu as raison : buvons un verre. Vincent ?
VINCENT : Je préfèrerais un café.
ANNA : Comme tu veux. Maman ? Lisa ?
MÈRE : Oui, un verre de vin.
LISA : Ok.
Anna sort de la pièce.
Acte I, scène 2: Les mêmes, sans Anna
LISA : Vous saviez qu’elle était allée voir papa ?
MÈRE : Non, mais je m’en doutais… Quand je suis rentrée de l’hôpital, elle m’a demandé comment il allait et elle est sortie quelque temps après.
LISA : Pourquoi tu ne m’en as rien dit ?
MÈRE : Que voulais-tu que je te dise ? Elle a bien le droit d’aller voir son père quand même…
LISA : Oui, mais pas seule… Évidemment, vous n’étiez pas là quand on a rendu visite à papa hier. Vous n’avez pas vu Anna : j’ai cru qu’elle allait tomber dans les pommes. Et quand on a croisé cet abruti de médecin…
MÈRE : Tu ne m’avais pas dit que tu avais croisé le docteur…
LISA : Non. Je ne voulais pas revivre ni te faire vivre ce qu’on avait vécu : comment Anna l’a chopé à la gorge, comment j’ai dû les séparer et la calmer pendant une heure avant qu’on aille dans la chambre de papa…
MÈRE : Mais, que s’est-il passé ? Raconte, Lisa, qu’y a-t-il eu ?
Lisa pleure, essuie ses larmes rageusement et parle en pleurant :
LISA : Tu veux vraiment savoir ? Très bien… Quand on est allé à l’hosto, ce matin, on a croisé le docteur dans le couloir. Tu sais, le jeune, celui que tu trouves sympa… Devine ce qu’il a trouvé à nous dire, cet enfoiré…
MÈRE : Lisa !
LISA : Quoi, Lisa ? Il a dit exactement ces mots, je me les rappellerai toute ma vie… Il a dit : « Ah, bonjour ! Et bien, vous avez de la chance ; il a failli nous claquer dans les mains, il n’y a pas cinq minutes. » Voilà ce qu’il a dit cet enculé. J’étais tellement abasourdie que j’ai même pas remarqué qu’Anna l’avait déjà agrippé par la blouse. Elle était livide : « Répète, répète ce que tu viens de dire ! » Elle avait une force incroyable… J’ai eu du mal à lui faire lâcher prise et l’autre con : « C’est bon, tout va bien maintenant, ne vous inquiétez pas, j’ai pris les choses en main, tout va bien… » Il a dit ça tout en reculant et il est parti aussi sec…
VINCENT : Je vais lui casser la gueule à cet abruti!
MÈRE : Arrêtez ! Qu’est ce que vous voulez ? que je rejoigne votre père dans la tombe ? c’est ça que vous voulez ? Mes enfants, je vous en prie… Vous savez tous à quel point votre père était malade, comme il souffrait. Cette mort, c’est un soulagement : il est en paix à présent. Calmez-vous… Fred, va voir ce que fait Anna, s’il te plait. Si vous voulez, on parlera de papa, mais pas ainsi : ça ne lui aurait pas plu.
Elle pleure doucement, cherche un mouchoir dans la poche de son gilet et se mouche en silence. Fred et Anna reviennent, les bras chargés d’un plateau qu’ils posent sur la table. Fred ouvre la bouteille de vin, Anna sert une tasse de café qu’elle tend à Vincent.
Acte I, scène 3: Les mêmes, Anna
ANNA : J’ai préparé de quoi grignoter un peu : nous n’avons rien mangé aujourd’hui.
VINCENT : Je ne sais pas comment vous faites. Je crois que je ne pourrai jamais boire du vin, rien que l’odeur me dégoûte…
MÈRE : C’est du Bordeaux, un bon crû… Je t’assure que les plus grands médecins préconisent un verre de vin en mangeant, c’est très bon pour la santé, tu sais.
FRED : Ouais, c’est ça. C’est ce que tu disais à papa quand tu lui servais à boire?
LISA : Fred ! Tu vas pas reprocher à maman d’avoir épousé un alcoolique ? Elle a quand même été la première victime !
VINCENT : Victime ? Mais c’est nous les victimes et on n’a pas fini de panser nos plaies ; ça tu peux me faire confiance. Je sais que le bon vin existe, qu’il existe des bouteilles qu’on s’arrache à prix d’or. Je suis sûr, même, que ça doit être très bon. Mais c’est plus fort que moi, j’y arrive pas ; je suis bien conscient que je me punis moi-même de ne pas pouvoir goûter un bon vin, mais c’est comme ça, j’y arrive pas ! Vous croyez que c’est facile, quand je suis avec des clients au resto, de refuser les meilleurs vins ?
MÈRE : Tu m’en veux, c’est ça ?
VINCENT : Mais non, maman, excuse-moi. Ça m’énerve de vous voir boire, c’est tout.
ANNA : Je comprends : j’étais comme toi, avant. J’apprécie depuis un an seulement, mais, comme tu l’as mentionné, je ne choisis que de grandes cuvées… C’est un peu comme une revanche. Chaque fois que je goûte un bon vin, je pense à papa qui n’a pas eu cette chance, qui n’a bu que des piquettes sa vie entière ; s’il avait seulement connu ces vins-là, il ne serait jamais devenu alcoolique, parce qu’un bon vin, ça se déguste, ça s’apprécie…
FRED : Bon, on a compris, tu peux pas t’empêcher, à chaque fois de finir par un cours magistral, c’est chiant à la fin. On le saura que t’as fait des études !
ANNA : Mais, quel est le rapport ? Et toi, toute ta vie, tu seras complexé de ne pas en avoir faits, c’est ça ?
FRED : J’aurais pu si on m’avait aidé…
MÈRE : C’est vrai que tu avais des capacités, je ne sais pas pourquoi tu t’es arrêté juste avant le bac.
FRED : Pourquoi ? Elle est bonne celle-là. Pourquoi ? Mais parce qu’on n’avait pas une thune, voilà pourquoi ! Parce que je ne pouvais rien acheter, parce que les autres pouvaient sortir, aller au cinéma, au théâtre, partout, et que moi, j’étais comme un con, sans pouvoir m’acheter ne serait-ce qu’un bouquin, quand j’en avais besoin.
LISA : Ah, ouais ? Alors, comment Anna a fait ? Elle était dans la même situation : cela ne l’a pas empêchée de réussir.
FRED : Eh bien, tant mieux ! Tant mieux pour elle ! Anna a réussi : en attendant, elle pointe au chômage, la grande Anna. Et elle est bien contente d’avoir ses frères à côté qui l’aident. Parce que moi, je bosse, je suis un autodidacte, et j’en suis fier !
MÈRE : Mes enfants, que se passe-t-il ? Vous voulez me rendre folle ? Je suis fière de vous quatre, autant que votre père l’était. Anna a pu continuer ses études, cela n’a pas empêché votre père de vous aimer tous, autant que vous êtes, même si cela a été dur, je sais, mais vous êtes là, tous les quatre, ce soir, et ce n’est pas pour vous chamailler, pas ce soir…
FRED : Papa ? Il m’a toujours détesté !
MÈRE : Tu ne peux pas dire ça, Fred, ce n’est pas vrai, même quand tu es parti à Paris sans lui dire au revoir, il me demandait toujours de tes nouvelles et il nous disait qu’il avait fait la même chose à ton âge.
ANNA : Oui, c’est vrai. Il me racontait que tu lui ressemblais au même âge : un peu révolté, mal-aimé. Il parlait toujours de toi avec tendresse. Heureusement, votre différent n’a pas duré longtemps : vous vous êtes réconcilié depuis…
FRED : Franchement, c’est pour maman que je lui ai parlé à nouveau, je n’avais rien à lui dire et il n’y en avait que pour ses filles. Anna a fait ci, Lisa a dit ça. Ta mère, ta sœur, tes sœurs. Jamais il ne m’a posé de question sur ma vie, mon boulot, ma femme. Je ne veux pas te faire de peine, Vincent, mais, pour toi, c’était pareil, il s’en foutait un peu.
LISA : N’importe quoi ! Et, en plus, tu veux faire plonger Vincent avec toi. C’est vrai ce qu’a dit Anna toute à l’heure : tu es complexé et en plus tu es un égoïste frustré, tu attends des autres ce que toi-même tu ne peux pas donner. Tu es avare en tout… Alors, si tu veux vraiment qu’on soit sincères ce soir, je vais te dire une chose: je crois que papa ne te parlait pas parce qu’ il n’avait rien à te dire, c’est tout ! Tu es froid, pas chaleureux du tout, tu ne te laisses jamais aller et en plus tu es un lâche. C’est pour ça que tu veux mettre Vincent de ton côté, pour te sentir un peu moins seul.
VINCENT : Stop ! J’ai mon mot à dire, non ? Fred, si tu ressens ce que tu dis, tu as raison de le dire, personne n’est à ta place et c’est dur de se sentir mal-aimé, je te comprends, j’ai été témoin, comme vous tous, du problème entre Fred et papa. Mais je ne crois pas qu’il ne t’aimait pas, je crois qu’il ne savait pas comment s’y prendre avec toi, c’est tout. Avec moi, c’était plus simple : il m’a toujours pris pour un abruti, un raté. Déjà quand j’étais petit, il n’a jamais été étonné par mes résultats à l’école. Quand on m’a orienté en mécanique, il était content : enfin un qui allait être ouvrier comme son père, au moins un qui n’aurait pas honte de lui. Je sais qu’il pensait ça. Je ne lui en ai pas voulu, même si je savais que jamais je ne serai mécanicien. Ce n’était pas une question de condition, ce n’était pas pour moi, mais je l’ai accepté et ça nous a rapproché, c’est con, hein ? Mais c’est comme ça. Avec moi, il pouvait aller au bistrot, il n’avait pas honte. Vous êtes déjà allé au bistrot avec lui ? Qui, ici ? Personne. Je vous écoute depuis tout à l’heure et je regarde maman : si vous voulez régler vos comptes avec papa, attendez au moins qu’elle aille se coucher. On peut la préserver un peu, non?
MÈRE : Je n’ai pas besoin d’être préservée : je suis responsable de votre éducation et tout ce qui est en train de rejaillir aujourd’hui, j’en prends une grande part pour moi. Vincent, ton père, je te le jure, ne t’a jamais pris pour un imbécile. Oui, on n’a sûrement pas été des parents modèles, ça c’est sûr, mais il vous aimait tous, vous étiez sa seule fierté, il a trimé toute sa vie pour vous donner le peu que vous avez eu. J’ai essayé tant que vous étiez petits de ne rien laisser voir de mes malheurs, mais c’était très dur. Oui, on a beaucoup de tort envers vous, mais vous ne devez pas être amers comme ça. Fred, ton père était fier, trop fier ; pour lui, c’était à toi d’aller vers lui et je sais qu’il a parfois été distant avec toi, ton frère a raison, il ne savait pas comment faire… Avec son propre père, c’était pareil, ils n’arrivaient pas à se parler…Je crois qu’il reproduisait avec son fils aîné ce qu’il avait connu avec son père
LISA : Bon, ça manque d’imagination, tout ça ! On fait un break ? La thérapie familiale, franchement, je n’y crois pas beaucoup… On n’a qu’à se donner rendez-vous dans quelques années et voir comment on s’en est sorti.
ANNA : Alors toi, chapeau ! Nous tirons un trait sur le passé et la page est tournée, oubliée… Papa n’est même pas enterré que tu suggères de nous comporter comme s’il n’avait jamais marqué nos existences. Très bien, agissons ainsi : nous nous appellerons de temps à autres et nous nous ferons une bonne bouffe ? Donnons-nous rendez-vous au prochain mariage, ou baptême, ou peut-être même, pourquoi pas ? Au prochain enterrement.
MÈRE : Ne sois pas cynique, Anna, ça ne te va pas.
ANNA : C’est vrai : j’oubliais ce qui me va et ce qui ne me va pas. Je ne dois pas déborder du rôle de la bonne élève, de la bonne fille, de la bonne sœur. Vous me faites rire. Vous me connaissez si bien, n’est-ce pas ? Fred, toi, le premier : Anna, l’enfant modèle, la préférée, la sans problème, celle qui glisse sur la vie comme la vie glisse sur sa perfection…Vous ne savez rien ! Rien ! Et encore moins que rien ! À votre avis, pourquoi suis-je allée voir papa, ce matin ? Aucun d’entre-vous ne peux l’ignorer, je me trompe ? Alors, pourquoi ? Pour lui dire que j’attendais un enfant. Surpris ? Oui, j’attends un enfant et je tenais à le lui annoncer en premier, lui qui aurait tant aimé être grand-père, un grand-père qui aurait pu enfin délivrer tous ses sentiments. Il aurait été le meilleur de tous les grands-pères parce qu’il n’aurait pas été jugé tout le temps, jugé par ses enfants, ses enfants grandis trop vite, mûrs trop tôt, jugé par sa femme aux reproches assassins, jugé même par sa propre conscience quand un éclair de lucidité l’éloignait quelque instant de l’alcool et de sa paranoïa légendaire. Un nouveau-né, son petit-fils, oui, lui, ne l’aurait pas jugé, sermonné, accablé et papa l’aurait choyé, dorloté, aimé… il l’aurait aimé de tout cet amour qu’il aurait voulu nous donner, qu’il a essayé de nous donner sans que nous ne lui retournions.
MÈRE : Anna ! C’est vrai ? Tu vas avoir un bébé ? Tu as raison, ton père aurait adoré avoir des petits-enfants qui l’auraient appelé papi… Mais les reproches assassins…Je t’en prie, Anna, reste correcte, tu me dois encore le respect que je sache…Passons ! Qu’a-t-il dit, alors?
ANNA : Rien, il ne pouvait pas parler, il était …. (Elle s’effondre.) Il souffrait tellement,… avec tous ces tuyaux partout… il avait les lèvres desséchées… et un visage si pâle et les yeux déjà fermés…C’est à peine si j’ai senti la légère pression de ses doigts sur ma main. Il ne l’a pas lâchée…
LISA : Maman, tu n’as pas racheté un brumisateur ? Je te l’avais dit, pourtant..
MÈRE : Oui, je sais, j’ai oublié…
LISA : Oublié ?! Bon, je vais à l’hôpital : ils m’ont dit qu’ils l’installaient dans la morgue et qu’on pouvait passer jusqu’à onze heures. Quelqu’un vient ?
MÈRE : Attends- moi : je vais me changer… j’arrive… Tu viens Anna ?
ANNA : Non, je préfère rester là.
MÈRE : Fred ?
FRED : Non, je reste avec Anna.
MÈRE : Vincent ?
VINCENT : Non. Allez-y vous, à tout à l’heure.
Lisa et la mère quittent la pièce. Vincent, Fred et Lisa sont assis à table. Lisa se lève et allume des bougies au chandelier posé sur un buffet.
Acte I, scène 4: Anna, Vincent et Fred
Fred: Excuse-moi pour toute à l’heure.
Anna: C’est bon, tu n’as pas à t’excuser et puis ça fait du bien de parler, même si
c’est pour dire des mots durs, euh, pardon, je vais encore faire un cours
magistral, là…
Vincent:Dis moi, Anna, tout à l’heure, tu as dit que papa t’avait demandé de boire
un coup et à l’instant, qu’il ne pouvait plus parler…
Anna: En fait, il ne m’a rien demandé du tout, il n’a rien dit, tu parles! Mais il le
disait souvent, vous ne vous rappelez plus?
Anna, Vincent (en chœur): “Si je meurs je veux qu’on m’enterre dans une cave où
y’a du bon vin….”
Fred:” J’veux qu’on rie j’veux qu’on danse, j’veux qu’on s’amuse comme des fous,
j’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse, pensez qu’on m’mettra dans l’trou…”
Anna: C’est vrai, qu’avec papa, on a un sacré répertoire!
Fred: Vous vous souvenez de “Fleur d’épine”?
Anna, Fred et Vincent (en chœur):“On m’appelle fleur d’épine, fleur de rose c’est
mon nom, ohé”
Fred: Tu vois, quand je penserai à papa, maintenant ce sont ces moments là qui me
viendront, enfin, j’espère…
Anna : Et vous verrez, qu’on en trouvera plein, comme ça, des souvenirs, parce
qu’il nous a appris beaucoup, mine de rien, mais c’est maintenant seulement que
tout va remonter, qu’on va oser s’en souvenir.
Vincent: Moi, je n’ai pas beaucoup de bons souvenirs, j’étais trop petit; par contre
les mauvais, je n’ai pas à les chercher, c’est plutôt les oublier qui est difficile.
Anna: C’est drôle, tout à l’heure quand tu as demandé qui l’avait déjà accompagné
au bistrot…
Fred: Ah bon, tu trouves ça drôle?
Anna: Non, je veux dire, mon premier souvenir c’est justement ça, j’ai à peu près
trois ans et je suis dans un bar avec papa. Je me souviens très bien de tout: la
lumière sombre, alors que dehors il fait soleil, la glace qu’il m’a offerte, une sorte de
biscuit glacé et lorsqu’il m’a soulevé pour m’asseoir sur le bar. C’est mon souvenir le
plus ancien et c’est avec papa. J’y pense en ce moment, il y a plein de souvenirs
comme ça….
Vincent: Je t’envie, pour moi, il n’y a rien, si, je me souviens d’un truc mais ce n’est
pas dans la même veine, je dois avoir huit ou neuf ans, c’est un samedi, je viens de
passer la journée chez des copains, à un goûter d’anniversaire je crois. Déjà, je
m’aperçois que chez les autres, le mot famille a un sens; le père de mon copain a
joué avec nous, il nous parlait, il nous posait des questions et j’avais l’impression
que nos réponses étaient vraiment importantes à ses yeux.
C’est bizarre ce souvenir et puis vers six, sept heures nous rentrons chez nous, deux
copains me raccompagnent jusqu’à la maison, et dès qu’on arrive devant l’entrée,
j’entends la voix de papa, il s’engueule avec maman, j’entends encore tous les mots
habituels…
Anna: “Sale boche!”
Fred: “C’est ça, prends moi pour un con”
Vincent : Ouais, entre autres. Les copains ont fait comme si de rien n’était, ils m’ont
dit salut et se sont tirés et je suis resté sur le pallier, avec ma honte. J’ai dû attendre
longtemps devant la porte, ça gueulait tellement fort qu’ils n’entendaient pas la
sonnerie, voilà un souvenir. A part à vous, je ne vois pas à qui je pourrais le raconter
mais j’y pense de temps en temps.
Fred: Moi je n’ai pas vraiment de souvenir précis quand je pense à lui, c’est plutôt
une ambiance, une atmosphère avec la peur au ventre. Petit, j’avais une peur bleue
de lui, et très tôt c’est le mépris qui a pris le pas; depuis j’en suis resté là, avec ma
haine et mon mépris. Aujourd’hui je suis plus triste pour maman, et quand tout à
l’heure, elle parlait de soulagement, c’était autant pour elle que pour lui, je crois.
Anna: C’est bizarre, il y a encore deux mois, j’étais exactement comme vous, dans
cet état d’esprit vis à vis de lui et puis surtout dans la compassion vis à vis de
maman.
Fred: Et que s’est-il donc passé, THE révélation ?
Anna: Il est encore tôt pour le dire mais c’est vrai qu’il s’est passé quelque chose
entre nous, quelque chose de fort et c’est dur parce qu’il était plus confortable pour
moi de me dire que mon père était cet alcoolo contre lequel je devais me battre pour
grandir plutôt que ce que je comprends de lui aujourd’hui: un type incompris,
éperdument amoureux, un sentimental à fleur de peau. Je me sens si proche de lui,
maintenant !
Fred: C’est marrant ce que tu dis parce que j’ai toujours été persuadé que nous
quatre, nous étions des figurants dont la seule fonction, la seule utilité était d’exister,
être là uniquement pour prouver leur amour, QUELLE PREUVE!
Vincent: L’amour s’exprimait mal, mais il était palpable, je n’ai jamais douté de cela,
de l’amour qui entourait chacun de nous, même si les mots pour le dire étaient
absents.
Fred: Dis donc, je redécouvre mon frère, ce soir: quel optimiste tu fais, quel
philosophe! Mais c’est vrai que tu es le plus jeune, tu ne te souviens pas de tout,
tant mieux pour toi. C’est peut-être dur à dire mais je suis content que cela finisse
comme ça, on est grands maintenant, on va pouvoir s’occuper un peu de maman et lui faire oublier tous ses sacrifices inutiles. Vous êtes d’accord, non?
Anna: Ca me rappelle un autre mot récurent dans la bouche de papa quand il
s’adressait à maman: la martyre!
Fred : Vous ne pouvez pas nier qu’il se soit vraiment comporté en salaud vis à vis
d’elle!
Vincent: Je me souviens du visage de maman, le matin, quand on partait à l’école,
les yeux rouges et le pauvre sourire aux lèvres pour ne rien laisser voir de son
chagrin.
Anna: Oui, c’est exactement ça:la martyre!
Fred: Comment peux tu être aussi dure avec elle qui en a bavé pendant plus de
vingt ans à ses côtés sans rien dire; elle a tout supporté avec lui.
Vincent: C’est vrai, je ne te comprends plus là; tu étais là pourtant, tu te souviens
quand on a appelé le docteur quand il a eu sa crise?
Anna: Oui, je me souviens. je me souviens de mon dégoût pour lui, de ma haine, tu
m’as retenue quand il est tombé, je voulais lui foutre un coup de pied dans le ventre,
je revis souvent cet élan, il est encore en moi, le coup de pied qui part , tu l’as senti,
tu m’as pris et presque jeté en arrière avant que le geste ne s’accomplisse et je ne
t’ai jamais remercié pour cela, alors je te le dis: MERCI Vincent; toi, Fred, tu n’en
n’as jamais rien su, peut-être qu’il serait mort cette nuit là et c’est grâce à Vincent s’il
a eu quelques mois de répit.
Fred: Qu’est ce que c’est que cette histoire, encore?
Vincent: Papa était ivre comme d’habitude, il est allé aux toilettes, on a entendu un
grand bruit, on a ouvert la porte, il gisait inconscient, plein de merde, de vomi et de
sang. C’était dégueulasse. Anna, j’ai senti ton geste, j’ai eu la même pulsion au
même moment, mais l’espace d’une seconde j’ai regardé maman, j’ai vu son désarroi
et je me suis contrôlé et ai emporté ton geste avec moi. On n’en avait jamais parlé
depuis. Tu en as parlé avec maman?
Anna: Jamais, tu sais bien que maman est la reine des non-dits.
Fred: Et malgré tout , tu as l’air aujourd’hui de l’aimer d’un amour pur.
Heureusement que je n’étais pas là, il n’aurait pas eu ce répit…
Anna : Facile à dire. Quand je remercie Vincent, c’est sincère .J’ai détesté papa
comme vous tous, je l’ai méprisé comme toi, il m’a dégoûté, sûrement plus que vous
tous! Mais aujourd’hui je l’aime profondément ; je ne vais plus contre cet amour et je
suis sûre qu’avec le temps, même toi, Fred, tu y arriveras parce qu’il était lui même
amour mais qu’il n’a pas eu de chance. C’était un homme bien, je te jure. Lorsqu’il
est revenu de l’hôpital après deux mois, je ne l’avais pas revu depuis, je n’étais pas
allée le voir à l’hôpital. Il est resté quinze jours à la maison avant d’y retourner et c’est
là que je l’ai vraiment connu, on a parlé, on a partagé des moments de silence aussi,
mais on était ensemble. C’est là que ça a commencé d’être dur pour moi.
Vincent: Durant les quinze jours passés à la maison, maman et moi sommes partis
une semaine en Allemagne pour l’anniversaire de la Oma, comme chaque année. La
première semaine, j’étais en formation, je me souviens, je l’ai vu un week-end et
maman et moi sommes partis le lundi. Toi, tu es restée avec papa.
Fred: Voilà donc, la clé de la révélation. Ecoute, Anna, tant mieux pour toi si une
semaine peut te faire oublier une vie, moi, j’y crois pas. Et puis, franchement, tu
crois que la compassion et la pitié sont des sentiments plus nobles que la haine et le
mépris?
Anna: C’est ce que j’essaie de te dire depuis tout à l’heure. C’est pire que tout, et
d’abord je ne ressens pas de pitié. De la compassion, oui, sûrement, pas de la pitié.
Et je t’assure que c’est dur à avaler, toute cette rancœur qui m’habitait depuis tant
d’années. Il faut l’assumer, il faut l’évacuer, tu crois que c’est facile?
Vincent: Je ne sais pas si c’est plus dur ou pas, mais ne dis pas qu’il est plus facile
de vivre avec ses souvenirs de bruit et de fureur, de peur et d’angoisse. Et cette
haine, toujours vivace, cette agressivité qui a été notre terreau depuis notre
naissance. Comment oublier, dis le moi, je n’attends que ça, dis le moi! Si tu as la
recette, ce serait sympa de ta part de la faire partager. Tu pourrais même écrire un
guide à l’attention de tous les mal-aimés de la terre, ça ferait un sacré best-seller,
t’imagines le public concerné, c’est énorme!
Anna: Rigole! Tu as raison, je ne possède pas la clé, mais je n’ai pas envie de me
faire bouffer toute ma vie parce que j’ai grandi dans cette ambiance de merde; je
veux me souvenir des belles choses, avec vous. Malgré tout on a eu une enfance
sympa, non? Après ça c’est dégradé, j’en conviens, mais il y eu des épisodes
magnifiques, rappelez vous!
Fred: Si on arrive à faire la part des choses, tu as raison, j’ai eu une enfance
géniale, avec vous trois, avec les copains, ouais, c’est ça, il suffit de faire abstraction
des parents, on doit y arriver en y mettant un peu du nôtre…
Vincent: Vous me faites rire, vous deux. Vous savez, aujourd’hui on parle de tout
ça, l’enfance, les parents, la misère mais je vous assure que j’y pense rarement en
fait, j’ai ma vie, je bosse, j’ai ma nana, mes copains, tout ça c’est du passé. Il y a
plein de types malheureux enfants qui ont réussi leur vie, c’est même souvent un
vrai challenge, un véritable défi. Pour moi, il n’y a pas de problème, je ne parle
jamais du passé, c’est le présent qui m’intéresse. Je gagne du fric, j’en fais profiter
ceux que j’aime et basta!
Fred: Ouais! Le fric, comme thérapie, c’est pas mal non plus, tant que ça dure!
Vincent: Oiseau de mauvais augure, je reconnais bien là, mon frère!
Fred: Regarde Anna, tu ne crois pas qu’elle remet tout ça sur le tapis parce qu’elle
va avoir un enfant? T’es obligé de te remettre un peu en question sur les valeurs
que tu vas inculquer, c’est pas évident, un gosse. Il lui faut de l’amour pour pousser
et comment tu fais quand tu ne sais pas ce que c’est?
Vincent: T’exagères pas un peu, là ? L’amour ça ne s’apprend pas. Tu verras quand
tu le tiendras pour la première fois dans tes bras, tu ne te poseras pas de question,
tu aimeras c’est tout, c’est comme ça, c’est l’essence même de la vie.
Fred: Oui, c’est mignon un bébé, tu lui donnes le biberon, tu le changes, il te fait
des arreuh et des sourires, ok, jusque là ça va, mais après, tu crois qu’on est le père
d’un bébé toute sa vie? Un bébé, ça grandit et ça devient un enfant qui te pose tout
un tas de questions idiotes et c’est ça être parent: répondre à ces questions idiotes.
Anna: Je vois que vous vous êtes déjà posé ce genre de question, vous même, vous
y pensez sérieusement?
Fred et Vincent: A quoi?
Anna: A faire un enfant! D’après ce que vous dites, on sent que l’idée commence à
mûrir. Ah, ah, that is the question: faire ou ne pas faire d’enfant.
Fred: Et toi, comment tu t’es décidée?
Anna: (riant) Je n’ai rien décidé, c’est venu comme ça, un accident, comme on dit, mais j’en suis heureuse, si vous saviez..
Je crois que je n’aurai jamais décidé par moi-même, je me serai posée trop de questions, du genre que vous vous posez vous-mêmes. Non, ce bébé est arrivé comme ça, un imprévu que j’accepte et que j’attends.
Vincent: C’est pour quand?
Anna: Début octobre. En automne, ma saison préférée!
Fred: J’ai toujours détesté l’automne, la rentrée des classes, l’angoisse!
Vincent: Moi aussi, je préfère l’été, les filles en maillot!
Fred: Moi aussi, c’est l’été. Moi aussi, pour les filles!
Anna: Ah, les mecs! Bon, t’as quelque chose à fumer, Vincent?
Vincent: Toujours! C’est meilleur que le vin! Et moins dangereux. Vous vous
rappelez quand on a mis du shit dans la gauloise de papa?
Fred: Tu parles, il ne s’est rendu compte de rien, il avait déjà sa dose.
Anna: Ah oui, c’était drôle, on parlait justement des drogues, exactement le sketch
de Coluche, vous vous rappelez? ” Attention Gérard, attention”
Vincent: C’est vrai qu’on a bien rigolé quand même. N’empêche qu’à cette époque,
Lisa était en plein dedans, c’était hard, quand même!
Fred: Ce qui est plus surprenant, c’est qu’on s’en soit tous à peu près sorti sans
dommage, à part Lisa, mais ça n’a pas duré longtemps: ni alcoolo, ni drogué, on est
clean, quoi!
Anna: Pourvu que ça dure. Ah, j’entends la voiture, elles arrivent.
Vincent: Bon ben, mois j’y vais, j’attendais qu’elles rentrent pour leur dire au revoir,
bon à demain, Anna. Je te ramène, Fred?
Fred: Je veux bien. A demain, Anna.
Anna: A demain
Scène 3: Anna, Lisa, la mère
La mère: Anna, tu aurais dû venir. Il faut absolument que tu le voies. Il est beau, si
tu savais! Toute trace de souffrance a disparu, son visage est lisse, plus aucune ride
et ce sourire sur son visage!
Lisa: C’est vrai que c’est étonnant; ça m’a fait du bien de le voir.
La mère: Tu iras demain matin, avant dix heures, ils ont dit; hein, tu iras?
Anna: Mais arrête maman, j’ai pas envie d’y aller, j’ai pas envie de le voir mort, c’est
tout!
La mère: Tu as tort, je t’assure. J’avais peur, moi aussi mais ce n’est pas triste, je te
jure!
Anna: Bon, ça va! Je n’ai pas peur, je n’ai pas envie. Mais c’est dingue, quand
même, tu crois toujours que je suis calquée sur toi: mêmes émotions, mêmes envies,
mêmes idées; je suis contente pour toi si cela t’a soulagée de le voir, mais moi, c’est
niet, tu comprends?
Lisa: Mais oui, maman, laisse la tranquille. Tu sais, ils lui ont mis son costume noir, il
est très classe!
Anna: Vous allez continuer à décrire toute la scène, là ou c’est bon? Je veux pas le
savoir, je veux pas savoir s’il sourit, qui de vous deux lui a fermé les yeux, s’il a les
mains jointes ou non, tout ça c’est de la mise en scène, ça ne m’intéresse pas. Papa
est mort, ok, j’ai compris, il est déjà parti et sa dépouille ne me touche pas, ça ne me
fait rien, pas la peine d’aller là-bas, je ne ressentirais rien, il n’est pas là-bas, pour
moi.
La mère: D’accord, Anna, tu as raison, il faut agir comme on le sent. Excuses moi.
Anna: Arrête de t’excuser tout le temps aussi. Tu n’as pas à t’excuser! C’est drôle,
hein, tu veux toujours t’excuser pour des conneries de ce genre, et quand il s’agit de
reconnaître une vraie erreur, de s’excuser vraiment, là il n’y a plus personne.
Lisa: Mais qu’est ce que tu dis, à quoi tu penses?
La mère: Je ne te comprends pas, Anna, vraiment je ne te comprends pas.
Aujourd’hui, je ne sais pas ce qui te prends, je te sens agressive avec moi; si tu as
quelque chose à me dire, vas-y. Surtout ce soir, tu vois je suis en pleine forme. (Elle
commence à pleurer) l’homme avec qui j’ai passé trente cinq ans de ma vie vient de
mourir. Depuis quatre mois passés entre les salles de réanimation, les chambres
d’hôpital, les médecins hypocrites, aujourd’hui, je suis heureuse de l’avoir vu enfin en
paix, mais c’est déjà trop, ça non plus je n’y ai pas droit! Quand aurais-je un moment
de répit, tu peux me le dire! Alors, vas-y déverse tes reproches. Vous n’avez pas dû
vous gêner, hein, ça a dû y aller, quand on n’était pas là! Allez, vas-y je t’écoute!
Anna: Mais non, c’est pas ça. Allez, laisse tomber, c’est pas grave. Oublie ce que j’ai
dit, ok?
Lisa: Bon, tout le monde est fatigué, si on allait se coucher, hein?
Anna: Oui, c’est ça. Bonne nuit maman, bonne nuit Lisa.
La mère: Bonne nuit les filles, à demain.
La mère se lève péniblement. Une fille de chaque côté elle marche vers la sortie.
Le coeur gros acte II
verres et une bouteille qu’on débouche. La mère s’assoit dans un fauteuil, les
Fred: ça va, maman? Ca s’est bien passé quand même, si on peut dire.
pensé que sa famille aurait fait le déplacement.
Anna: Et ça t’étonne?
fin de compte c’est son frère qui est venu: l’ambassadeur de
Lisa: Quelle importance! Ils l’ont ignoré toute sa vie, c’est quand même pas
l’étrangère!
que les gens vont changer, qu’ils vont s’améliorer. Mais on ne tire aucune leçon de
Qui se soucie de son prochain? On est tous les mêmes, égoïstes parce que effrayés
immortels, sinon, peut-être que ça deviendrait invivable, insupportable, cette vie!
Vincent: Moi, je préfère qu’ils ne soient pas venus. Leur arrogance, leur façon de se
t’a jamais acceptée. Tous des collabos pendant la guerre, mais admettre une
bottes des nazis.
Fred: Pas leurs parents, en tous cas! Aujourd’hui encore on y pense, on y pensera
valent même pas la peine qu’on en parle. Tu ne veux pas manger quelque chose, tu
La mère: Lisa a préparé une soupe, j’en prendrai toute à l’heure, mais je veux bien
Fred: En tous cas tu as vu, tous ses collègues étaient là.
La mère: Je suis très gênée, ils m’ont remis une enveloppe avant de partir. Ils se
sont tous cotisés: regarde, il y a cinq cents euros. C’est très gênant, je ne sais pas
Anna: C’est pour toi, ils connaissent ta situation, ils vivent la même, accepte, tu leur
sympa, je trouve.
Fred: Achète une plaque mortuaire de leur part, ça leur fera plaisir. Un truc du genre
Maman: Ah, oui, c’est une très bonne idée. Oui, c’est bien, je vais faire ça. Merci
Lisa: Bon, on trinque à la famille?
La mère: Ecoutez les enfants, je ne veux pas vous accaparer comme ça. Vous
Lisa: Pour une fois qu’on est tous les cinq! On peut les oublier un peu, quand même!
La mère: C’est ce que j’aurais dit à ses sœurs, si elles étaient venues. Nous avons
mais vous êtes là, avec moi, vous avez toujours été là. Vous n’avez jamais laissé
monde ne peut l’acheter.
loin, tu téléphones et on arrive, pas vrai?
pas vous inquiéter pour moi, il faut que je me repose un peu. Et puis dès lundi, j’ai
Lisa: La paperasse?
banque est bloqué, il faut que je m’occupe de tout ça, oui ça va m’occuper pendant
Vincent: Si tu veux venir un peu à la maison…
de côté. J’ai du pain sur la planche! Du rangement aussi, les affaires de votre père.
c’est vieux, c’est moche. J’ai envie de clarté, de lumière. Je vous choque?
pas trop quand même. On est là. Si tu veux faire des travaux, parles en d’abord,
La mère: Oui, oh, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas pour tout de suite!
La mère: Eh bien, je … oui… dans un premier temps.
Lisa: Mais enfin, Anna, laisse maman faire comme elle veut, d’accord ?
La mère: Mais bien sûr, écoutez les enfants, si ça ne vous dérange pas, je vais
plus.
La mère: Non, non, ça va! A toute à l’heure, vous restez, hein?
tout.
Lisa: Si, justement je m’inquiète. C’est pas normal son attitude. Comme si rien ne
vraiment.
épargner aussi. Nous montrer qu’elle est forte.
ans .Tu as raison, Lisa, ça n’est pas normal.
elle. Il va falloir la surveiller. Anna, tu peux dormir là quelques jours?
partir une semaine, j’étouffe ici, j’ai besoin d’air! L’idée d’être en tête à tête avec
faut un peu de temps. Mais vous avez tort de vous faire du souci pour maman, ça
Lisa: On a tous bien compris que tu avais du mal à la supporter en ce moment. C’est
venir régulièrement.
Lisa: Si tu as des rendez-vous…
fait vivre, plutôt bien, d’ailleurs, tant mieux pour toi, mais moi je bosse tu vois, j’ai
bosse, c’est si difficile pour toi de t’imaginer quelqu’un qui travaille?
n’ai jamais travaillé, que je ne sais pas ce que c’est? Et puis franchement, j’en ai rien
rien à faire, il tombe tout seul, c’est cool, hein, t’es jaloux?
de bosser, j’aime ça, tu vois, et je n’ai de compte à rendre à personne, l’argent que
Lisa: Ben écoute, tout va bien alors, parce que moi non plus je n’ai aucun remord de
Fred: Ouais, mais tu fais le larbin pour un mari, c’est pas forcément mieux. Qu’est ce
Lisa: Comment comme tous les autres?
chier toutes les cinq minutes.
dans quelques années, que tous les mecs sont comme toi. De toutes façons, tu ne le
vous pouvez pas vous blairer, tu es jaloux de lui, comme de tout le
monde, c’est grave d’être aussi frustré de la vie, fais gaffe, pour toi, c’est soit l’ulcère
tôt ou tard.
tout le monde!
que ça dure! Toujours cette foutue rivalité, toujours cette haine latente entre vous
la longue!
Vous ne le saviez pas, papa en fait c’était Dieu. Ouais, un mec super cool qui prônait
Vincent: Attends, Fred, Anna n’a pas tort, non plus, on peut essayer de parler
par deux pour dire du mal des deux autres. Moi je vous aime tous les trois, comme
prouver aux autres qu’il avait trouvé la bonne voie, mais c’est du bidon, tout ça. Papa
nous, ce n’est pas trop tard, on peut au moins parler et voir ce qui ne va pas,
Fred: Mais non, on le sait bien ce qui va pas, on peut rien changer, la seule chance
l’hypocrisie, “tu vas bien, et ta femme, et ton mari, et ton boulot” et ça finit dans la
moments de misère, chaque fois que je vous vois, ça ne loupe pas.
Fred: Mais moi au moins, je le reconnais. Je fais pas comme si de rien n’était.
vous vois, excusez-moi, c’est peut-être dur, mais c’est comme ça. Je vais rentrer à la
revoie.
ou ça te rappelle “trop de souvenirs douloureux”?
maintenant. Salut!
Vincent: Je ne pensais pas qu’il allait mal à ce point, Fred; au fond, on ne se connaît
Lisa: Tu vois bien, qu’il n’y a pas moyen de parler avec lui. Il se braque tout de
j’ai un mec qui a du fric…
Lisa: Toi, tu es à part, peut-être parce que tu es un mec, il s’en prend plus
Anna: Au fond il a toujours été jaloux parce qu’on était plus proches de papa et
tandis que lui, c’est vrai qu’il est plutôt amer, qu’il a plus de mal. C’est difficile d’avoir
non, courage fuyons, comme d’habitude.
plutôt sympa, mais c’est vrai qu’après papa, son problème c’est Lisa. Dès que vous
Lisa: Il a raison, le mieux c’est de plus se voir; de toutes façons, depuis tout petit,
Anna, non?
réussi à s’opposer clairement à papa, à protéger maman, je ne sais pas. Vous vous
Vincent: Il a toujours eu des problèmes de communication mais il n’est pas le seul,
Lisa: On a évolué, quand même. On parle beaucoup avec maman et Anna, même
mais au fond, sa vie est plutôt minable; il bosse comme un taré pour pas grand
moins il eu le courage de dire que son problème venait de nous, je ne vais pas le
ça il sera content.
va prendre les choses. Avec lui, il faut d’abord bien réfléchir à ce qu’on va dire, c’est
chiant, il faut bien l’admettre. Mais parfois, il m’est arrivé aussi de passer de super
nettement mieux.
non plus, vous embrasserez maman pour moi; je passe demain. Au fait Anna, tu pars
Anna: Ce soir, je reviens dans une semaine.
parti!
Vincent: Je vous connais; mais c’est pas grave, je rigole, dites tout ce que vous
maman et vous, je n’arrive pas à ne pas vous aimer, allez, j’y vais, à bientôt!
Vincent: Ne t’inquiète pas, à demain, Lisa!
affaires et…
Anna: En fait, non. Je préfèrerais t’en parler quand je serai de retour.
Anna: Je crois que c’est le jour, non? Tu peux y aller! Vas-y! Qu’est ce que tu
Lisa: Si je me trompe, tant mieux. Je ne sais pas pourquoi mais je suis sûre que tu
Anna: ????????
mais maintenant qu’il est mort, qu’est ce que tu vas bien pouvoir en faire?
parler; ne crois pas que je te juge, c’est à toi seule de décider, mais c’est ça, hein,
Anna: Ecoute, Lisa, tu vas trop loin, là! Toi et maman, vous commencez vraiment à
Et puis, merde, tu veux la vérité? Je vais essayer de voir le père, il faut qu’il sache
vais voir si je suis encore capable d’amour, ou si j’ai le cœur aussi sec que vous
je veux sauver ma peau. Je me sens en danger avec vous deux, vous me dégoûtez
dès que je suis avec vous, je fais ce que vous attendez de moi, je dis les mots que
chose informe et je me répugne, bref, il faut que je me tire, tu comprends?
à comprendre, je me fais du souci! Tu es si secrète parfois, on ne sait pas avec qui
c’est ridicule. Tu sais aussi que tu pourras toujours compter sur nous mais à présent,
passé? C’est quand même pas la mort de papa qui va tout remettre en question, si?
de remonter à Mathusalem, de refaire tout le chemin. Mais, là, c’est seule que j’ai
Lisa: D’accord, ça je peux le comprendre. C’est dingue quand même, ce n’est pas
Pourquoi c’est si difficile?
proportions incroyables. J’ai juste besoin de choses simples, de silence. J’en ai marre
normale sans qu’elle dégénère aussitôt; ça a toujours été comme ca et j’ai décidé
fatiguée, j’ai encore des trucs à faire, je t’appelle demain avant de partir et de toutes
Lisa: Tu reviens, hein? Ne fais pas de conneries! J’ai besoin de toi, tu es ma petite
m’en veux pas au moins, il fallait que je sache. Ce bébé, c’est mon neveu ou ma
sœur!
porte.
robe de chambre, pas coiffée.
La mère: Ils sont partis?
La mère : Je l’ai entendu faire son sac mais je n’avais pas envie de lui parler.
Je sais
chaque fois que je la regarde, je lis le reproche dans son regard. Je ne comprends
Lisa: Ne t’inquiète pas pour elle; ça lui passera, elle a un peu de mal à réaliser que
La mère : Et ce bébé, vous en avez parlé? Elle est totalement inconsciente ou quoi?
fatiguée, à mon âge, je n’ai plus la patience pour m’occuper d’un enfant, il ne faudra
l’assume!
ne compte pas sur nous pour élever son môme. C’est même tout le contraire, je crois
REFLECHIR, vois-tu. Toi et moi, on aurait tendance à l’étouffer, son espace vital est
La mère: J’ai remarqué cela depuis quelques mois. Autant elle méprisait son père, le
entre eux mais c’est devenu tout le contraire. A ses yeux, c’est tout juste si ce n’est
ai tout fait pour vous préserver un peu de tout ça. Lisa, il n’y a que toi qui puisse
Lisa: Mais oui, maman, je me souviens, pour ça, pas de problème. Ecoute, calme
pour nous; tu n’es pas responsable, c’est la vie qui est mal foutue parfois,
mais Anna
mais ne t’inquiète pas, elle reviendra plus vite que tu ne crois.
je n’ai rien dit, j’ai fait exactement ce que l’on attendait de moi, j’ai quitté le travail
et votre père, vos repas, votre linge, la maison, tout ça reposait sur moi, et je devais
santé!
pense à moi, rien qu’à moi! Je suis égoïste? D’accord, j’assume! Je ne jouerai pas à
pas des chemises de mes fils, que chacun se débrouille!
pourrie, et nous tes enfants, un tel fardeau pour toi!
j’étais petite, je devais faire tous les bars du village pour chercher mon père et le
fois que j’ouvrais la porte d’un café et que je voyais mon père, complètement ivre au
père alcoolique, mari alcoolique, ma dernière chance est que mes propres enfants ne
Lisa: Tu y crois vraiment à cette fatalité? Tu ne crois pas que tu aurais pu changer le
buvait?
tu comprends, qu’est ce que tu voulais que je fasse? Tu crois que je n’ai jamais
doucement, c’était en Algérie, on était jeunes, on faisait la fête!
guerre! Tu nous as dit un jour que tes plus belles années se sont passées là bas, je
possible?
comprendre, mais je peux le répéter, j’ai été heureuse comme jamais en Algérie;
copains et on était toujours ensemble, on allait à la plage, on sortait, on buvait, c’est
que c’est d’avoir faim, d’avoir peur, d’être bombardé, de ne pas savoir de quoi
voler des carottes chez nos voisins, et je les mangeais crues, encore pleines de terre
Lisa: Il s’est passé les mêmes choses atroces en Algérie, tu n’étais pas au courant,
La mère: Ca n’a rien à voir, vraiment, je sais que ça peut paraître choquant mais
comme avant.
La mère: Oui, quand il est revenu, il n’était plus le même, il buvait de plus en plus
jamais voulu en parler. Il était complètement traumatisé et depuis rien n’a plus été
heureux, il disait que vous étiez purs et innocents, que le Mal ne vous avait pas
pour ca qu’il voulait des enfants, si je l’avais écouté j’en aurais eu une douzaine!
La mère: J’ai gâché mes plus belles années à torcher des mômes, à nettoyer vos
des repas avec vingt francs par jour, à redouter le moment où votre père rentrerait
aujourd’hui qu’est ce qu’il me reste? Je suis vieille, je suis usée, et le pire de tout, le
partagée, mais qu’est ce que je dois faire? Qu’est ce que je dois penser?
peux compter sur nous, non? Tout le monde est d’accord pour essayer justement de
Je ne pensais pas que tu avais été si malheureuse avec nous, c’est tout, c’est dur
c’est dur, ça!
plus de diplomatie, je ne tournerai plus la langue sept fois dans ma bouche avant de
remettre son voyage, non, c’était urgent, eh bien, elle a raison, mais tu pourras lui
Ceux qui veulent venir, qu’ils viennent, les autres, tant pis! C’est fini, tout ça, je ne
maintenant, je n’ai plus envie de parler, de toutes façons, je n’ai jamais trouvé les
Lisa: Maman, tu ne veux pas qu’on t’aime, hein?
père! Toujours des mots inutiles à la bouche! Je n’ai jamais eu besoin d’amour pour
bisou, sans câlin, il paraît que ça l’a gêné dans sa vie de femme! Qu’est ce qu’il faut
de me marier et d’avoir des enfants.
fin, de nous dégoûter de toi? Mais tu ne pourras jamais, sinon, cela ferait longtemps
tu seras vivante on traquera en toi le moindre soupçon, la moindre faille, tu nous
La mère: Je suis fière de vous, je suis fière d’avoir fait de beaux enfants, je suis
moyens mais est ce que je vous aime? IL faudrait que j’y réfléchisse. Ce que je sais
je me souviens, à chaque fois, des bagarres avec votre père pour que je vous allaite!
de bisous avec votre père, toujours à vous toucher, vous embrasser, vous palper,
toujours en rut, prêt à me sauter dessus à la moindre occasion, il me répugnait, tu
m’a arrangé qu’il sombre dans l’alcool, au moins il me laissait tranquille, trop occupé
J‘ai toujours fait en sorte qu’il n’en manque jamais! C’est vrai qu’il
nous est arrivé de manquer de lait, de vin, jamais! Je te choque hein, tu vois c’est
fait du bien, en plus!
La mère: Je n’ai jamais été comme les autres, je le vois bien, partout où j’allais, je
voulu m’avoir. Mais cela m’était égal. Je ne ressens rien, ils me laissent indifférente.
d’une semaine à me regarder en face, toujours le regard fuyant, il était
choisir un, n’est ce pas? Mais dès qu’on s’est marié, en rentrant d’Algérie, tout s’est
temps je le laissais me baiser, c’est comme ca qu’on dit maintenant? Heureusement,