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Statut: Disponible

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Statut : Disponible

Pièce en 3 actes

Acte 1 Scène 1

Vlad : Vincent t’a pas appelé ? Si ça se trouve il ne va pas venir et on attend pour rien ; mais qu’est-ce qu’il a en ce moment, il est amoureux ou quoi ?

Fred : Lui, amoureux ?  Ça serait une bonne nouvelle au moins….Non, ce type est un vrai geek, on peut pas dire qu’il s’arrange avec l’âge. Tu sais qu’il n’a même pas téléphoné ou envoyé des fleurs à Lola pour son anniversaire ? Ces informaticiens ne sont pas comme nous, j’te dis…Je comprendrais jamais ce type. Dire que c’est notre frère…

Vlad : Mais il a toujours été comme ça, rappelle-toi, tout petit déjà….C’est la faute à maman, elle l’a trop chouchouté et voilà le résultat ! Faudrait qu’on fasse quelque chose pour lui, non ?

Fred : Et c’est quoi ce rituel du vendredi, à ton avis ? C’est pas pour lui qu’on est là ? Toujours à prévenir le moindre de ses désirs, et lui, qu’est-ce qu’il fait pour nous, tu peux me le dire ? Rien ! Jamais le moindre effort sous prétexte qu’il a la tête dans les nuages, un peu facile, non ? Je me demande si on lui rend vraiment service à continuer de le materner ainsi…Putain, il a plus de trente ans maintenant, c’est plus un ado ! Est-ce qu’il se doute seulement qu’il est en train de bousiller mon couple ?

Vlad : T’as des soucis avec Lola ?

Fred : Elle est juste persuadée que ce vendredi fraternel cache une liaison secrète, mais sinon, tout baigne….Bon, changeons de sujet, on va pas parler de nos meufs, ça va casser l’ambiance. Et toi, ça va ?

Vlad : Ouais, ça va….Je me demandais si au lieu de nous voir tous les trois chaque vendredi, on ferait pas mieux de sortir, de lui faire rencontrer des gens, des filles, quoi….

Fred : On a déjà essayé, tu sais bien que ça marche pas ; écoute, on devrait lui parler, tu crois pas ? Entre nous quoi ! Pourquoi  jouer les hypocrites ? Faut qu’il sorte de sa coquille, qu’il s’ouvre aux autres ; j’en ai ras le bol de ces soirées poker, à quoi ça rime ?

Vlad :  On ne peut même pas miser du pognon ! Mais, bon, tu sais bien que ça lui fait plaisir…

Fred : Mais tu trouves pas ça ridicule à la longue ? Moi, j’en peux plus, j’te l’dis tout net ! Je vais lui parler

Vlad : Et qu’est-ce que tu vas lui dire ? Vincent, y’en a marre de ton égoïsme autistique, ras le bol de s’faire du souci pour toi alors que finalement c’est toi qui mènes la vie la plus confortable des trois ?

Fred : Exactement !

Vlad: Tu sais aussi bien que moi que tu ne diras jamais ça ! On peut pas c’est tout ; il va se mettre à chialer, on le verra plus pendant des mois et on se fera encore plus de souci pour lui… Trouve autre chose…

Fred : Dans ce cas je vais balancer la vérité

Vlad : Quelle vérité ?

Fred : Que Lola organise depuis des mois ce qu’elle appelle des soirées de filles, et que j’y crois pas !

Vlad : Ah ! C’est pour ça que t’es si nerveux ? T’as pas confiance ? Quand même, c’est pas le genre de Lola….

Fred : Ouais, depuis quand tu l’as plus vue ? C’est normal, à ton avis, qu’elle embellisse de vendredi en vendredi ?… Et puis cette histoire d’adultère qu’elle veut me coller, je suis sûr que c’est pour mieux dédouaner ses propres incartades…

Vlad : Mais dis-moi, c’est sérieux ! T’as des doutes depuis longtemps ?

Fred : Des doutes, non, pas vraiment…mais ça m’angoisse ; elle s’épanouit sous mes yeux et je vois bien que je n’y suis pour rien…Elle s’échappe, j’le sens bien alors j’ai plus trop envie de jouer les nounous avec un vieux garçon, même si c’est mon frère, tu comprends ?

Vlad : Ben ouais ; écoute, vas-y si tu veux, je m’occuperai de lui ; je me doutais pas du tout….ça me fait tout drôle… Votre couple, c’est tellement du béton, donné en exemple  par  toute la famille, que vraiment, je tombe de haut là… Tu as raison, faut lui en parler exactement comme tu viens de le faire ; ça va le culpabiliser, juste ce qu’il faut, sans le condamner… Vas-y j’te dis, j’lui expliquerai…

Fred : Non, pas question ! D’abord, j’ai pas du tout envie de tourner en rond dans l’appart’ à me demander ce que fait Lola  et puis surtout je ne supporte pas l’idée que vous vous apitoyiez sur mon sort, ça c’est hors de question ! Ça y est, je suis sûr que ça va faire le tour de la famille et j’aurais droit maintenant aux regards d’affliction…Merde, qu’est-ce qu’il m’a pris de dire ça….

Vlad : Arrête Fred ! Je suis content que tu te confies à moi, je te promets de n’en parler à personne, ça va comme ça ? Ou tu veux que j’en touche deux mots à Catherine ? Elle pourrait tenter l’incrust’ vendredi prochain….

Fred : NON ! Pas un mot à Catherine ! Excuse-moi mais tu sais bien que ta femme est une vraie commère…. Jure-moi que ça reste entre nous deux, rien que toi et moi…

Vlad : Ok, mais tu penses ce que tu dis, là ? Tu vois vraiment Catherine en concierge, à colporter les rumeurs, ça me déçoit, elle est pas du tout comme ça Cat…

Fred : Excuse-moi, c’est pas ce que j’ai voulu dire, mais tu connais nos femmes, elles ont jamais pu se blairer…

Vlad : Pas faux… Bon, qu’est-ce qu’il fout ? On l’appelle ?

Fred : Déjà fait, toujours sur répondeur…

Vlad : ça me fait penser qu’il faudrait qu’on lui dise de changer son message ; chaque fois que je tombe là-dessus, j’ai l’impression qu’il est sur le point de commettre une bêtise

Fred : Oh la voix qu’il a, t’as raison, on dirait qu’il vient ‘enterrer toute sa famille….

Vlad : J’pense à un truc là….Si ça se trouve, il est homo et il sait pas comment nous l’annoncer…

Fred : Arrête tes conneries….

Vlad : Pourquoi pas ?

Fred : Ben tout simplement parce qu’il sait très bien que ça changerait strictement rien entre nous ! ça serait même une bonne nouvelle…non, j’y crois pas.

Vlad : Ouais…C’est dingue quand même . Je m’aperçois qu’on se connait pas ! Je ne connais pas mes propres frères ! Merde, ça me fait quelque chose….Tiens sers moi à boire, je sens comme un putain de blues arriver à triple galop.

Fred : On va jouer à un autre jeu ce soir…Ah, je l’entends, il arrive…. Allez, on va boire et on va parler.

Vlad : ahahhahha ! Tu te souviens quand on était petit ? Tu voulais toujours « parler » le soir, et Vincent écoutait dans son coin, sans jamais dire un mot….

Fred : Il était trop petit, il pigeait rien à nos histoires…

Vlad : Que tu crois…

Acte 1 Scène 2


Vincent : Oui, je sais ; désolé, vraiment, j’ai pas vu le temps passer…

Vlad : Bon, tu t’assois, tu prends un verre et tu racontes

Vincent : Quoi ? Qu’est-ce que tu veux que je raconte ?

Fred : Putain, Vincent. On est tes frères, alors tu nous racontes et c’est tout ! Nous, on est là à s’inquiéter pour toi, Vlad se remet même en question au cas où ça t’intéresserait de l’apprendre  et toi tu donnes rien, jamais…

Vlad : Bon, Fred, pas la peine de tout mélanger non plus…

Fred : Non mais c’est vrai ; nous, tu vois, on a des familles qu’on lâche pour toi chaque vendredi de l’année, pour TE voir, toi le type qui connait à peine la tronche de nos mômes, alors y’a un moment où faut savoir poser des questions, quoi !

Vincent : Je répète que je suis désolé ; ça suffit pas ? Et puis c’est quoi ces histoires, c’est nouveau ? Vous sacrifiez vos familles pour moi ? J’ignorais, alors faut dire la vérité, c’est ça ? Faut que j’avoue que j’ai toujours détesté les cartes en général, le poker en particulier, ça ira comme ça ?

Vlad : Quoi ? Mais c’est pour toi qu’on joue, nous on s’en tape, on préférerait sortir, rencontrer du monde, respirer la ville…C’est la meilleure celle-là !

Vincent : ça me faisait simplement plaisir de vous faire plaisir, et puis jouer au poker sans miser quoi que ce soit, je trouve ça encore plus inutile quoi !

Fred : Bon, ok ! C’est décidé, on arrête le poker, pas la peine de disserter des heures ou me rappeler que c’est sur mon initiative qu’on a débuté ce jeu ; allez-y, proposez autre chose, ça me ferait plaisir à moi aussi de ne pas me creuser les méninges, j’veux bien suivre pourvu que vous me soumettiez une idée….

Vincent : Il se passe quoi au juste ? Vous avez parlé dans mon dos, ou quoi ? J’ai l’impression de tomber comme un cheveu sur la soupe. L’essentiel c’est d’être ensemble, non ? Se retrouver, alors qu’on joue aux cartes ou au jeu de la vérité, quelle importance au fond…

Vlad : Tu vois, Vincent, c’est justement le problème avec toi ; rien ‘est important. Et nous ? On est important ou pas à tes yeux ?

Vincent : Mais quelle question ! Je rêve là, vous êtes ma seule famille, les seuls qui comptent et vous le savez mieux que moi, alors c’est quoi ces questions ?

Fred : Ben tu vois juste avant que tu n’arrives, on se disait justement avec Vlad, qu’on ne se connaissait  plus, on ne sait plus rien de la vraie vie des autres. On en est toujours resté à celui qui montrera la meilleure figure, celui qui réussit le mieux…

Vincent : Stop ! J’y suis pas dans votre rivalité de mâle dominant, jamais je n’y ai figuré, moi je suis resté le petit que vous vous efforcez de protéger, alors laissez-moi en dehors de ça, ok ?

Vlad : Il a pas tort pour le coup, reconnaissons-le. Toi, Fred, tu t’es toujours montré le fils aîné irréprochable, t’as même tenté de prendre la place de papa à sa mort, même guidé par ton bon cœur. Maintenant qu’on est adultes tous les trois on pourrait peut-être redistribuer les cartes, histoire de partir sur une meilleure donne, non ?

Fred :  Ah, c’est comme ça que vous me voyez ? Bientôt vous allez m’accuser de vous avoir castrés, non ? Quels ingrats vous faites tous les deux ! Mais admettons, c’est quoi alors ces cartes neuves ? Expliquez-moi, j’pige pas….

Vlad : Sois pas si susceptible !On est entre nous, c’est toi qui l’as dit, alors on pourrait en profiter au lieu de tirer la couverture à soi… Bon, Vincent, tu pourrais nous faire plaisir et te livrer un tout petit peu ; on sait bien que ce boulot d’informaticien c’est une vraie passion chez toi, et t’es un crack en plus, mais c’est vrai que depuis que tu bosses chez toi, tu t’es un peu plus enfermé dans un truc qui nous dépasse un peu. Tout ce qu’on veut c’est que tu partages un peu avec nous ; peut-être qu’on est largués, qu’on est déjà trop vieux, mais normalement c’est ce qu’on appelle un renvoi d’ascenseur.  Nous, on t’emmenait partout avec nous, t’as pas pu oublier alors te voir faire cavalier seul, ben ça nous chagrine ; faut que tu comprennes, c’est pas pour t’embêter

Fred : Ouais, c’est ça ; on dirait que tu nous caches quelque chose mais peut-être que nous ne sommes pas dignes d’entendre  une confidence, ou comme tu le disais quand t’étais gosse, que nous ne te comprendrons jamais. En fait, c’est ça, on voulait juste te dire qu’on était là pour toi mais on s’en voudrait de te forcer à faire quelque chose que tu ne veux pas. Dis nous simplement comment tu vois les choses, et je te promets qu’on te respectera comme avant. Rien n’a changé mais c’est pas plus mal de le rappeler de temps à autre.

Vincent : J’avoue que là vous me sidérez tous les deux ! J’ai peut être bien fait d’arriver en retard, même si je l’ai pas fait exprès. Bon, ok, j’suis dans la merde les gars…

Fred : Je le sentais, j’peux pas expliquer ça mais on le savait pas vrai, Vlad ?

Vlad : Raconte, c’est grave ? T’as besoin d’argent ? T’as fait une connerie ?

Fred : Je suis soulagé, j’vous raconte pas ! C’est con, mais qu’est-ce que j’me sens mieux….

Vincent: Les mecs, j’suis amoureux….

Acte 1 Scène 3.


Fred : Alors là, j’te coupe tout de suite, mais j’appelle pas ça être dans la merde ! Mais c’est génial, Vincent ! Allez, raconte ! Mignon ?

Vlad : Mais oui, on est au 21ème siècle, c’est bon, la société a évolué quand même ; t’as peur de quoi ? Du qu’en dira-t-on ?

Vincent : Euh, de quoi vous me parlez là ? Vous insinuez un truc ou je rêve, il s’agit d’une nana, les mecs !

Fred : Ah ? Mais alors, il est où le problème ? On est athées et pas xénophobes que je sache, qu’est-ce qu’elle peut bien avoir comme tare la meuf ?

Vincent : Ben…J’en sais rien

Vlad : Comment ça t’en sais rien, tu la connais un peu pour savoir que tu es amoureux non ?

Vincent : Je suis sûr d’être amoureux

Fred : Où est le problème  dans ce cas? Pourquoi tu serais dans la merde ? C’est quelqu’un de la famille, c’est ça ?

Vincent : Arrête, c’est pas drôle !

Vlad : Merde ! J’y suis, elle est mariée ! C’est pas Lola, au moins ?

Fred : Non, mais t’es malade, toi !

Vlad : Si on peut plus rigoler…

Vincent : Bon, ça suffit les délires ! J’suis amoureux mais je ne la connais pas physiquement, voilà !

Fred : Comprends pas

Vlad : Merde, Vincent tu t’es inscrit sur un site de rencontres ? J’y crois pas ! Mais y’a des photos sur Meetic, tu dois au moins savoir si elle est blonde ou obèse ou ce genre de truc indispensable…

Vincent : Mais non, vous n’y êtes pas du tout. Je cherchais pas à rencontrer quelqu’un, ça m’est tombé dessus quoi, comme dans la vie !

Vlad : Là, va falloir que tu expliques à tes vieilles branches de frères comment c’est possible de tomber amoureux, et sans le chercher en plus d’une personne anonyme. Qui c’est d’abord ? Qu’est-ce que tu sais d’elle ?

Vincent : Ben c’est ça le problème ; mais vous allez vous foutre de moi…Bon, disons, que je connais son âme mais pas son corps, sa voix ou son visage

Fred : Son âme ? C’est quoi cette blague ? Et les webcams, c’est pour les chiens ? Même moi je sais m’en servir….

Vlad : Ah bon ? Tiens, tiens…on en apprend tous les jours…. Mais, excuse-moi Vincent, j’suis un peu largué, là. Qu’est-ce qui te fait penser que son âme est belle, ou qu’elle te correspond …C’est quoi cette nouveauté ? Elle t’a converti ou quoi ? Tu vas pas entrer dans une secte, dis moi…

Vincent : Mais vous êtes dingues, hein ! Ça fait trois mois que nous entretenons une relation épistolaire…

Fred : Ahahhahaha ! Une relation épistolaire, voyez-vous ça ! Mais on est où là ? Chez Laclos ? En quel siècle tu vis, Vincent ? Plus personne n’écrit de nos jours, ou des sms illisibles par le commun des mortels au dessus de 16 ans. Tu sais ce que je crois ? T’as le syndrome de Peter Pan, tu te refuses à grandir, voilà la vérité, comme Mickael Jackson !

Vincent : Et bien, elle, elle écrit ! Et super bien en plus ! Et ça me touche, ça me parle, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise…j’ai eu tort de vous en parler, je savais que vous ne sauriez que railler bêtement. Laissez tomber, passons à autre chose…

Vlad : Non, Vincent ! Là t’es allé un peu trop loin ; t’as commencé par nous avouer que tu étais dans la merde, c’est bien qu’il y a un problème ; alors, dis-nous ! C’est quoi le véritable sujet ?

Vincent : Ben…. Pff, vous allez encore vous esclaffer

Fred : Allez !

Vincent : Elle veut qu’on se rencontre, voilà !

Vlad : Dans ce cas, c’est qu’elle doit être à peu près présentable. Tu ne t’y attendais pas ?

Vincent : Pas si vite. J’ai peur de tout gâcher ; vous pouvez pas comprendre…

Fred : Mais regarde-toi, Vincent ! Elle va craquer ! T’es un beau mec, t’as une situation et t’es célibataire, faut foncer, vieux, si elle te plait pas ben c’est pas grave, y’en a tellement….

Vincent : Mais vous le faites exprès ou quoi ? J’aime cette fille !

Vlad : Alors, qu’est-ce qui te retient ?

Vincent : Je sais pas, j’ai la frousse ; j’ai vraiment la frousse

Fred : Bon, là, j’avoue que j’sais plus quoi dire. Sauf que ça devait arriver, à force de t’enfermer peu à peu dans cette virtualité ; voilà où tu en es…C’est moche…

Vlad :  Non, moi je dis pourquoi pas sauf que je ne comprends pas ta panique ; peut-être que tu ne veux pas t’avouer que tu ne l’aimes pas autant que tu l’imagines, ou que tu préfères l’idée de l’amour à l’amour lui-même…

Vincent : J’en sais rien, je comptais sur vous en fait

Vlad : Comment ça, sur nous ?

Vincent : On a rendez-vous dans trois jours dans un café et j’avais pensé envoyer un de vous deux à ma place…

Fred : Mais t’es fou, toi ! Hors de question, hein, même pas en rêve !!!

Vincent : Je sais, c’est une mauvaise idée, j’suis qu’un lâche, d’ailleurs elle me l’a dit tout à l’heure, c’est pour ça que j’étais en retard, vous savez tout ! Elle m’a écrit « ne crains rien mon beau peureux, à part tomber amoureux »….mais ça change rien, j’ai le cœur dans une centrifugeuse, j’ai pas le cran, voilà, je me méprise mais c’est comme ça….

Vlad :  Mais c’est mignon, ça ! Faut te jeter à l’eau mon gars, je t’accompagne si tu veux…

Vincent : NON !

Vlad : Mais t’es con ou quoi ? Et si c’était la femme de ta vie ?

Vincent : Putain, me dis pas ça, Vlad

Fred : Y’a vraiment que toi pour te mettre dans des situations pareilles, hein… Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Vlad : Oh, ça fait avancer le schmilblick, ça, Fred ! Toujours le bon mot pour réconforter…Bon, banco, j’irai moi !

Vincent : Tu ferais ça ?

Vlad : Pourquoi pas ? Mais j’dois me faire passer pour toi, c’est bien ça ? Va falloir que tu m’en dises un peu plus sur elle, dans ce cas.

Fred : J’ai du mal à cautionner cette idée, j’avoue. Vous vous rendez compte que vous vous foutez de la gueule de cette fille ? C’est dégueulasse.

Vlad : Mais non ! C’est pas dégueulasse ; moi, j’vois ça comme un petit jeu sans conséquences. Je bois un verre avec elle, comment elle s’appelle au fait ?

Vincent : Mina

Vlad : Voilà, je bois un verre avec Mina, et si je considère qu’elle convient à mon frère, je donne mon feu vert, c’est bien ça ?

Vincent : Ouais ! Merci Vlad ! Fred, j’suis pas fier de moi faut pas croire, simplement c’est au dessus de mes forces, tu comprends ? Me juge pas, s’il te plait…

Fred : Je ne te juge pas, mais une relation qui débute par un mensonge, ça donne quoi à ton avis ?

Vincent : Elle comprendra, je suis sûr qu’elle comprendra.

Fred : Et si elle tombe amoureuse de Vlad ?

Vlad : ça fait partie du jeu….Non, j’déconne….

Vincent : Dans ce cas, c’est que je me serais gouré sur toute la ligne…

Vlad : J’pige de moins en moins mais c’est parce que tu me le demandes que je le fais, on est bien d’accords là-dessus ? Tu ne m’en voudras pas, tu promets ?

Vincent : Au contraire, je t’en serais éternellement reconnaissant

Fred : Vous êtes deux inconscients immatures ; j’ai honte de vous deux…

Vlad : oh, fais pas ton rabat –joie, on part pas à la guerre

Fred : Je me demande si vous avez jamais aimé, l’un et l’autre….Et cette fille en cobaye, non franchement, vous vous embarquez dans un truc qui va vous achever….

Acte 1 Scène 4


Vlad : Bon, c’est cool, on a trouvé le thème de la soirée… Tu dis que c’est dans trois jours,  lundi, c’est ça ? A quelle heure ?

Vincent : 18 heures au petit bar en face de la poste, tu vois…

Vlad : Hum, ok je décommanderai un rendez-vous ; en revanche, va falloir tout me balancer, je pars ce week-end, on ne se verra plus d’ici lundi …

Fred : Alors, ta décision est prise ? Une fois de plus, tu mâches le boulot de ce fainéant ? Tout ça pour flatter ta petite conscience ; Vincent, réfléchis, et vas-y, toi !

Vlad : Mais tu vois pas comme il est mal là ? Ça t’amuse de le rabaisser encore ? Qu’est-ce que ça peut faire que j’y aille à sa place ? Il ne va rien se passer, on va parler et c’est tout, qu’est-ce que tu t’imagines ?

Fred : Ok, j’ai rien dit mais vous vous souviendrez que je vous aurai mis en garde

Vlad et Vincent : Oui papa !

Vincent : Tout a commencé sur facebook, vous connaissez ?

Fred : Et en plus il nous prend pour des demeurés !

Vincent : J’ai rejoint un groupe quelconque, je ne me souviens plus de l’intitulé ; elle y figurait et j’ai cliqué sur son blog. Simple hasard, vous me croirez ou non. Je suis tombé sur une nouvelle écrite par elle, vraiment drôle et  j’ai laissé un commentaire, elle m’a répondu et voilà…

Vlad : Et voilà, quoi ? C’est un peu court jeune homme, imagine qu’elle me pose des questions sur mes lectures ou je ne sais quoi…

Fred : C’est injouable, j’vous dis ; si la nana a deux sous de jugeote elle va vite s’apercevoir que vous la menez en bateau, et c’est le pire affront qu’on puisse faire à une femme, vous pouvez me croire.

Vincent : On a décidé qu’à notre premier rendez-vous , on fera comme si on ne se connaissait pas du tout ;  en fait, elle tient juste à vérifier  une hypothèse

Vlad : Une hypothèse ? Aïe ! J’aime pas ça, c’est une scientifique ?

Vincent : elle est prof

Vlad : Shit ! Je déteste ça, les profs…T’aurais du le dire tout de suite. De français, je parie ?

Vincent : C’est une évidence…

Vlad : Double shit ; faudra que j’cause correc’

Fred : J’te l’avais dit ; ça sent….

Vincent :  Mais c’est quoi ces préjugés ringards ?

Vlad : C’est quoi son hypothèse au juste ?

Vincent : Nous nous connaissons d’une vie antérieure, je sais, moi aussi j’ai rigolé mais pas elle.

Vlad : Ouais, mais là ça craint ! Car même si son hypothèse était exacte, et bien c’est l’échec assuré puisque je ne suis pas toi, capito ?

Fred : Mon dieu, mon frère est encore plus barjo que je le craignais… Evidemment que c’est de la foutaise cette hypothèse, on voit bien que vous ne connaissez vraiment rien aux femmes…Elle t’embrouille mon gars, et vous êtes deux à prendre ses prédictions imbéciles au pied de la lettre, ben dis donc, c’est dramatique !

Vlad : Bon, on a bien compris, Fred alors soit tu restes et tu écoutes sans piper mot soit tu te casses, excuse-moi mais on va pas y passer la nuit non plus…

Vincent :  En fait, sois naturel, j’ai confiance, y’a rien de particulier à savoir, on ne parle jamais de nos vies

Vlad : Ben vous parlez de quoi alors ?

Vincent : …De poésie, de voyages, de lectures, de l’actualité parfois….Est-ce que je sais moi, de nos sentiments

Vlad :  Vous en êtes où alors ? Tu t’es déjà déclaré ?

Vincent : Euh, pas vraiment, pas directement

Vlad : Tu m’aides beaucoup Vincent ; merci ! T’es sûr que tu n’as rien de plus à me dire, je sais pas, sur vos goûts, je connais les tiens heureusement mais les siens ?

Vincent : Euh…

Vlad : T’es sûr que tu la connais ? Elle n’a jamais laissé deviner un détail sur son physique ? Tu ne sais vraiment pas à quoi elle ressemble ? Son âge, sa corpulence, la couleur de ses cheveux, je sais pas moi ! Comment vous allez vous reconnaître d’abord ?

Vincent : Ah oui, faut que j’te passe le bouquin

Vlad et Fred : Quel bouquin ?

Vincent : Belle du Seigneur

Vlad : Mama mia, j’l’ai jamais lu….

Vincent : Si ça peut te rassurer, elle  ne va pas t’interroger là-dessus. Et puis elle m’a déjà annoncé qu’elle avait un autre rendez-vous une heure plus tard ; tu vois, faudra aller à l’essentiel…

Vlad : Venons-en alors, c’est quoi ton essentiel ? Quelles infos veux tu que je te rapporte ?

Vincent : Aucune en particulier, tu me raconteras tout, et surtout cette première impression  fondamentale, d’après elle

Vlad : Ce s’rait pas une chieuse par hasard ? Je ne  la connais pas encore mais elle m’a tout l’air de faire partie de cette catégorie…

Vincent : Je t’en prie, Vlad, tu seras sympa, hein ?

Vlad : Attends ! Tu me connais quand même…

Vincent : Justement, c’est ce qui me fait peur

Vlad : Et toi ? Tu seras où ?

Vincent : Chez moi, je bouge pas, je t’attendrai avec un bon repas chaud en guise de récompense

Fred : J’pourrai venir ?

Vincent : Bien sûr, Fred, enfin !

Fred : Parce qu’on sera pas trop de deux, m’est avis. Tu risques d’être déçu, t’y a pensé ?

Vincent : A ton avis ?

Acte 2.Scène 1


Vincent : Quelle heure est-il ?

Fred : 5 minutes de plus que tout à l’heure, vingt-heure trente et une ; quelle impatience,  p’tit frère…

Vincent : Mais c’est bizarre quand même, tu trouves pas ? Il devrait être là depuis une heure au moins….Il s’est passé quelque chose, j’en suis sûr…

Fred : A force de jouer avec le feu aussi …. C’est pas lui, là ?

…….

Vincent : Ben alors ? Pourquoi t’as autant tardé ?

Vlad : Bonjour, hein ! Mais t’as pas vu le temps ? Dès qu’il pleut trois gouttes on peut plus circuler, tu vas pas me reprocher ça aussi…

Vincent : Non, désolé, installe-toi. Alors ?

Vlad : Hé hé….

Fred : ça y est, c’est parti, monsieur va nous faire le coup du suspens….

Vlad : Vous avez l’air à cran tous les deux ; alors j’vais faire court, tout s’est bien passé, voilà, vous êtes contents ?

Vincent : Bon, Fred, commence pas ! Non, allez Vlad, raconte tout depuis le début, tiens commence par le premier regard.

Vlad : Le premier regard ? Mais comment on raconte ça ? J’en sais rien moi… Elle a les yeux marron, euh, je crois…

Vincent : Elle t’a souri ?

Vlad : Non, elle s’est jeté sur mes mollets et les a pas lâchés, un vrai pitbull c’te gonzesse….Oh, les mecs ! Détendez vous ! Evidemment qu’on s’est souris ;  entre personnes civilisées, ça se fait non ? J’en ai même gardé une crampe, tiens….

Vincent : Et sa voix, elle est comment sa voix ?

Vlad : Mince alors, tu vas me poser ce genre de colles pendant toute la soirée ? Sa voix, ben comment expliquer, un brin haut perché mais j’mets ça sur le compte du stress, enfin je veux l’espérer…

Vincent : Comment ça, elle a une voix de casserole ?

Vlad : Quand même pas, mais pas loin…

Vincent : Elle a un accent ?

Vlad : Je pense qu’elle est française pure souche depuis des générations, t’auras aucun problème pour te procurer tous les papiers nécessaires à la publication des bans….

Fred : Et si tu arrêtais de jouer avec les nerfs de Vincent,  l’essentiel on avait dit : elle est jolie ? Quel âge ?

Vlad : Jolie, jolie, j’en sais rien moi ;  vous me posez que des questions vagues aussi. Elle est normale, entre 30 et 35 ans, difficile d’être précis ; en fait, c’est ce qu’on appelle une personne sérieuse ….

Vincent : Ah bon ? Mais on fait que se marrer ensemble….

Vlad : Elle doit être plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral… A ce propos, j’espère que j’ai pas fait une bourde…

Vincent et Fred : QUOI ?

Vlad : Ben, elle voulait absolument connaître mon écriture…Elle m’a demandé d’écrire un truc sur la page de garde de son bouquin, là….J’étais embêté, vous pensez bien, j’ai essayé d’imiter l’écriture de Vincent

Vincent : Oh non ! Mais qu’est-ce que tu as écrit ?

Vlad : …..

Fred : Pathétique, allez crache le morceau, t’as écrit ton nom !

Vlad : Comment tu sais ? Enfin, non  quand même, pas le mien, j’suis pas con à ce point…

Vincent : Elle te demande d’écrire un truc et toi tu écris ton nom ????????? J’y crois pas !

Vlad : Au moins ça l’a fait rire, c’était pas gagné, j’vous jure… D’ailleurs elle a eu l’air moins tendu après…

Vincent : Tu m’étonnes, c’est foutu….

Vlad : Ouais, ben alors ça, je l’attendais…J’aurais bien voulu vous y voir, hein ; j’avais l’impression de passer  devant une examinatrice qui chausse des lunettes pour lire un mot, j’en avais des sueurs froides, dites donc !

Fred : Mais de quoi vous avez parlé ?

Vlad : Ben au début on était un peu gênés, alors on parlait pas trop, on se souriait en buvant nos verres…d’où ma crampe..

Vincent : Vous avez bu quoi ?

Vlad : Je suis arrivé le premier, j’ai commandé un demi

Fred : Mais Vincent déteste la bière !

Vlad : Elle a commandé un thé …Sachet à part…

Fred : Ah ouais, ben voilà, tout est dit ! T’étais habillé comme ça, en costume ?

Vlad : Oh les mecs, j’ai bossé moi aujourd’hui ! J’aurais du me changer ? Vincent ? Tu m’as rien dit là-dessus…

Vincent :  Au point où on en est…. Non, mais t’inquiètes, j’crois pas lui avoir jamais dit comment je me fringuais ou ce que je buvais… Non, ce qui me tracasse c’est que tu n’aies rien à me révéler  sur elle ; c’est une fille quelconque, sans âge et sans charme, c’est ça ?

Vlad : Je connais mal tes goûts aussi, peut-être qu’elle te plaira, c’est difficile… En tous cas, elle louche pas, n’a ni bec de lièvre ni nez crochu, les cheveux châtain coupés au carré sur la nuque, taille moyenne, poids moyen… Ouais, voilà, elle est moyenne, quoi….J’ai dit une bêtise là ?

Fred : Disons qu’en l’occurrence tu ne fais pas honneur à ta légende de meilleur commercial de ta boîte…

Vlad :  Le lundi aussi, c’était pas un bon choix pour moi, c’est ma journée la plus stressante de la semaine, j’ai enchaîné des réunions toute la journée alors celui de 18 heures…

Vincent : T’aurais pu le dire, en fait ça t’a fait chier d’y aller

Vlad : Pas du tout ! T’y es pas du tout ! Au contraire, je me suis dit que ce serait un bon palliatif mais justement, dès que je l’ai vue j’ai eu l’impression d’avoir un rendez-vous d’affaires, elle est un peu revêche quand même, un poil sur la défensive….

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Fred : ça c’est pour toi, Vincent. Ça doit être elle qui te t’envoie son compte rendu… Te gêne pas pour nous, on t’attend….

( Vincent quitte la pièce)

Fred : T’en fais pas un peu trop, là ?

Vlad : J’y peux rien, elle est mortelle la meuf

ACTE 2 Scène 2


Fred : Est-ce que t’étais obligé de dire à Vincent que cette fille est sans relief, aussi… Il attendait beaucoup de ce rendez-vous, t’aurais pu le préparer un peu, te montrer diplomate….

Vlad : C’est pourtant ce que j’ai essayé de faire ; tu auras remarqué que je lui ai épargné son accoutrement ; la fille s’habille dans un camaïeu de beige et de marron, j’t’assure je croyais que ça ne se faisait plus depuis les années 70 ; et tu vas croire que j’affabule mais elle portait un sous-pull sous un gilet, je ne sais pas si tu réalises ! UN SOUS-PULL BEIGE SOUS UN GILET CROCHETE MARRON….

Fred :  Avec une jupe longue en tergal sur des bottes en skaï ? Arrête, Vlad !

Vlad : Voilà exactement pourquoi je n’ai rien dit. Mais tu vas rire…

Fred : Elle arborait une médaille de la sainte vierge au bout d’une fine chaîne en or au dessus de son col roulé ?

Vlad : Ahhhhaa, pas fais gaffe… Non, elle a un clebs.

Fred : Quelle marque ?

Vlad : Aucune idée, genre chihuahua tu vois ; le petit toutou  n’a pas cessé de lui lécher le menton et les mains, c’est une dégueulasse, j’te dis ! J’peux pas dire ça à Vincent, si ?

Fred : Surtout pas, malheureux !

Vlad : Non, j’t’assure c’est pas du tout une fille pour lui. Et puis j’ai tout de suite vu que je ne lui plaisais pas du tout, ça m’a refroidi, quoi…

Fred : Ouais, en même temps , t’étais pas vraiment là pour lui plaire…

Vlad : écoute, c’est simple, j’avais l’impression d’être un gamin face à elle, et puis sa façon de tortiller ses mains, tout le temps, on voit qu’on a affaire à une vieille fille, si ça se trouve elle est encore vierge, non mais j’t’assure ça fait quelque chose de se trouver face à une telle caricature…

Fred : Moi qui m’attendais au portrait d’une bimbo… C’est sûr, tu ne dresses pas là le portrait robot de la femme idéale mais si elle plait à Vincent, pourquoi pas, hein ?

Vlad : Mais tu veux rire, j’espère ! Tu connais la meilleure ?

Fred : N’en rajoute pas trop et dis plus rien de méchant à Vincent, d’accord ?

Vlad : Faudrait savoir ce que tu veux, je croyais qu’il ne fallait plus le ménager…

Fred : En douceur, tout de même, il est fragile le petit

Vlad : Ouais ? Alors il va apprécier d’apprendre qu’elle vit toujours chez sa mère…

Fred : Tétraplégique ?

Vlad : J’ai pas demandé mais elle bosse pas en attendant, j’sais pas si Vincent est au courant ; elle a pris une disponibilité d’un an…

Fred : ah bon ? Mais pour quelle raison ?

Vlad : J’ai pas bien compris si c’était pour se caser ou écrire un roman, peut-être les deux ; elle prenait mes questions anodines pour de véritables agressions, pourtant j’crois avoir été plutôt sympa…Non, faut l’admettre, on n’a aucun atome crochu !

Fred : Ohé ! As-tu bien compris qu’il ne s’agissait pas de toi dans cette histoire ? Je me demande…

Vlad : J’ai peut-être été à côté de la plaque ; faut dire qu’elle s’exprime par citations ; tu vois le genre, toujours un proverbe à la bouche, c’est d’un pénible…

Fred : Des proverbes ? Comment ça ?

Vlad : Ben, par exemple lorsqu’elle est arrivée, elle était un peu trempée tu vois, rapport à la pluie ; elle retire son imper et me lance d’entrée, avant même un bonjour «  il pleure dans mon cœur comme il pleut dehors »

Fred :Sur la ville…. Comme il pleut sur la ville…

Vlad : Tu connais ce proverbe, toi ?

Fred : C’est un poème, Vlad !

Vlad : Ah ? Oups, j’ai p’t’être fait une autre bourde alors…

Fred : Ne me dis pas que tu as répondu à ça ?

Vlad : oh, juste une petite blague pour détendre l’atmosphère…

Fred : Vlad !

Vlad :  J’ai juste dit : il pleut des gouttes d’eau bientôt y’aura des mares d’eau

Fred : avec l’accent ?

Vlad : Ben oui, sinon c’est pas drôle.

Fred : T’es en train de me dire que tu  as répondu : il pleut des couteaux bientôt y’aura des marteaux au poème de Verlaine ?

Vlad : C’est de Verlaine ? Marrant, j’pensais que c’était un proverbe alsacien…

Fred : Tu racontes pas ça à Vincent, il s’en remettra jamais…. Quelle idée, mais quelle idée débile de t’envoyer là bas…

Vlad : Mais on s’en fout c’est un thon de toute façon, qu’est-ce que ça peut faire ?

Fred : Mais tu vois pas dans quel état il est ? ça fait une heure qu’il tourne en rond comme si sa vie était suspendue à la tienne,  t’es vraiment un sombre rigolo, on peut pas te faire confiance , tu changeras jamais…. Vincent est un je-m’en-foutiste et toi tu prends tout à la rigolade, il n’y a que moi qui ai gardé la tête sur les épaules dans cette famille, c’est dingue quand même !

Vlad : Alors il fallait y aller toi-même, t’aurais pu enchaîner…

Fred : Ouais, celui-là au moins de poème, je connaissais, comme tout le monde à part toi ! Inculte !

( Vincent entre dans la pièce et se rue sur Vlad)

Vincent : Espèce de salopard !

Acte 2 Scène 3

Fred : Arrête Vincent ! Qu’est-ce qu’il te prend ? Je t’avais prévenu que ça finirait mal, mais tout de même, vous allez pas vous entretuer pour une vieille fille qui pue le chien mouillé !

Vincent : Hein, qu’est-ce que t’as dit ? Répète !

Vlad : Mais qu’est-ce que j’ai fait ? Vincent, dis-moi ! J’ai pas été à la hauteur, ok, j’admets mais j’ai pris ce risque pour toi ! Tu te souviens ? A TA demande ! A ta demande expresse, Fred est témoin !

Vincent :  Bon, allez ; faut oublier cette lamentable histoire, tout est de ma faute, j’ai pas assuré ; allez-y, c’est bon…Vous en faites pas, j’m’en remettrai…

Fred : C’était elle ? Elle t’a donné sa version des faits ?

Vincent : Oui, c’était elle…. Une fin de non recevoir à laquelle j’ai tout de même répondu, mais c’est cuit !

Vlad : J’ai fait mauvaise impression, c’est ça ?

Vincent : Laisse tomber, j’te dis, c’est ma faute…( il se lève et déambule) Mais, mais… Est-ce que tu t’es VRAIMENT senti OBLIGE de retrousser tes manches pour faire admirer ta Rolex ? C’était vraiment INDISPENSABLE, tu crois ? Pff… Mieux vaut oublier….

Vlad : Attends ! Elle t’a raconté ça ??? Elle est pas gênée ! Elle a failli m’ébouillanter avec son thé et OUI, j’ai été obligé de retrousser mes manches, désolé ! Encore heureux que ma montre est étanche, putain j’y crois pas !

Fred : Voilà pourquoi il faut toujours comparer les versions…. Elle te voit en frimeur tout en taisant sa maladresse, intéressant….

Vlad : Euh, Fred, épargne-nous ta vision psychanalytique, s’il te plait. C’est une frustrée point barre !

Vincent : C’est sûr ! Faut vraiment être frustrée pour pas sauter sur son siège comme un cabri et se pâmer devant ta BM que tu as pris la peine de garer JUSTE en face du bar, et dont tu actionnais la télécommande pour mieux t’en gausser ; un sarkoziste primaire, voilà comme elle me voit !

Vlad : Rien à voir ! C’est la seule place que j’ai trouvée et l’alarme s’est déclenchée ! J’étais bien obligé de l’arrêter non ? On s’entendait plus…. Quoi ? Quoi ?

Fred : Rien, mais , non rien…. Tu connais Vlad, Vincent, j’te l’avais dit….

Vlad : ça va être de ma faute à présent ?

Vincent : Et ton portable qui n’arrêtait pas de vibrer sur la table, c’est d’un goût, ça aussi….

Vlad : Elle est bonne celle-là ! Je prends sur mon temps de travail pour palier tes défaillances et j’fais tout de travers ; mais fallait pas m’envoyer au front mon p’tit gars ! Maintenant si tu crois tout ce que cette petite prof au chômage te raconte, c’est ton problème, nous on ne se connaît que depuis une petite trentaine d’années,  ça vaut quoi face à cette fulgurance virtuelle ? Peanuts ! T’as raison, va ! Fais du bien à Jean il te répond en cagant ! Tu lui répondras ça de ma part à ta fanatique des proverbes !

Vincent : C’est quoi ce nouveau délire ?

Fred : Laisse tomber. Tu ne peux pas honnêtement reprocher à Vlad d’être ce qu’il est ; on le connaît nous, on sait bien qu’il est addict à tous ces signes ostentatoires de richesses. Tout autre que nous le prendrait pour un parvenu, c’est ce qu’a pensé ta copine, bon, rien de bien original en l’espèce

Vlad : C’est moi le parvenu ? Parce que je ne porte pas des costumes Kyabi ? Parce que j’aime la qualité, c’est ça ? Mais est-ce qu’elle sait au moins d’où je viens la fonctionnaire de mes fesses ? Est-ce qu’elle se doute tout ce que j’ai pu endurer avant d’en arriver là ? Mais je l’emmerde moi, la mal baisée qui pue du bec !

Vincent : Va pas trop loin, Vlad…. Je prends tout sur moi ; Fred avait raison, c’était une mauvaise idée, inutile de te remettre en question pour si peu ; EXCUSE-MOI et merci pour ton geste, vraiment…Je me suis emporté pour rien ; elle n’a pas à te juger, c’est toi qui as raison, ça va comme ça ou je dois m’allonger à tes pieds ? Mais regarde-moi et réponds franchement : elle pue vraiment du bec ?

Vlad : Non ;  enfin, je sais pas, quand je me suis avancé pour lui faire la bise, elle m’a tendu la main ; une poignée plus que ferme, je dois dire ; et les mains glaciales et sèches…

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Fred : Ah ! Rebondissement dans l’affaire Mina ! J’sais pas ce que tu lui as écrit, mais on dirait bien que ça a porté ses fruits…

Vlad : Bon, j’me sauve moi ! M’en voulez pas mais j’ai une famille qui vit dans un logis bien rutilant ! Et le lundi, j’bouffe pas des raviolis ! Arrivederci la compagnie et tenez moi au courant !

Vincent : J’y manquerai pas et bien le bonjour chez toi ; merci hein, désolé pour tout ça…Tu restes Fred, j’reviens tout de suite….

Acte 2 Scène 4.


Vincent : J’ai déconné non ?

Fred : On peut dire ça comme ça mais je…

Vincent : Oui, tu m’avais prévenu, je sais. Non, mais là j’pensais à Vlad…

Fred : Vlad, Vlad…. Mais pourquoi on l’appelle comme ça aussi, ça vient d’où ?

Vincent : De sa rencontre avec son égérie, c’est une trouvaille de Cat’

Fred : Ah oui, c’est ça : Cat’ et Vlad’, c’est hyper tendance …. Dorénavant je l’appellerai à nouveau Vladimir, ça le fera peut-être atterrir…Non mais c’est vrai, ils se prennent pour qui  tous les deux ? Cat et Vlad’ à Megève, Vlad et Cat aux Bahamas,  Cat et Vlad dans leur 200 mètres carré…

Vincent : Bonne idée, comme ça ta réputation de vieux jaloux aigri reprendra du poil de la bête…

Fred : J’suis un ringard, inutile de le souligner, Lola l’a déjà fait pas plus tard qu’hier.

Vincent : Lola ? Alors, là tu m’étonnes, c’est pas son genre.

Fred : Oui, Vlad et toi avez toujours été en admiration béate devant elle ; Lola la classe vous l’appeliez, tu te souviens ? En ce temps, elle m’admirait encore mais c’est du passé, maintenant j’suis un has been ; mon cabinet puerait le rance et ma clientèle trop âgée me rangerait dans la catégorie des préretraités. D’un côté, elle a pas tort, j’le vois bien, j’me sens largué en ce moment, j’ai toujours l’impression d’avoir un train de retard, tout va trop vite pour moi…

Vincent : Oh, Fred, ça va pas ?

Fred : ça va s’arranger, va ; j’ai confiance…Toi aussi tu crois que je devrais informatiser le secrétariat ?Tu pourrais y jeter un œil à l’occasion ?

Vincent : Bien sûr, sans problème, vieux ! Lola a raison s’il s’agit de ça ; faut penser à la suite, et puis arrête de te braquer face à la modernité, faut s’adapter c’est tout, y’a aucune raison de flipper devant un logiciel de gestion de rendez-vous. Sérieusement, Fred, Lola est une fille géniale, va pas tout gâcher pour un détail….

Fred : Oui je sais bien, vous avez raison tous les deux ; j’y ai pensé toute la journée…

Vincent : Je passe demain, promis !

Fred : Merci  mais je te paierai pour ça, hein, ne t’en fais pas j’suis pas du genre à exploiter la jeunesse qui se lance…

Vincent : Il s’agit bien de ça, va ! On verra ensemble l’étendue des dégâts, en début d’après-midi, ça te convient ? Le matin, je peux pas…

Fred : Parfait ! Bon, revenons à nos moutons ; t’en es où alors avec Mina ? Tu lui as dit quoi pour ce rendez-vous raté ?

Vincent : Ben ça, justement…. Que j’avais une crève pas possible et que j’avais confié à mon frère ce rendez-vous qu’il a cru bon d’honorer à ma place sans me demander la permission…

Fred : Sans blague ? Mais t’es machiavélique ! Ahahahhaha ! ça me fait plaisir, tiens, je n’aurais pas pensé que tu sois capable d’un tel mensonge … Ben dis-donc ! Les temps changent…Et alors ? Comment elle l’a pris ?

Vincent : Avec un grand éclat de rire ! C’est pour ça que je m’étonne que Vlad l’ait trouvée si sérieuse, elle a beaucoup d’humour ! Elle m’a confié que dès le premier regard elle a vu que quelque chose clochait, que je ne pouvais être ce bonimenteur

Fred : Bonimenteur ? Elle a dit ça ?

Vincent : C’est le terme qu’elle a utilisé, oui. Elle a tout de suite tiqué sur le costume Hugo Boss, et puis sa façon de dégainer sa carte gold pour régler l’addition…toute la panoplie, quoi….

Fred : Forcément, c’est une intellectuelle qui ne pouvait que se montrer insensible à ce genre d’esbroufe ;  tu vas rire, mais j’ai regretté de ne pas y être allé moi-même ; après tout, c’était mon rôle d’aîné …

Vincent : Il est pas trop tard…

Fred : Qu’est-ce que tu dis, tu déconnes là ?

Vincent : Ben…

Fred : Chat échaudé craint l’eau froide, ça te rappelle rien ?

Vincent : SI ! Justement, qu’est-ce qu’il a voulu dire Vlad, en parlant de ces proverbes dont elle serait férue, il t’a rien dit là-dessus ?

Fred : Non, ça m’aura échappé…Ne me dis pas qu’elle te donne une seconde chance que tu es déjà prêt à envoyer bouler ?

Vincent : Elle veut qu’on dîne ensemble …

Fred : Quand ?

Vincent : Maintenant !

Fred : Mais il est presque 22 heures !

Vincent : Elle m’attend dans un petit restau russe où elle a ses habitudes… Fred, s’il te plait…

Fred : Non, mais là c’est la chance du débutant ! Prends ton courage à deux mains et fonce !

Vincent : Ecoute, j’aimerais bien avoir ton avis sur elle ; j’sais pas pourquoi mais tu sembles plus en phase…Comme ça j’aurai deux sons de cloches…

Fred : T’étais à deux doigts de casser la gueule à Vlad tout à l’heure et tu veux m’envoyer au charbon, quitte à tout perdre ? Nous tes frères, et puis Mina ? C’est pas raisonnable…

Vincent : Je sais bien que ça n’a rien de raisonnable. J’avais la frousse et maintenant j’ai honte ; j’aurais pas la force … si tu n’y vas pas, j’irai pas non plus… JE PEUX PAS, tu comprends ça ? J’en suis incapable

Fred : Tu vas me maudire mais tant pis, faut que t’ailles voir quelqu’un, Vincent. Faut que tu consultes. Ton comportement n’est pas normal. C’est juste la vie, rien que la vie ! Si tu te plantes t’auras au moins cette satisfaction d’avoir essayé, tu comprends ça ?

Vincent : Mais qu’est-ce que tu crois ? Que je suis fier de ça ? Que je te demande ce truc insensé pour mieux me vautrer dans ma propre merde ? JE SAIS TOUT CA ! Ça me rend malade ! Tu veux tout savoir ? Depuis 18heures, j’ai vomi trois fois !Tu veux d’autres détails ragoûtants de ce style ? J’en ai d’autres en magasin….

Fred : Admettons que j’accepte, il se passera quoi par la suite ? Qui tu enverras au troisième rendez-vous ? QUI ??????

Vincent : Si tu y vas ce soir, je te jure que je ne te demanderai plus rien ; je prendrai mes responsabilités…. Ce qu’a dit Vlad de Mina ne colle pas du tout avec ce que j’ai imaginé, toi tu seras plus objectif, j’en suis sûr… Je pourrais faire la part des choses et je trancherai dans le vif ! Je te promets…

Fred : Tu sais que c’est la chose la plus absurde que j’aurais accompli dans toute ma putain de vie, tu te rends compte de ça ?

Vincent : ………

Fred : Il est où ce restau ?

Vincent : T’es sérieux ?

Fred : Je peux pas te voir dans cet état ; c’est plus fort que moi….

Vincent : T’es un vrai frère ! Merci

Fred : Ne me dis SURTOUT pas merci.

ACTE 3 Scène 1


Vincent : Tu vois c’était pas bien méchant… Une petite heure de formation pour ta secrétaire et l’affaire est dans l’sac….

Fred : Oui, c’est bizarre faudra que je m’interroge là-dessus…On en fait toute une histoire, mais au fond c’est qu’une application qui va simplifier mon travail et celui de Gilberte ; en espérant qu’elle ne s’en effarouchera pas trop ; elle est comme moi, tu sais, de la vieille école…

Vincent : Ne t’inquiète pas pour ça, elle pourra même jouer au solitaire entre deux tâches, je suis sûr qu’elle va adorer… Tu te souviens ? Maman était dingue de ce jeu…

Fred : Mouais, j’vais quand même pas la payer à jouer, faut pas charrier…Non, je me demande pourquoi j’en ai fait une sorte de montagne insurmontable, un peu comme toi avec Mina quoi… Pourquoi on se crée soi-même ses propres peurs irrationnelles, t’as une idée ?

Vincent : Pour moi j’sais pas mais en ce qui te concerne je pense juste que ton esprit borné refusait que cette simple idée te soit soufflée par un tiers, et comme en l’occurrence il s’agissait de Lola tu t’es fermé comme une huitre, faudra travailler là-dessus… Je blague, bien sûr…Bon, maintenant que cette histoire est réglée, si tu me parlais un peu de Mina ? Je ne sais pas ce que tu lui as fait mais elle ne tarit pas d’éloges…Alors, rassure-moi et vite avant que je désinstalle tout !

Fred : Ecoute, elle est adorable. J’peux pas dire mieux. On a passé une soirée très agréable, nous avons beaucoup ri, c’est une charmante compagnie, très fine, spirituelle…

Vincent : Vraiment ?

Fred : Vraiment ! En plus d’être sympathique et intelligente, elle est charmante ; je comprends mieux pourquoi elle n’a pas plu à Vlad ….Elle n’est pas du genre à se maquiller comme une voiture volée ou arborer un décolleté plongeant, tu vois…Elle, c’est plutôt simplicité mais tout en fraîcheur, attention ! Oui, adorable, c’est le qualificatif qui me vient naturellement à l’esprit quand je pense à elle

Vincent : Et t’y penses souvent ?  Non, parce que là, j’me pose des questions quand même….

Fred : M’enfin ! Que vas-tu chercher ? Je te dis ce que j’ai pensé d’elle, en toute sincérité. Maintenant si tu préfères que je me range à l’avis de Vlad, tu me dis…

Vincent : Non, c’est pas ça mais le mail de Mina, ce matin, m’a un peu mis mal à l’aise, pour être franc….J’ai vraiment l’impression qu’elle a craqué, mais qu’est-ce que tu lui as dit ? Tu l’as draguée ou quoi ?

Fred : Ah, ben voilà…C’était à prévoir, j’aurais dû faire le goujat, ça t’aurait rassuré. Désolé, mais j’ai simplement essayé de me montrer agréable, et il est vrai que je n’ai pas eu à me forcer. Tout semblait aller de soi et puis nous nous sommes régalés, faudra que tu retournes avec elle dans ce restau, c’était fameux !

Vincent : Bon, si j’ai bien compris, c’est foutu pour moi. Elle ne pourra que se montrer déçue après ta prestation… J’te reproche rien, je constate, c’est tout.  Après tout, je l’ai bien cherché, n’est-ce pas ?

Fred : Arrête de te monter la tête tout seul ; à aucun moment, et je suis prêt à le jurer sur la tête de maman, il n’y eut la moindre ambigüité durant toute cette soirée ; nous avons commencé par parler de Vlad et comme tu peux l’imaginer on est tombé d’accord…Je l’ai réhabilité au passage, lui racontant un peu de notre enfance…

Vincent : Notre enfance ? Merdalors, tel que je te connais t’as pas pu t’empêcher de pasticher Zola…

Fred : Tu me prends pour qui ? Ben dis donc, ça fait toujours plaisir… Non, pas du tout, tu te trompes, d’ailleurs si tu t’étais davantage intéressé à elle tu saurais qu’elle a vécu des trucs à peu près similaires, alors j’ai pas eu besoin de verser dans le misérabilisme, ne t’en déplaise…

Vincent : Ok, ok… prends pas la mouche, on peut parler, non ? Pourquoi tu réagis comme ça ?

Fred : Parce que ça m’énerve cette suspicion sous-jacente ; j’en ai un peu marre aussi que vous vous borniez à cette image austère de moi…Comme si je n’avais aucun humour et prenais tout au premier degré, désolé mais il est vrai que pour la première fois depuis longtemps je me suis senti à l’aise avec une personne que je ne connaissais pas sans pour autant avoir envie de lui sauter dessus…

Vincent : D’accord, Fred, j’ai compris… Et sinon, puisque tu as parlé de notre enfance, ai-je été inclus dans ce flash back ?

Fred : J’ai confié, effectivement que nous étions trois frères sans m’appesantir là-dessus…

Vincent : Sûr ?

Fred : Enfin, t’as confiance ou pas ? Avoir Mina pour belle-sœur serait une joie, alors quel serait mon intérêt de te casser la baraque ? Et puis moi je resterai fidèle à Lola, quoi qu’il arrive, tu devrais le savoir…

Vincent : Je n’en ai jamais douté, c’est toi qui te fais des films là…

Fred :  Bon, alors tu reprends la main ? T’y crois toujours ? Moi je te le dis comme je pense, c’est une fille rare que t’aurais tort de laisser filer…

Vincent : Mais je n’en ai pas l’intention ; on se voit vendredi, comme prévu ? Faut que j’file ; merci pour tout, tu vois je savais que tu serais plus objectif que Vlad

Fred : Faut pas lui en vouloir ; l’idée de te voir casé ne devait pas lui plaire autant que ça, même s’il ne l’admettra jamais…

Vincent : Possible….Allez, à plus frangin !

Acte 3 Scène 2


Vlad : Qu’est-ce qu’il se passe Fred ? Tu m’as foutu une de ces trouilles ! Que signifie ce message alarmiste, il est arrivé quelque chose à Vincent ?

Fred : En quelques sorte, oui ; assieds-toi, faut que je te raconte. J’ai besoin de ton concours. Ah ! Je me sens rajeunir depuis hier soir ! Je me marre, mais je me marre…

Vlad : T’as perdu la tête ou quoi ? Tu me fais annuler deux rendez-vous pour écouter tes blagues de potache ? Je rêve là ! Je peux encore rattraper le coup ; T’es complètement cinglé, mon vieux !

Fred : Assieds-toi je te dis ! Tu crois que je te ferais déplacer sans raison, pour une brève de comptoir ?

Vlad : Soit, t’es excité comme une puce, doit bien y avoir une raison…C’est Lola ?

Fred : Mina !

Vlad : Quoi ? Cette grue ! J’veux plus en entendre parler,  no way !

Fred : Tu te fous du bonheur de ton frère alors ?

Vlad : Comment pourrait-il être heureux avec cette trompe la mort ? Au contraire, je lui ai rendu le meilleur service qui soit, même si j’ai légèrement noirci le tableau, aux grands maux les grands remèdes, t’es pas d’accord, toi le toubib ?

Fred :  Non seulement j’suis pas d’accord mais c’est moi qui ai rattrapé le coup comme tu dis…Ecoute, un peu de sagesse te fera pas de mal. Si cette fille plait à notre frère, c’est le principal, non ? Et si on peut lui donner un petit coup de main, au passage, qu’est-ce qui  pourrait le rendre plus heureux ? Tu sais quoi ? Se sentir utile pour quelqu’un qu’on aime, ben c’est presque jouissif…

Vlad : Mais, t’as pris un truc ou quoi ? Allez, avoue, les médecins sont tous des camés, tu marches à quoi, toi ? J’dirai rien, promis !

Fred : Ben à ça justement, à la fraternité ! Allez, laisse-toi faire, tu verras comme ça fait du bien…

Vlad : Je comprends rien à ton langage, mais rien de rien ! Tu veux que je teste un nouveau médoc hallucinogène, c’est ça ?

Fred : J’veux juste que tu fasses une bonne action. La B.A de ta vie, si ça se trouve…

Vlad : Revenir sur ce que j’ai dit au sujet de cette Mina ? Mais j’ai même pas eu le temps de faire ma déballe qu’il est monté sur ses grands chevaux, le frérot….A  moins que tu lui aies rapporté mes propos ? T’as tout balancé ; c’est ça ?

Fred : Mais tu vas m’écouter à la fin ? D’abord j’ai rien balancé, évidemment ! Surtout pas cette histoire de  toutou abracadabrantesque… Non, j’ai dîné hier soir avec Mina et j’ai passé une charmante soirée…

Vlad : Et bien tant mieux ! Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ! Et tu lui as prescrit quelque chose ?

Fred : Mais t’es jaloux, c’est dingue ! Elle a un teint de porcelaine ! T’es méchant, j’y crois pas !

Vlad : Sincèrement, elle t’a plu ? Sans rire ?

Fred : Mais Vlad, il s’agit pas de nous ! Quand vas-tu te rentrer cette idée dans le crâne ? Il s’agit de notre frère, on a trouvé la personne qui pourra l’ouvrir aux autres ! Tu sais, j’ai bien réfléchi, on est un peu responsables, autant toi que moi, de ses phobies, peut-être même les a-t-on entretenues à notre insu…

Vlad : T’es sérieux, là ?

Fred :  Ben oui, qu’est-ce qu’on lui a proposé comme nouvel horizon que ce rituel hebdomadaire qui a viré au vaseux, hein ? Ça nous arrangeait bien qu’il n’ait comme référents  que ses deux frères aînés, ce regard énamouré qu’il nous a toujours porté, est-ce qu’on est prêts à s’en passer ? Réponds-moi…

Vlad : Pourquoi on devrait s’en passer ?

Fred : Justement, on s’en passera pas s’il tombe amoureux, au contraire ! On va l’aider sans qu’il le sache et ça va éclairer nos vies, c’est moi qui te le dis…

Vlad :  Sois plus concret, parce que là je me sens un peu con, tu vois. Je comprends pas bien…

Fred : Si t’es d’accord sur le principe, je te raconte tout mais d’abord je veux ton aval…

Vlad : Ah ? Faut que je signe un chèque en blanc ?

Fred : Mais non, juste que tu te décides à nous faire un peu confiance. Surtout à Vincent, on l’a tellement protégé qu’il est incapable d’agir seul et ça, je sais pas ce que tu en penses, mais c’est grave quand même…

Vlad : Bon, ok, banco. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Faut que je m’excuse auprès de la prof ?

Fred : Même pas ! C’est beaucoup plus simple que ça, tu verras…

Vlad : Si c’est simple, je suis l’homme de la situation…

Fred : Alors, voilà ; il faut simplement que tu sois là ce soir, ici même au cabinet. Il vient de m’installer un nouveau logiciel qui va faire péter le système. Je vais l’appeler à l’aide.

Vlad : C’est quoi ce problème ? Je m’y connais un peu en informatique, je peux peut-être t’aider…

Fred : Mais non, hahhahha, ça fait partie de mon plan machiavélique. Tout ce que tu as à faire c’est te pointer ici vers 19 heures, t’auras qu’à me dire que tu t’inquiètes pour un grain de beauté qui s’est mis à saigner. Fais-moi confiance, tu sauras tout ce soir… Promis ! Avec un peu de chance tu seras à l’heure à ton deuxième rendez-vous. A ce soir, je compte sur toi !

Vlad : Si tu m’avais dit tout ça au téléphone, j’aurais compris  pareil…

Fred :  Pas sûr, vue la tête que tu fais, allez file, tu vas être en retard

Acte 3 Scène 3


Vincent : Bon voilà, c’est réparé. Je me demande comment tu t’es débrouillé pour faire planter le système ; je crois qu’il va falloir que je revienne pour mieux t’expliquer.

Fred : J’ai l’impression que Gilberte n’a pas osé m’avouer ce qu’elle avait bidouillé. Bon allons-y, j’ai réservé la table, tu verras c’est sensas…Et j’te dois bien ça..

Vincent : Si Mina ne m’avait pas averti qu’elle s’absentait deux jours, sans connexion, je pourrais penser à un guet-apens tu sais…

Fred : Mina ? C’est une idée fixe ma parole ! Non, simplement  je tenais à te remercier et ce restau propose une de ces vodkas polonaises, mon vieux, j’te dis que ça…. Allez go, les tables sont chères là bas, j’aimerais pas me voir voler la place

Vincent : Tu n’as pas réservé ?

Fred : Bien sûr que si ! Justement,  le patron m’a annoncé que si l’on ne se présentait pas à l’heure, il ne pouvait se permettre de conserver la table.

Vincent : Ok, allons-y alors. Si c’est si bien que tu le dis et puis ça me familiarisera avec un décor que Mina apprécie.

Fred : Des nouvelles d’elle ?

Vincent : Yes sir ! Mais comme tu me l’as si bien conseillé, je garde la main à présent

Fred : Et tu fais bien…. Tiens, Vlad, qu’est-ce qui t’amène ? Tu te joins à nous, nous partions dîner..

Vlad : C’est le dermato que je viens voir ; excuse-moi, j’ai pas appelé mais j’voudrais te montrer quelque chose qui me tracasse un peu.

Fred : T’as l’air tout bizarre…Entre, je vais regarder ça….Vlad, tu n’as qu’à nous précéder, on te rejoint, ça marche ?

Vincent : Euh… Bon, mais ça va aller ? T’es sûr ? Ça va, Vlad ?

Vlad : Oui, t’inquiète c’est peut-être rien mais comme je pars demain, j’ai préféré régler ça se soir. Si je suis pas de trop je vous accompagnerai

Vincent : J’y vais dans ce cas. Tardez pas trop, je goûterai à cette fameuse vodka en vous attendant.

Fred : Oui, c’est ça ; je suis sûr que ce n’est rien, Vlad est un hypocondriaque, tout comme toi. Allez, à tout de suite…

( Vincent s’en va)

Vlad : Alors, c’est quoi cette mise en scène ? Ça fait partie de ton plan machiavélique ?

Fred : Tout juste ! Mais d’abord, chapeau ! Tu as joué ton rôle à merveille ! Même moi j’y ai cru…

Vlad : Et alors ? Tu oublies le conservatoire quand on était mômes ?

Fred : Ah, mais tu as raison ! J’avais complètement oublié ! Je ne me souvenais pas que tu étais aussi doué… Bravo !  On va fêter ça ! Tu vas goûter cette vodka, le p’tit Jésus en culotte de velours, j’te dis que ça…

Vlad : Nasdrovié… On fête quoi au fait ?

Fred : Le couronnement de mon plan machiavélique ! Dans quelques minutes, Vincent sera face à Mina qui s’avancera vers lui, lui prendra la main pour le conduire à table. Sur ce, trois violonistes accompagneront ce premier et tendre regard en leur tendant une coupe de champagne qu’ils boiront les yeux dans les yeux. Au fait, elle a pas les yeux marron Mina, mais bien les yeux noirs !

Vlad : Et tu as organisé tout ça ? Toi tout seul ?

Fred : Non, tu sais bien que je n’ai aucune imagination ! Non, tout vient de Mina. Elle est extra, je te dis !

Vlad :  Mais, si je comprends bien, tu as trahi Vincent ! T’as tout balancé à la petite, imagine qu’elle ait mal pris la nouvelle, tu te serais trouvé dans de beaux draps…

Fred : Ah mais non ! Ça s’est pas du tout passé comme ça ; elle avait tout compris en moins d’une demi-heure. Et là, j’avoue qu’elle s’est montrée magistrale. A notre deuxième vodka, excellente tu trouves pas ? Une vraie révélation en ce qui me concerne….

Vlad : A la deuxième vodka donc…

Fred : Elle s’est penchée au dessus de la table et m’a dit franco, mais alors tout de go : «  et si vous me disiez votre véritable prénom maintenant. Les blagues les plus courtes sont les meilleures… »

Vlad : Ah ouais ? Mais comment elle a fait ? Elle lit dans l’herbe de bison ?

Fred : Ah oui, faut que j’te dise, Vincent lui avait avoué qui tu étais…

Vlad : Ah d’accord, j’passe encore pour le dindon de la farce !

Fred : C’est pour la bonne cause. Sur ce, elle l’a invité au restau et comme de bien entendu, il a paniqué une fois de plus

Vlad : D’accord, je suis :; tu y es allé et elle t’a démasqué ! Comme quoi, moi au moins, j’ai joué mon rôle à la perfection…

Fred : Si tu veux. Donc elle me dit ça, ce qui me décontenance un chouïa quand même et j’avale une troisième vodka, décidément exceptionnelle, le temps de trouver la parade

Vlad : Maline, la Mina, elle a trouvé ton point faible

Fred : Alors, subitement tout s’est éclairé ; elle l’aime, il l’aime, il manquait juste un petit coup de pouce…

Vlad : Exactement, t’as tout compris ! Nasdrovié, vieux frère ! ET vive l’amour ! Et tu crois que ça va marcher ?

Fred : Oh oui ! J’ai aucun doute là-dessus. Tu te rappelles de Vincent au ski ? Il fallait toujours le pousser et puis une fois lancé c’était le premier à se régaler, là c’est pareil sauf qu’on l’a d’office envoyé sur une piste noire ; mais il sera à la hauteur, tu crois pas ?

Vlad : Sans doute…Mais dis-moi, Fred, que va-ton faire désormais le vendredi ?

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On a tiré sur Slévich avec une arme à feu de calibre de 3,14159

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Acte I, scène 1: La mère, Lisa, Anna, Vincent et Fred

Une pièce un peu sombre. Silence. Nul ne se regarde pas. La mère, assise à une table, fume en fixant sa cigarette. Fred, dans un fauteuil, tête en arrière, regarde le plafond. Lisa, sans bruit et sans régularité, va d’une fenêtre à une autre. Vincent et Anna, à la même table que la mère, la surveillent des yeux. Téléphone. Les attentions se croisent. La mère tressaille et, d’une grimace, implore Lisa de répondre.

LISA : Allô ? Oui… Oui… Quand ? Très bien… Merci. (Elle raccroche, regarde sa mère.) Ça y est.

La mère s’affale doucement dans son fauteuil. Dans un même élan, tous tentent un geste pour la rattraper, mais elle se reprend seule et allume une cigarette en tremblant.

MÈRE : Papa est mort…

Les autres l’entourent. Lisa s’accroupit, Vincent et Anna se rapprochent encore, Fred s’impose, debout, derrière elle, crispant ses mains sur le dossier de la chaise.

FRED : Quand ?
LISA : À 20H45, il y a une demi-heure.

Silence de recueillement.

ANNA, se levant : Je vais ouvrir une bouteille de vin : quelqu’un en veut ? (Silence.) C’est la volonté de papa. Il me l’a encore répété ce matin.
LISA : Quoi ? Il t’a parlé ?
ANNA : Oui…
FRED : Tu as raison : buvons un verre. Vincent ?
VINCENT : Je préfèrerais un café.
ANNA : Comme tu veux. Maman ? Lisa ?
MÈRE : Oui, un verre de vin.
LISA : Ok.

Anna sort de la pièce.

Acte I, scène 2: Les mêmes, sans Anna

LISA : Vous saviez qu’elle était allée voir papa ?

MÈRE : Non, mais je m’en doutais… Quand je suis rentrée de l’hôpital, elle m’a demandé comment il allait et elle est sortie quelque temps après.

LISA : Pourquoi tu ne m’en as rien dit ?

MÈRE : Que voulais-tu que je te dise ? Elle a bien le droit d’aller voir son père quand même…

LISA : Oui, mais pas seule… Évidemment, vous n’étiez pas là quand on a rendu visite à papa hier. Vous n’avez pas vu Anna : j’ai cru qu’elle allait tomber dans les pommes. Et quand on a croisé cet abruti de médecin…

MÈRE : Tu ne m’avais pas dit que tu avais croisé le docteur…

LISA : Non. Je ne voulais pas revivre ni te faire vivre ce qu’on avait vécu : comment Anna l’a chopé à la gorge, comment j’ai dû les séparer et la calmer pendant une heure avant qu’on aille dans la chambre de papa…

MÈRE : Mais, que s’est-il passé ? Raconte, Lisa, qu’y a-t-il eu ?

Lisa pleure, essuie ses larmes rageusement et parle en pleurant :

LISA : Tu veux vraiment savoir ? Très bien… Quand on est allé à l’hosto, ce matin, on a croisé le docteur dans le couloir. Tu sais, le jeune, celui que tu trouves sympa… Devine ce qu’il a trouvé à nous dire, cet enfoiré…

MÈRE : Lisa !

LISA : Quoi, Lisa ? Il a dit exactement ces mots, je me les rappellerai toute ma vie… Il a dit : « Ah, bonjour ! Et bien, vous avez de la chance ; il a failli nous claquer dans les mains, il n’y a pas cinq minutes. » Voilà ce qu’il a dit cet enculé. J’étais tellement abasourdie que j’ai même pas remarqué qu’Anna l’avait déjà agrippé par la blouse. Elle était livide : « Répète, répète ce que tu viens de dire ! » Elle avait une force incroyable… J’ai eu du mal à lui faire lâcher prise et l’autre con : « C’est bon, tout va bien maintenant, ne vous inquiétez pas, j’ai pris les choses en main, tout va bien… » Il a dit ça tout en reculant et il est parti aussi sec…

VINCENT : Je vais lui casser la gueule à cet abruti!

MÈRE : Arrêtez ! Qu’est ce que vous voulez ? que je rejoigne votre père dans la tombe ? c’est ça que vous voulez ? Mes enfants, je vous en prie… Vous savez tous à quel point votre père était malade, comme il souffrait. Cette mort, c’est un soulagement : il est en paix à présent. Calmez-vous… Fred, va voir ce que fait Anna, s’il te plait. Si vous voulez, on parlera de papa, mais pas ainsi : ça ne lui aurait pas plu.

Elle pleure doucement, cherche un mouchoir dans la poche de son gilet et se mouche en silence. Fred et Anna reviennent, les bras chargés d’un plateau qu’ils posent sur la table. Fred ouvre la bouteille de vin, Anna sert une tasse de café qu’elle tend à Vincent.

Acte I, scène 3: Les mêmes, Anna

ANNA : J’ai préparé de quoi grignoter un peu : nous n’avons rien mangé aujourd’hui.

VINCENT : Je ne sais pas comment vous faites. Je crois que je ne pourrai jamais boire du vin, rien que l’odeur me dégoûte…

MÈRE : C’est du Bordeaux, un bon crû… Je t’assure que les plus grands médecins préconisent un verre de vin en mangeant, c’est très bon pour la santé, tu sais.

FRED : Ouais, c’est ça. C’est ce que tu disais à papa quand tu lui servais à boire?

LISA : Fred ! Tu vas pas reprocher à maman d’avoir épousé un alcoolique ? Elle a quand même été la première victime !

VINCENT : Victime ? Mais c’est nous les victimes et on n’a pas fini de panser nos plaies ; ça tu peux me faire confiance. Je sais que le bon vin existe, qu’il existe des bouteilles qu’on s’arrache à prix d’or. Je suis sûr, même, que ça doit être très bon. Mais c’est plus fort que moi, j’y arrive pas ; je suis bien conscient que je me punis moi-même de ne pas pouvoir goûter un bon vin, mais c’est comme ça, j’y arrive pas ! Vous croyez que c’est facile, quand je suis avec des clients au resto, de refuser les meilleurs vins ?

MÈRE : Tu m’en veux, c’est ça ?

VINCENT : Mais non, maman, excuse-moi. Ça m’énerve de vous voir boire, c’est tout.

ANNA : Je comprends : j’étais comme toi, avant. J’apprécie depuis un an seulement, mais, comme tu l’as mentionné, je ne choisis que de grandes cuvées… C’est un peu comme une revanche. Chaque fois que je goûte un bon vin, je pense à papa qui n’a pas eu cette chance, qui n’a bu que des piquettes sa vie entière ; s’il avait seulement connu ces vins-là, il ne serait jamais devenu alcoolique, parce qu’un bon vin, ça se déguste, ça s’apprécie…

FRED : Bon, on a compris, tu peux pas t’empêcher, à chaque fois de finir par un cours magistral, c’est chiant à la fin. On le saura que t’as fait des études !

ANNA : Mais, quel est le rapport ? Et toi, toute ta vie, tu seras complexé de ne pas en avoir faits, c’est ça ?

FRED : J’aurais pu si on m’avait aidé…

MÈRE : C’est vrai que tu avais des capacités, je ne sais pas pourquoi tu t’es arrêté juste avant le bac.

FRED : Pourquoi ? Elle est bonne celle-là. Pourquoi ? Mais parce qu’on n’avait pas une thune, voilà pourquoi ! Parce que je ne pouvais rien acheter, parce que les autres pouvaient sortir, aller au cinéma, au théâtre, partout, et que moi, j’étais comme un con, sans pouvoir m’acheter ne serait-ce qu’un bouquin, quand j’en avais besoin.

LISA : Ah, ouais ? Alors, comment Anna a fait ? Elle était dans la même situation : cela ne l’a pas empêchée de réussir.

FRED : Eh bien, tant mieux ! Tant mieux pour elle ! Anna a réussi : en attendant, elle pointe au chômage, la grande Anna. Et elle est bien contente d’avoir ses frères à côté qui l’aident. Parce que moi, je bosse, je suis un autodidacte, et j’en suis fier !

MÈRE : Mes enfants, que se passe-t-il ? Vous voulez me rendre folle ? Je suis fière de vous quatre, autant que votre père l’était. Anna a pu continuer ses études, cela n’a pas empêché votre père de vous aimer tous, autant que vous êtes, même si cela a été dur, je sais, mais vous êtes là, tous les quatre, ce soir, et ce n’est pas pour vous chamailler, pas ce soir…

FRED : Papa ? Il m’a toujours détesté !

MÈRE : Tu ne peux pas dire ça, Fred, ce n’est pas vrai, même quand tu es parti à Paris sans lui dire au revoir, il me demandait toujours de tes nouvelles et il nous disait qu’il avait fait la même chose à ton âge.

ANNA : Oui, c’est vrai. Il me racontait que tu lui ressemblais au même âge : un peu révolté, mal-aimé. Il parlait toujours de toi avec tendresse. Heureusement, votre différent n’a pas duré longtemps : vous vous êtes réconcilié depuis…

FRED : Franchement, c’est pour maman que je lui ai parlé à nouveau, je n’avais rien à lui dire et il n’y en avait que pour ses filles. Anna a fait ci, Lisa a dit ça. Ta mère, ta sœur, tes sœurs. Jamais il ne m’a posé de question sur ma vie, mon boulot, ma femme. Je ne veux pas te faire de peine, Vincent, mais, pour toi, c’était pareil, il s’en foutait un peu.

LISA : N’importe quoi ! Et, en plus, tu veux faire plonger Vincent avec toi. C’est vrai ce qu’a dit Anna toute à l’heure : tu es complexé et en plus tu es un égoïste frustré, tu attends des autres ce que toi-même tu ne peux pas donner. Tu es avare en tout… Alors, si tu veux vraiment qu’on soit sincères ce soir, je vais te dire une chose: je crois que papa ne te parlait pas parce qu’ il n’avait rien à te dire, c’est tout ! Tu es froid, pas chaleureux du tout, tu ne te laisses jamais aller et en plus tu es un lâche. C’est pour ça que tu veux mettre Vincent de ton côté, pour te sentir un peu moins seul.

VINCENT : Stop ! J’ai mon mot à dire, non ? Fred, si tu ressens ce que tu dis, tu as raison de le dire, personne n’est à ta place et c’est dur de se sentir mal-aimé, je te comprends, j’ai été témoin, comme vous tous, du problème entre Fred et papa. Mais je ne crois pas qu’il ne t’aimait pas, je crois qu’il ne savait pas comment s’y prendre avec toi, c’est tout. Avec moi, c’était plus simple : il m’a toujours pris pour un abruti, un raté. Déjà quand j’étais petit, il n’a jamais été étonné par mes résultats à l’école. Quand on m’a orienté en mécanique, il était content : enfin un qui allait être ouvrier comme son père, au moins un qui n’aurait pas honte de lui. Je sais qu’il pensait ça. Je ne lui en ai pas voulu, même si je savais que jamais je ne serai mécanicien. Ce n’était pas une question de condition, ce n’était pas pour moi, mais je l’ai accepté et ça nous a rapproché, c’est con, hein ? Mais c’est comme ça. Avec moi, il pouvait aller au bistrot, il n’avait pas honte. Vous êtes déjà allé au bistrot avec lui ? Qui, ici ? Personne. Je vous écoute depuis tout à l’heure et je regarde maman : si vous voulez régler vos comptes avec papa, attendez au moins qu’elle aille se coucher. On peut la préserver un peu, non?

MÈRE : Je n’ai pas besoin d’être préservée : je suis responsable de votre éducation et tout ce qui est en train de rejaillir aujourd’hui, j’en prends une grande part pour moi. Vincent, ton père, je te le jure, ne t’a jamais pris pour un imbécile. Oui, on n’a sûrement pas été des parents modèles, ça c’est sûr, mais il vous aimait tous, vous étiez sa seule fierté, il a trimé toute sa vie pour vous donner le peu que vous avez eu. J’ai essayé tant que vous étiez petits de ne rien laisser voir de mes malheurs, mais c’était très dur. Oui, on a beaucoup de tort envers vous, mais vous ne devez pas être amers comme ça. Fred, ton père était fier, trop fier ; pour lui, c’était à toi d’aller vers lui et je sais qu’il a parfois été distant avec toi, ton frère a raison, il ne savait pas comment faire… Avec son propre père, c’était pareil, ils n’arrivaient pas à se parler…Je crois qu’il reproduisait avec son fils aîné ce qu’il avait connu avec son père

LISA : Bon, ça manque d’imagination, tout ça ! On fait un break ? La thérapie familiale, franchement, je n’y crois pas beaucoup… On n’a qu’à se donner rendez-vous dans quelques années et voir comment on s’en est sorti.

ANNA : Alors toi, chapeau ! Nous tirons un trait sur le passé et la page est tournée, oubliée… Papa n’est même pas enterré que tu suggères de nous comporter comme s’il n’avait jamais marqué nos existences. Très bien, agissons ainsi : nous nous appellerons de temps à autres et nous nous ferons une bonne bouffe ? Donnons-nous rendez-vous au prochain mariage, ou baptême, ou peut-être même, pourquoi pas ? Au prochain enterrement.

MÈRE : Ne sois pas cynique, Anna, ça ne te va pas.

ANNA : C’est vrai : j’oubliais ce qui me va et ce qui ne me va pas. Je ne dois pas déborder du rôle de la bonne élève, de la bonne fille, de la bonne sœur. Vous me faites rire. Vous me connaissez si bien, n’est-ce pas ? Fred, toi, le premier : Anna, l’enfant modèle, la préférée, la sans problème, celle qui glisse sur la vie comme la vie glisse sur sa perfection…Vous ne savez rien ! Rien ! Et encore moins que rien ! À votre avis, pourquoi suis-je allée voir papa, ce matin ? Aucun d’entre-vous ne peux l’ignorer, je me trompe ? Alors, pourquoi ? Pour lui dire que j’attendais un enfant. Surpris ? Oui, j’attends un enfant et je tenais à le lui annoncer en premier, lui qui aurait tant aimé être grand-père, un grand-père qui aurait pu enfin délivrer tous ses sentiments. Il aurait été le meilleur de tous les grands-pères parce qu’il n’aurait pas été jugé tout le temps, jugé par ses enfants, ses enfants grandis trop vite, mûrs trop tôt, jugé par sa femme aux reproches assassins, jugé même par sa propre conscience quand un éclair de lucidité l’éloignait quelque instant de l’alcool et de sa paranoïa légendaire. Un nouveau-né, son petit-fils, oui, lui, ne l’aurait pas jugé, sermonné, accablé et papa l’aurait choyé, dorloté, aimé… il l’aurait aimé de tout cet amour qu’il aurait voulu nous donner, qu’il a essayé de nous donner sans que nous ne lui retournions.

MÈRE : Anna ! C’est vrai ? Tu vas avoir un bébé ? Tu as raison, ton père aurait adoré avoir des petits-enfants qui l’auraient appelé papi… Mais les reproches assassins…Je t’en prie, Anna, reste correcte, tu me dois encore le respect que je sache…Passons ! Qu’a-t-il dit, alors?

ANNA : Rien, il ne pouvait pas parler, il était …. (Elle s’effondre.) Il souffrait tellement,… avec tous ces tuyaux partout… il avait les lèvres desséchées… et un visage si pâle et les yeux déjà fermés…C’est à peine si j’ai senti la légère pression de ses doigts sur ma main. Il ne l’a pas lâchée…
LISA : Maman, tu n’as pas racheté un brumisateur ? Je te l’avais dit, pourtant..

MÈRE : Oui, je sais, j’ai oublié…

LISA : Oublié ?! Bon, je vais à l’hôpital : ils m’ont dit qu’ils l’installaient dans la morgue et qu’on pouvait passer jusqu’à onze heures. Quelqu’un vient ?

MÈRE : Attends- moi : je vais me changer… j’arrive… Tu viens Anna ?

ANNA : Non, je préfère rester là.

MÈRE : Fred ?

FRED : Non, je reste avec Anna.

MÈRE : Vincent ?

VINCENT : Non. Allez-y vous, à tout à l’heure.

Lisa et la mère quittent la pièce. Vincent, Fred et Lisa sont assis à table. Lisa se lève et allume des bougies au chandelier posé sur un buffet.

 

                                                        Acte I, scène 4: Anna, Vincent et Fred

Fred: Excuse-moi pour toute à l’heure.

Anna: C’est bon, tu n’as pas à t’excuser et puis ça fait du bien de parler, même si
c’est pour dire des mots durs, euh, pardon, je vais encore faire un cours
magistral, là…

Vincent:Dis moi, Anna, tout à l’heure, tu as dit que papa t’avait demandé de boire

un coup et à l’instant, qu’il ne pouvait plus parler…

Anna: En fait, il ne m’a rien demandé du tout, il n’a rien dit, tu parles! Mais il le
disait souvent, vous ne vous rappelez plus?

Anna, Vincent (en chœur): « Si je meurs je veux qu’on m’enterre dans une cave où
y’a du bon vin…. »

Fred: » J’veux qu’on rie j’veux qu’on danse, j’veux qu’on s’amuse comme des fous,
j’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse, pensez qu’on m’mettra dans l’trou… »

Anna: C’est vrai, qu’avec papa, on a un sacré répertoire!

Fred: Vous vous souvenez de « Fleur d’épine »?

Anna, Fred et Vincent (en chœur):« On m’appelle fleur d’épine, fleur de rose c’est
mon nom, ohé »

Fred: Tu vois, quand je penserai à papa, maintenant ce sont ces moments là qui me
viendront, enfin, j’espère…

Anna : Et vous verrez, qu’on en trouvera plein, comme ça, des souvenirs, parce
qu’il nous a appris beaucoup, mine de rien, mais c’est maintenant seulement que
tout va remonter, qu’on va oser s’en souvenir.

Vincent: Moi, je n’ai pas beaucoup de bons souvenirs, j’étais trop petit; par contre
les mauvais, je n’ai pas à les chercher, c’est plutôt les oublier qui est difficile.

Anna:
C’est drôle, tout à l’heure quand tu as demandé qui l’avait déjà accompagné
au bistrot…

Fred: Ah bon, tu trouves ça drôle?

Anna: Non, je veux dire, mon premier souvenir c’est justement ça, j’ai à peu près
trois ans et je suis dans un bar avec papa. Je me souviens très bien de tout: la
lumière sombre, alors que dehors il fait soleil, la glace qu’il m’a offerte, une sorte de
biscuit glacé et lorsqu’il m’a soulevé pour m’asseoir sur le bar. C’est mon souvenir le
plus ancien et c’est avec papa. J’y pense en ce moment, il y a plein de souvenirs
comme ça….

Vincent: Je t’envie, pour moi, il n’y a rien, si, je me souviens d’un truc mais ce n’est
pas dans la même veine, je dois avoir huit ou neuf ans, c’est un samedi, je viens de
passer la journée chez des copains, à un goûter d’anniversaire je crois. Déjà, je
m’aperçois que chez les autres, le mot famille a un sens; le père de mon copain a
joué avec nous, il nous parlait, il nous posait des questions et j’avais l’impression
que nos réponses étaient vraiment importantes à ses yeux.
C’est bizarre ce souvenir et puis vers six, sept heures nous rentrons chez nous, deux
copains me raccompagnent jusqu’à la maison, et dès qu’on arrive devant l’entrée,
j’entends la voix de papa, il s’engueule avec maman, j’entends encore tous les mots
habituels…

Anna: « Sale boche! »

Fred: « C’est ça, prends moi pour un con »

Vincent : Ouais, entre autres. Les copains ont fait comme si de rien n’était, ils m’ont
dit salut et se sont tirés et je suis resté sur le pallier, avec ma honte. J’ai dû attendre
longtemps devant la porte, ça gueulait tellement fort qu’ils n’entendaient pas la
sonnerie, voilà un souvenir. A part à vous, je ne vois pas à qui je pourrais le raconter
mais j’y pense de temps en temps.

Fred: Moi je n’ai pas vraiment de souvenir précis quand je pense à lui, c’est plutôt
une ambiance, une atmosphère avec la peur au ventre. Petit, j’avais une peur bleue
de lui, et très tôt c’est le mépris qui a pris le pas; depuis j’en suis resté là, avec ma
haine et mon mépris. Aujourd’hui je suis plus triste pour maman, et quand tout à
l’heure, elle parlait de soulagement, c’était autant pour elle que pour lui, je crois.

Anna: C’est bizarre, il y a encore deux mois, j’étais exactement comme vous, dans
cet état d’esprit vis à vis de lui et puis surtout dans la compassion vis à vis de
maman.

Fred: Et que s’est-il donc passé, THE révélation ?

Anna:
Il est encore tôt pour le dire mais c’est vrai qu’il s’est passé quelque chose
entre nous, quelque chose de fort et c’est dur parce qu’il était plus confortable pour
moi de me dire que mon père était cet alcoolo contre lequel je devais me battre pour
grandir plutôt que ce que je comprends de lui aujourd’hui: un type incompris,
éperdument amoureux, un sentimental à fleur de peau. Je me sens si proche de lui,
maintenant !

Fred: C’est marrant ce que tu dis parce que j’ai toujours été persuadé que nous
quatre, nous étions des figurants dont la seule fonction, la seule utilité était d’exister,
être là uniquement pour prouver leur amour, QUELLE PREUVE!

Vincent: L’amour s’exprimait mal, mais il était palpable, je n’ai jamais douté de cela,
de l’amour qui entourait chacun de nous, même si les mots pour le dire étaient
absents.

Fred:
Dis donc, je redécouvre mon frère, ce soir: quel optimiste tu fais, quel
philosophe! Mais c’est vrai que tu es le plus jeune, tu ne te souviens pas de tout,
tant mieux pour toi. C’est peut-être dur à dire mais je suis content que cela finisse
comme ça, on est grands maintenant, on va pouvoir s’occuper un peu de maman et lui faire oublier tous ses sacrifices inutiles. Vous êtes d’accord, non?

Anna:
Ca me rappelle un autre mot récurent dans la bouche de papa quand il
s’adressait à maman: la martyre!

Fred : Vous ne pouvez pas nier qu’il se soit vraiment comporté en salaud vis à vis
d’elle!

Vincent: Je me souviens du visage de maman, le matin, quand on partait à l’école,
les yeux rouges et le pauvre sourire aux lèvres pour ne rien laisser voir de son
chagrin.

Anna: Oui, c’est exactement ça:la martyre!

Fred: Comment peux tu être aussi dure avec elle qui en a bavé pendant plus de
vingt ans à ses côtés sans rien dire; elle a tout supporté avec lui.

Vincent: C’est vrai, je ne te comprends plus là; tu étais là pourtant, tu te souviens
quand on a appelé le docteur quand il a eu sa crise?

Anna:
Oui, je me souviens. je me souviens de mon dégoût pour lui, de ma haine, tu
m’as retenue quand il est tombé, je voulais lui foutre un coup de pied dans le ventre,
je revis souvent cet élan, il est encore en moi, le coup de pied qui part , tu l’as senti,
tu m’as pris et presque jeté en arrière avant que le geste ne s’accomplisse et je ne
t’ai jamais remercié pour cela, alors je te le dis: MERCI Vincent; toi, Fred, tu n’en
n’as jamais rien su, peut-être qu’il serait mort cette nuit là et c’est grâce à Vincent s’il
a eu quelques mois de répit.

Fred: Qu’est ce que c’est que cette histoire, encore?

Vincent:
Papa était ivre comme d’habitude, il est allé aux toilettes, on a entendu un
grand bruit, on a ouvert la porte, il gisait inconscient, plein de merde, de vomi et de
sang. C’était dégueulasse. Anna, j’ai senti ton geste, j’ai eu la même pulsion au
même moment, mais l’espace d’une seconde j’ai regardé maman, j’ai vu son désarroi
et je me suis contrôlé et ai emporté ton geste avec moi. On n’en avait jamais parlé
depuis. Tu en as parlé avec maman?

Anna:
Jamais, tu sais bien que maman est la reine des non-dits.

Fred: Et malgré tout , tu as l’air aujourd’hui de l’aimer d’un amour pur.
Heureusement que je n’étais pas là, il n’aurait pas eu ce répit…

Anna : Facile à dire. Quand je remercie Vincent, c’est sincère .J’ai détesté papa
comme vous tous, je l’ai méprisé comme toi, il m’a dégoûté, sûrement plus que vous
tous! Mais aujourd’hui je l’aime profondément ; je ne vais plus contre cet amour et je
suis sûre qu’avec le temps, même toi, Fred, tu y arriveras parce qu’il était lui même
amour mais qu’il n’a pas eu de chance. C’était un homme bien, je te jure. Lorsqu’il
est revenu de l’hôpital après deux mois, je ne l’avais pas revu depuis, je n’étais pas
allée le voir à l’hôpital. Il est resté quinze jours à la maison avant d’y retourner et c’est
là que je l’ai vraiment connu, on a parlé, on a partagé des moments de silence aussi,
mais on était ensemble. C’est là que ça a commencé d’être dur pour moi.

Vincent: Durant les quinze jours passés à la maison, maman et moi sommes partis
une semaine en Allemagne pour l’anniversaire de la Oma, comme chaque année. La
première semaine, j’étais en formation, je me souviens, je l’ai vu un week-end et
maman et moi sommes partis le lundi. Toi, tu es restée avec papa.

Fred:
Voilà donc, la clé de la révélation. Ecoute, Anna, tant mieux pour toi si une
semaine peut te faire oublier une vie, moi, j’y crois pas. Et puis, franchement, tu
crois que la compassion et la pitié sont des sentiments plus nobles que la haine et le
mépris?

Anna: C’est ce que j’essaie de te dire depuis tout à l’heure. C’est pire que tout, et
d’abord je ne ressens pas de pitié. De la compassion, oui, sûrement, pas de la pitié.
Et je t’assure que c’est dur à avaler, toute cette rancœur qui m’habitait depuis tant
d’années. Il faut l’assumer, il faut l’évacuer, tu crois que c’est facile?

Vincent: Je ne sais pas si c’est plus dur ou pas, mais ne dis pas qu’il est plus facile
de vivre avec ses souvenirs de bruit et de fureur, de peur et d’angoisse. Et cette
haine, toujours vivace, cette agressivité qui a été notre terreau depuis notre
naissance. Comment oublier, dis le moi, je n’attends que ça, dis le moi! Si tu as la
recette, ce serait sympa de ta part de la faire partager. Tu pourrais même écrire un
guide à l’attention de tous les mal-aimés de la terre, ça ferait un sacré best-seller,
t’imagines le public concerné, c’est énorme!

Anna:
Rigole! Tu as raison, je ne possède pas la clé, mais je n’ai pas envie de me
faire bouffer toute ma vie parce que j’ai grandi dans cette ambiance de merde; je
veux me souvenir des belles choses, avec vous. Malgré tout on a eu une enfance
sympa, non? Après ça c’est dégradé, j’en conviens, mais il y eu des épisodes
magnifiques, rappelez vous!

Fred: Si on arrive à faire la part des choses, tu as raison, j’ai eu une enfance
géniale, avec vous trois, avec les copains, ouais, c’est ça, il suffit de faire abstraction
des parents, on doit y arriver en y mettant un peu du nôtre…

Vincent:
Vous me faites rire, vous deux. Vous savez, aujourd’hui on parle de tout
ça, l’enfance, les parents, la misère mais je vous assure que j’y pense rarement en
fait, j’ai ma vie, je bosse, j’ai ma nana, mes copains, tout ça c’est du passé. Il y a
plein de types malheureux enfants qui ont réussi leur vie, c’est même souvent un
vrai challenge, un véritable défi. Pour moi, il n’y a pas de problème, je ne parle
jamais du passé, c’est le présent qui m’intéresse. Je gagne du fric, j’en fais profiter
ceux que j’aime et basta!

Fred: Ouais! Le fric, comme thérapie, c’est pas mal non plus, tant que ça dure!

Vincent: Oiseau de mauvais augure, je reconnais bien là, mon frère!

Fred: Regarde Anna, tu ne crois pas qu’elle remet tout ça sur le tapis parce qu’elle
va avoir un enfant? T’es obligé de te remettre un peu en question sur les valeurs
que tu vas inculquer, c’est pas évident, un gosse. Il lui faut de l’amour pour pousser
et comment tu fais quand tu ne sais pas ce que c’est?

Vincent: T’exagères pas un peu, là ? L’amour ça ne s’apprend pas. Tu verras quand
tu le tiendras pour la première fois dans tes bras, tu ne te poseras pas de question,
tu aimeras c’est tout, c’est comme ça, c’est l’essence même de la vie.

Fred:
Oui, c’est mignon un bébé, tu lui donnes le biberon, tu le changes, il te fait
des arreuh et des sourires, ok, jusque là ça va, mais après, tu crois qu’on est le père
d’un bébé toute sa vie? Un bébé, ça grandit et ça devient un enfant qui te pose tout
un tas de questions idiotes et c’est ça être parent: répondre à ces questions idiotes.

Anna: Je vois que vous vous êtes déjà posé ce genre de question, vous même, vous
y pensez sérieusement?

Fred et Vincent: A quoi?

Anna: A faire un enfant! D’après ce que vous dites, on sent que l’idée commence à
mûrir. Ah, ah, that is the question: faire ou ne pas faire d’enfant.

Fred: Et toi, comment tu t’es décidée?

Anna: (riant) Je n’ai rien décidé, c’est venu comme ça, un accident, comme on dit, mais j’en suis heureuse, si vous saviez..

Je crois que je n’aurai jamais décidé par moi-même, je me serai posée trop de questions, du genre que vous vous posez vous-mêmes. Non, ce bébé est arrivé comme ça, un imprévu que j’accepte et que j’attends.

Vincent: C’est pour quand?

Anna: Début octobre. En automne, ma saison préférée!

Fred: J’ai toujours détesté l’automne, la rentrée des classes, l’angoisse!

Vincent:
Moi aussi, je préfère l’été, les filles en maillot!

Fred: Moi aussi, c’est l’été. Moi aussi, pour les filles!

Anna: Ah, les mecs! Bon, t’as quelque chose à fumer, Vincent?

Vincent: Toujours! C’est meilleur que le vin! Et moins dangereux. Vous vous
rappelez quand on a mis du shit dans la gauloise de papa?

Fred: Tu parles, il ne s’est rendu compte de rien, il avait déjà sa dose.

Anna: Ah oui, c’était drôle, on parlait justement des drogues, exactement le sketch
de Coluche, vous vous rappelez?  » Attention Gérard, attention »

Vincent: C’est vrai qu’on a bien rigolé quand même. N’empêche qu’à cette époque,
Lisa était en plein dedans, c’était hard, quand même!

Fred: Ce qui est plus surprenant, c’est qu’on s’en soit tous à peu près sorti sans
dommage, à part Lisa, mais ça n’a pas duré longtemps: ni alcoolo, ni drogué, on est
clean, quoi!

Anna: Pourvu que ça dure. Ah, j’entends la voiture, elles arrivent.

Vincent: Bon ben, mois j’y vais, j’attendais qu’elles rentrent pour leur dire au revoir,
bon à demain, Anna. Je te ramène, Fred?

Fred: Je veux bien. A demain, Anna.

Anna: A demain

Scène 3: Anna, Lisa, la mère

La mère: Anna, tu aurais dû venir. Il faut absolument que tu le voies. Il est beau, si
tu savais! Toute trace de souffrance a disparu, son visage est lisse, plus aucune ride
et ce sourire sur son visage!

Lisa: C’est vrai que c’est étonnant; ça m’a fait du bien de le voir.

La mère: Tu iras demain matin, avant dix heures, ils ont dit; hein, tu iras?

Anna: Mais arrête maman, j’ai pas envie d’y aller, j’ai pas envie de le voir mort, c’est
tout!

La mère: Tu as tort, je t’assure. J’avais peur, moi aussi mais ce n’est pas triste, je te
jure!

Anna: Bon, ça va! Je n’ai pas peur, je n’ai pas envie. Mais c’est dingue, quand
même, tu crois toujours que je suis calquée sur toi: mêmes émotions, mêmes envies,
mêmes idées; je suis contente pour toi si cela t’a soulagée de le voir, mais moi, c’est
niet, tu comprends?

Lisa: Mais oui, maman, laisse la tranquille. Tu sais, ils lui ont mis son costume noir, il
est très classe!

Anna: Vous allez continuer à décrire toute la scène, là ou c’est bon? Je veux pas le
savoir, je veux pas savoir s’il sourit, qui de vous deux lui a fermé les yeux, s’il a les
mains jointes ou non, tout ça c’est de la mise en scène, ça ne m’intéresse pas. Papa
est mort, ok, j’ai compris, il est déjà parti et sa dépouille ne me touche pas, ça ne me
fait rien, pas la peine d’aller là-bas, je ne ressentirais rien, il n’est pas là-bas, pour
moi.

La mère: D’accord, Anna, tu as raison, il faut agir comme on le sent. Excuses moi.

Anna: Arrête de t’excuser tout le temps aussi. Tu n’as pas à t’excuser! C’est drôle,
hein, tu veux toujours t’excuser pour des conneries de ce genre, et quand il s’agit de
reconnaître une vraie erreur, de s’excuser vraiment, là il n’y a plus personne.

Lisa: Mais qu’est ce que tu dis, à quoi tu penses?

La mère: Je ne te comprends pas, Anna, vraiment je ne te comprends pas.
Aujourd’hui, je ne sais pas ce qui te prends, je te sens agressive avec moi; si tu as
quelque chose à me dire, vas-y. Surtout ce soir, tu vois je suis en pleine forme. (Elle
commence à pleurer) l’homme avec qui j’ai passé trente cinq ans de ma vie vient de
mourir. Depuis quatre mois passés entre les salles de réanimation, les chambres
d’hôpital, les médecins hypocrites, aujourd’hui, je suis heureuse de l’avoir vu enfin en
paix, mais c’est déjà trop, ça non plus je n’y ai pas droit! Quand aurais-je un moment
de répit, tu peux me le dire! Alors, vas-y déverse tes reproches. Vous n’avez pas dû
vous gêner, hein, ça a dû y aller, quand on n’était pas là! Allez, vas-y je t’écoute!

Anna: Mais non, c’est pas ça. Allez, laisse tomber, c’est pas grave. Oublie ce que j’ai
dit, ok?

Lisa: Bon, tout le monde est fatigué, si on allait se coucher, hein?

Anna: Oui, c’est ça. Bonne nuit maman, bonne nuit Lisa.

La mère:
Bonne nuit les filles, à demain.

La mère se lève péniblement. Une fille de chaque côté elle marche vers la sortie.

 

Le coeur gros acte II

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Acte 2/Scène 1 : la mère, Vincent, Fred, Anna, Lisa

La scène s’ouvre sur la même pièce, plongée dans le noir. Un brouhaha, des pas, le bruit de

la clé dans la serrure. Les mêmes personnages entrent un par un, tous vêtus de noir,

la mère entourée des garçons, les filles à leur suite. Lisa se dirige vers les fenêtres

qu’elle ouvre, ainsi que les volets. Anna va vers la cuisine, on entend des bruits de

verres et une bouteille qu’on débouche. La mère s’assoit dans un fauteuil, les

garçons, en face d’elle, sur le canapé. Pendant un moment, personne ne parle.

Fred: ça va, maman? Ca s’est bien passé quand même, si on peut dire.

La mère: Oui, je suis contente, c’était simple, c’était bien. J’aurais quand même

pensé que sa famille aurait fait le déplacement.

Anna entre avec le même plateau chargé et commence à servir tout le monde.

Anna: Et ça t’étonne?

La mère: Eh bien, oui, quand même. Votre père était très attaché à ses sœurs et en

fin de compte c’est son frère qui est venu: l’ambassadeur de la famille. Et de son

père, pas un mot, rien! Les filles, au moins ont écrit.

Lisa: Quelle importance! Ils l’ont ignoré toute sa vie, c’est quand même pas

maintenant qu’il est mort qu’ils vont changer d’attitude, surtout envers toi,

l’étrangère!

La mère: Oui, tu as raison, mais tu me connais, je suis naïve et j’espère toujours

que les gens vont changer, qu’ils vont s’améliorer. Mais on ne tire aucune leçon de

l’histoire, ce n’est pas vrai, chacun continue sa route comme s’il était seul au monde.

Qui se soucie de son prochain? On est tous les mêmes, égoïstes parce que effrayés

par notre fin, alors on fait comme si de rien n’était, comme si on était tous

immortels, sinon, peut-être que ça deviendrait invivable, insupportable, cette vie!

Fred: Mais nous, on est là maman.

Vincent: Moi, je préfère qu’ils ne soient pas venus. Leur arrogance, leur façon de se

sentir supérieurs, depuis toujours, je crois qu’aujourd’hui je ne l’aurai pas supporté.

C’est mieux comme ça, crois moi, maman. Oublie cette famille qui de toutes façon ne

t’a jamais acceptée. Tous des collabos pendant la guerre, mais admettre une

allemande dans la famille dix ans après, ça devait réveiller leur passé de lèches-

bottes des nazis.

La mère: Mais ils l’ont à peine connue la guerre, c’est absurde!

Fred: Pas leurs parents, en tous cas! Aujourd’hui encore on y pense, on y pensera

toujours, c’est comme une tâche, surtout dans cette famille. Je suis d’accord, ils ne

valent même pas la peine qu’on en parle. Tu ne veux pas manger quelque chose, tu

n’as rien avalé aujourd’hui! Il faut te forcer un peu..Fais un effort, maman.

La mère: Lisa a préparé une soupe, j’en prendrai toute à l’heure, mais je veux bien

un verre d’eau d’abord, je suis déshydratée.

Fred: En tous cas tu as vu, tous ses collègues étaient là.

La mère: Je suis très gênée, ils m’ont remis une enveloppe avant de partir. Ils se

sont tous cotisés: regarde, il y a cinq cents euros. C’est très gênant, je ne sais pas

quoi faire.

Anna: C’est pour toi, ils connaissent ta situation, ils vivent la même, accepte, tu leur

écriras un mot pour les remercier. Il n’y a rien de gênant, c’est vraiment un geste

sympa, je trouve.

Vincent: Je comprends maman, on est là, nous! Ils se sont sûrement privés …

Fred: Achète une plaque mortuaire de leur part, ça leur fera plaisir. Un truc du genre

« tes camarades ne t’oublieront pas « 

Maman: Ah, oui, c’est une très bonne idée. Oui, c’est bien, je vais faire ça. Merci

mon fils. C’est bon de vous avoir, c’est bien d’être ensemble.

Lisa: Bon, on trinque à la famille?

Tous ensemble, lèvent leur verre: A la famille !

La mère: Ecoutez les enfants, je ne veux pas vous accaparer comme ça. Vous

délaissez votre propre famille, ce n’est pas bien. Ils ne voulaient pas venir?

Lisa: Pour une fois qu’on est tous les cinq! On peut les oublier un peu, quand même!

Ne t’inquiète pas, ils comprennent très bien. C’est normal qu’on soit avec toi, non?

La mère: C’est ce que j’aurais dit à ses sœurs, si elles étaient venues. Nous avons

toujours été une famille soudée. C’est vrai que cela n’a pas été rose tous les jours,

mais vous êtes là, avec moi, vous avez toujours été là. Vous n’avez jamais laissé

tomber votre vieille mère, vous m’avez toujours soutenue et ça, même tout l’or du

monde ne peut l’acheter.

Fred: On sera toujours là, maman. Même si on ne vit plus ensemble, on n’est pas

loin, tu téléphones et on arrive, pas vrai?

La mère: Oui, le téléphone… vous savez, je n’ai pas peur de la solitude, il ne faudra

pas vous inquiéter pour moi, il faut que je me repose un peu. Et puis dès lundi, j’ai

toute la paperasse qui m’attend.

Lisa: La paperasse?

La mère: Maintenant que votre père est mort, je n’ai plus de revenu. Le compte en

banque est bloqué, il faut que je m’occupe de tout ça, oui ça va m’occuper pendant

un bon moment, je m’attends au pire avec l’administration.

Vincent: Si tu veux venir un peu à la maison…

La mère: Non, non, et puis j’ai le jardin. Ces derniers temps, je l’avais un peu laissé

de côté. J’ai du pain sur la planche! Du rangement aussi, les affaires de votre père.

Et puis j’ai envie de refaire les tapisseries, donner une autre allure à cette maison,

c’est vieux, c’est moche. J’ai envie de clarté, de lumière. Je vous choque?

Lisa: Moi, ça me fait plaisir de te voir dynamique, comme toujours, mais n’en fais

pas trop quand même. On est là. Si tu veux faire des travaux, parles en d’abord,

qu’on t’envoie des bras!

La mère: Oui, oh, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas pour tout de suite!

Lisa: Et puis je voulais te demander, tu comptes garder le deuil, comme on dit?

La mère: Eh bien, je … oui… dans un premier temps.

Anna: C’est complètement idiot!

Lisa: Mais enfin, Anna, laisse maman faire comme elle veut, d’accord ?

Anna: Ouais, ok, je peux quand même donner mon avis, non?

La mère: Mais bien sûr, écoutez les enfants, si ça ne vous dérange pas, je vais

m’allonger un peu, mais restez, j’ai juste besoin de me reposer une demi-heure, pas

plus.

Lisa: Tu veux quelque chose? Une tisane?

La mère: Non, non, ça va! A toute à l’heure, vous restez, hein?

Lisa: Ne t’inquiète pas. Repose toi bien.

Scène 2 : Vincent, Fred, Anna, Lisa

Lisa: Maman me fait peur. Je sais pas vous, mais elle ne me semble pas bien du

tout.

Anna: Elle en fait un peu trop, mais ça va aller, ne t’inquiète pas.

Lisa: Si, justement je m’inquiète. C’est pas normal son attitude. Comme si rien ne

s’était passé. C’est pour ça que je lui ai parlé de deuil, je ne sais pas si elle réalise,

vraiment.

Anna: Elle a eu un peu de temps pour se préparer et puis elle veut peut-être nous

épargner aussi. Nous montrer qu’elle est forte.

Fred: Comme si on était toujours ses petits enfants. Comme si on avait encore dix

ans .Tu as raison, Lisa, ça n’est pas normal.

Vincent: Elle est en état de choc, il va falloir qu’on soit là, quelques temps pour

elle. Il va falloir la surveiller. Anna, tu peux dormir là quelques jours?

Anna: Ecoutez, là, ça ne m’arrange pas du tout et puis franchement, j’ai envie de

partir une semaine, j’étouffe ici, j’ai besoin d’air! L’idée d’être en tête à tête avec

maman ne me dit rien qui vaille, pour elle autant que moi. Pas en ce moment, il me

faut un peu de temps. Mais vous avez tort de vous faire du souci pour maman, ça

fait trop longtemps qu’elle attend ce moment, elle savoure, c’est normal.

Lisa: On a tous bien compris que tu avais du mal à la supporter en ce moment. C’est

bon, je vais rester avec maman. Je compte sur vous, enfin, sur les garçons, pour

venir régulièrement.

Fred: Je comptais venir mardi, j’ai des rendez-vous dans le coin.

Lisa: Si tu as des rendez-vous…

Fred: Qu’est ce que ça veut dire? Pour toi c’est facile, tu ne bosses pas, ton mari te

fait vivre, plutôt bien, d’ailleurs, tant mieux pour toi, mais moi je bosse tu vois, j’ai

pris trois jours pour l’enterrement et il va bien falloir que je les rattrape alors je

bosse, c’est si difficile pour toi de t’imaginer quelqu’un qui travaille?

Lisa: Oh, pour qui tu te prends là? Tu crois que tu es le seul à trimer, tu crois que je

n’ai jamais travaillé, que je ne sais pas ce que c’est? Et puis franchement, j’en ai rien

à foutre de ce que tu penses, oui, j’ai du fric, ça t’emmerde, hein, et en plus je n’ai

rien à faire, il tombe tout seul, c’est cool, hein, t’es jaloux?

Fred: Oh non, loin de là, comme d’habitude tu n’as rien compris. Moi je suis content

de bosser, j’aime ça, tu vois, et je n’ai de compte à rendre à personne, l’argent que

je gagne, il est moi, je ne le dois à personne.

Lisa: Ben écoute, tout va bien alors, parce que moi non plus je n’ai aucun remord de

ne pas avoir à faire le larbin pour un patron.

Fred: Ouais, mais tu fais le larbin pour un mari, c’est pas forcément mieux. Qu’est ce

qui arrivera quand il fera comme tous les autres, hein?

Lisa: Comment comme tous les autres?

Fred: Quand il rencontrera une minette de vingt piges, bien roulée, qui ne le fait pas

chier toutes les cinq minutes.

Lisa: Bon, écoute, ce n’est pas parce que tu as déjà imaginé ton propre scénario

dans quelques années, que tous les mecs sont comme toi. De toutes façons, tu ne le connais pas,

vous pouvez pas vous blairer, tu es jaloux de lui, comme de tout le

monde, c’est grave d’être aussi frustré de la vie, fais gaffe, pour toi, c’est soit l’ulcère

soit le cancer qui te guette. Tant de rancœur, de jalousie, de frustration, ça se paie

tôt ou tard.

Fred: Bon, j’en ai assez entendu, vous direz à maman, que je passerai mardi, ciao,

tout le monde!

Anna: Mais attends! Vous ne changerez jamais tous les deux, hein? Ça fait vingt ans

que ça dure! Toujours cette foutue rivalité, toujours cette haine latente entre vous

deux, vous allez reproduire le schéma parental tout votre vie, ou quoi, c’est pénible à

la longue!

Fred: Et toi, toujours cette belle neutralité. Ah oui j’avais oublié, Dieu est amour.

Vous ne le saviez pas, papa en fait c’était Dieu. Ouais, un mec super cool qui prônait

l’amour sur terre. Quel scoop! Allez laissez tomber, à la prochaine.

Vincent: Attends, Fred, Anna n’a pas tort, non plus, on peut essayer de parler

ensemble, tous les quatre, on n’est pas obligé de continuer toujours à se voir deux

par deux pour dire du mal des deux autres. Moi je vous aime tous les trois, comme

quand on était petit, on se battait mais on était solidaires, on faisait les mêmes

conneries, on avait les mêmes secrets, et puis en grandissant, chacun a voulu

prouver aux autres qu’il avait trouvé la bonne voie, mais c’est du bidon, tout ça. Papa

est mort, c’est trop tard pour faire machine arrière avec lui et maman, mais pour

nous, ce n’est pas trop tard, on peut au moins parler et voir ce qui ne va pas,

ensemble.

Fred: Mais non, on le sait bien ce qui va pas, on peut rien changer, la seule chance

qu’on ait c’est de ne plus se voir, à chaque fois c’est pareil, ça commence dans

l’hypocrisie, « tu vas bien, et ta femme, et ton mari, et ton boulot » et ça finit dans la

haine, ça sera toujours comme ça! On se reprochera toujours d’avoir vécu les mêmes

moments de misère, chaque fois que je vous vois, ça ne loupe pas.

Anna: Alors c’est ça, on te rappelle trop de souvenirs honteux?

Fred: Mais moi au moins, je le reconnais. Je fais pas comme si de rien n’était.

Comme si tout allait bien, tout le temps. En fait ça va à peu près bien, sauf quand je

vous vois, excusez-moi, c’est peut-être dur, mais c’est comme ça. Je vais rentrer à la

maison, je vais m’engueuler avec Muriel et puis ça se calmera jusqu’à ce que je vous

revoie.

Lisa: Ok, si c’est comme ça, tu as raison, ne nous voyons plus, et maman, ça passe

ou ça te rappelle « trop de souvenirs douloureux »?

Fred: Non, avec maman, ça va très bien, dites lui que je passerai mardi, j’y vais

maintenant. Salut!

Anna et Vincent: Salut!

Scène 3: Anna, Lisa , Vincent


Lisa: Un de moins!

Vincent: Je ne pensais pas qu’il allait mal à ce point, Fred; au fond, on ne se connaît

plus, qu’est ce qu’on sait de nos vies, hein?

Lisa: Tu vois bien, qu’il n’y a pas moyen de parler avec lui. Il se braque tout de

suite, il critique les autres: Anna, c’est parce qu’elle a fait des études, moi, parce que

j’ai un mec qui a du fric…

Vincent: Et moi?

Lisa: Toi, tu es à part, peut-être parce que tu es un mec, il s’en prend plus

facilement aux filles, je ne sais pas si tu as remarqué.

Anna: Au fond il a toujours été jaloux parce qu’on était plus proches de papa et

qu’on a peut-être réussi à garder de notre enfance un bon souvenir malgré tout,

tandis que lui, c’est vrai qu’il est plutôt amer, qu’il a plus de mal. C’est difficile d’avoir

une conversation avec lui, tu vois, là, ça aurait pu être une belle occasion et ben,

non, courage fuyons, comme d’habitude.

Vincent: Ça dépend, regarde la dernière fois, on a bien discuté ensemble, c’était

plutôt sympa, mais c’est vrai qu’après papa, son problème c’est Lisa. Dès que vous

êtes ensemble, ça ne rate pas, c’est explosif entre vous.

Lisa: Il a raison, le mieux c’est de plus se voir; de toutes façons, depuis tout petit,

on peut pas se voir, c’est pas la peine de se forcer, tu te souviens, Vincent, tu étais

toujours avec moi, et Fred avec Anna; au fond, c’est toi qui le connais le mieux,

Anna, non?

Anna: Je crois qu’il gardera toujours ce sentiment de frustration de ne pas avoir

réussi à s’opposer clairement à papa, à protéger maman, je ne sais pas. Vous vous

rappelez, quand il est parti à Paris, il n’a rien dit à personne.

Vincent: Il a toujours eu des problèmes de communication mais il n’est pas le seul,

dans cette famille. A ce niveau, je crois qu’on se ressemble assez.

Lisa: On a évolué, quand même. On parle beaucoup avec maman et Anna, même

avec toi, c’est facile mais Fred, c’est différent. Il a toujours essayé de se démarquer

mais au fond, sa vie est plutôt minable; il bosse comme un taré pour pas grand

chose, sa nana, n’en parlons même pas, est-ce qu’il a des amis, j’en sais rien. Au

moins il eu le courage de dire que son problème venait de nous, je ne vais pas le

contrarier, pour moi, c’est fini, je m’arrangerai pour le voir le moins possible, comme

ça il sera content.

Anna: Je ne sais pas quoi dire, il est assez déroutant, on ne sait jamais comment il

va prendre les choses. Avec lui, il faut d’abord bien réfléchir à ce qu’on va dire, c’est

fatigant. On ne peut pas se laisser aller, il prend tout de suite la mouche, bref, il est

chiant, il faut bien l’admettre. Mais parfois, il m’est arrivé aussi de passer de super

soirées avec lui. En fait il faut fumer un peu avec lui. Dès qu’il est désinhibé, ça va

nettement mieux.

Vincent: Vous êtes terribles quand même, les filles! Bon, je ne vais pas tarder, moi

non plus, vous embrasserez maman pour moi; je passe demain. Au fait Anna, tu pars

quand?

Anna: Ce soir, je reviens dans une semaine.

Vincent: Bon, à bientôt alors, et ne dites pas trop de mal de moi quand je serai

parti!

Lisa: Le pire c’est que tu le penses!

Vincent: Je vous connais; mais c’est pas grave, je rigole, dites tout ce que vous

voulez, je vous adorerai toujours, je dois avoir d’autres problèmes mais vous trois,

maman et vous, je n’arrive pas à ne pas vous aimer, allez, j’y vais, à bientôt!

Anna : A bientôt, Vincent, attention sur la route!

Vincent: Ne t’inquiète pas, à demain, Lisa!

Lisa: A demain, mon frère.

Scène 4: Anna et Lisa

Anna: Bon, on continue à deux? Mais je te préviens, je n’ai pas encore préparé mes

affaires et…

Lisa: Tu peux me dire où tu vas?

Anna: En fait, non. Je préfèrerais t’en parler quand je serai de retour.

Lisa: Je peux être franche avec toi? Te dire ce que je pense?

Anna: Je crois que c’est le jour, non? Tu peux y aller! Vas-y! Qu’est ce que tu

penses?

Lisa: Si je me trompe, tant mieux. Je ne sais pas pourquoi mais je suis sûre que tu

vas te faire avorter.

Anna: ????????

Lisa: Ce bébé, c’est un accident. Tu as voulu le transformer en cadeau pour papa,

mais maintenant qu’il est mort, qu’est ce que tu vas bien pouvoir en faire?

Tu dis rien, tu m’en veux? Tu me connais, même si je me plante, je préfère t’en

parler; ne crois pas que je te juge, c’est à toi seule de décider, mais c’est ça, hein,

c’est ça?

Anna: Ecoute, Lisa, tu vas trop loin, là! Toi et maman, vous commencez vraiment à

m’étouffer sérieusement. C’est pour ça que je pars, c’est uniquement pour ça.

Et puis, merde, tu veux la vérité? Je vais essayer de voir le père, il faut qu’il sache

quand même! Voilà, tu es contente, tu sais tout! Je vais essayer de penser à nous, je

vais voir si je suis encore capable d’amour, ou si j’ai le cœur aussi sec que vous

deux! Je ne peux plus vous supporter, tu vas être contente, hein, j’agis comme Fred,

je veux sauver ma peau. Je me sens en danger avec vous deux, vous me dégoûtez

tant votre influence est pesante pour moi, j’ai l’impression que je suis transparente

dès que je suis avec vous, je fais ce que vous attendez de moi, je dis les mots que

vous voulez entendre, je suis d’accord avec vous sur tout, je deviens une espèce de

chose informe et je me répugne, bref, il faut que je me tire, tu comprends?

Lisa: Anna, excuses moi, depuis que tu nous as dit que tu étais enceinte, je cherche

à comprendre, je me fais du souci! Tu es si secrète parfois, on ne sait pas avec qui

tu as fait cet enfant, tu ne travailles pas, qu’est ce que tu vas devenir? Je sais que

c’est ridicule. Tu sais aussi que tu pourras toujours compter sur nous mais à présent,

tu nous fuis comme la peste, mais qu’est ce qu’on t’a fait, bordel? Qu’est ce qui s’est

passé? C’est quand même pas la mort de papa qui va tout remettre en question, si?

Anna: Voilà pourquoi je ne voulais pas en parler, parce qu’après on se sent obligé

de remonter à Mathusalem, de refaire tout le chemin. Mais, là, c’est seule que j’ai

envie de le faire, toute seule! J’ai besoin de réfléchir, c’est tout.

Lisa: D’accord, ça je peux le comprendre. C’est dingue quand même, ce n’est pas compliqué à dire.

Pourquoi c’est si difficile?

Anna: Tout a toujours été difficile chez nous, la moindre banalité prend des

proportions incroyables. J’ai juste besoin de choses simples, de silence. J’en ai marre

que tout soit toujours compliqué, qu’on n’arrive pas à avoir une conversation

normale sans qu’elle dégénère aussitôt; ça a toujours été comme ca et j’ai décidé

que c’était fini, que mon enfant ne grandirait pas là-dedans! C’est tout! Ecoute je suis

fatiguée, j’ai encore des trucs à faire, je t’appelle demain avant de partir et de toutes

façons on se voit dans une semaine, d’accord?

Lisa: Tu reviens, hein? Ne fais pas de conneries! J’ai besoin de toi, tu es ma petite

sœur, tu as toujours été ma petite sœur, ne l’oublie pas. Bon, allez, vas-y! Tu ne

m’en veux pas au moins, il fallait que je sache. Ce bébé, c’est mon neveu ou ma

nièce, c’est très important de le garder, j’ai eu peur, excuses moi. Je t’aime, ma

sœur!

Les deux sœurs s’étreignent un moment puis Anna s’en va en fermant doucement la

porte.

Scène 5: La mère et Lisa

Lisa débarrasse les verres, remet la pièce en ordre. La mère entre dans la pièce, en

robe de chambre, pas coiffée.

Lisa: Tu es réveillée, maman? Tu t’es bien reposée au moins?

La mère: Ils sont partis?

Lisa: Oui, Anna vient tout juste de partir, tu l’as manqué de peu…

La mère : Je l’ai entendu faire son sac mais je n’avais pas envie de lui parler.

Je sais qu’elle m’en veut. Elle aurait préféré que je m’en aille avant papa. Maintenant,

chaque fois que je la regarde, je lis le reproche dans son regard. Je ne comprends

pas ce qui a pu se passer. Qu’est ce qu’elle peut s’imaginer?

Lisa: Ne t’inquiète pas pour elle; ça lui passera, elle a un peu de mal à réaliser que

papa est mort, et c’est vrai inconsciemment elle doit te le reprocher.

La mère : Et ce bébé, vous en avez parlé? Elle est totalement inconsciente ou quoi?

Comment va-t-elle s’en sortir, toute seule, sans argent, c’est de la folie. Je suis trop

fatiguée, à mon âge, je n’ai plus la patience pour m’occuper d’un enfant, il ne faudra

pas qu’elle compte sur moi. Si elle veut vraiment cet enfant, il faudra qu’elle

l’assume!

Lisa: Maman! Pourquoi tu parles comme ça? De toute façon, si j’ai bien compris, elle

ne compte pas sur nous pour élever son môme. C’est même tout le contraire, je crois

qu’elle pense que nous aurons une influence néfaste sur lui. Elle est partie pour

REFLECHIR, vois-tu. Toi et moi, on aurait tendance à l’étouffer, son espace vital est

menacé, bref, elle pète complètement les plombs.

La mère: J’ai remarqué cela depuis quelques mois. Autant elle méprisait son père, le

dénigrait sans cesse, en avait honte, même, autant, je ne sais pas ce qui s’est passé

entre eux mais c’est devenu tout le contraire. A ses yeux, c’est tout juste si ce n’est

pas moi qui l’ai rendu alcoolique, violent. Tu te rends compte, c’est absurde! Moi, qui

ai tout fait pour vous préserver un peu de tout ça. Lisa, il n’y a que toi qui puisse

vraiment me comprendre, tu es l’aînée, tu te souviens, quand même.

Lisa: Mais oui, maman, je me souviens, pour ça, pas de problème. Ecoute, calme

toi, aucun de tes enfants ne te fait de reproche, c’est vrai que tu as fait le maximum

pour nous; tu n’es pas responsable, c’est la vie qui est mal foutue parfois,

mais Anna le sait très bien, c’est pour ça qu’elle veut mettre un peu de distance entre nous,

mais ne t’inquiète pas, elle reviendra plus vite que tu ne crois.

La mère: Mais, qu’elle reste où elle est! Tu sais, Lisa, toute ma vie, je me suis tue,

je n’ai rien dit, j’ai fait exactement ce que l’on attendait de moi, j’ai quitté le travail

que j’aimais pour vous élever, tous les quatre, je me suis toujours occupée de vous

et votre père, vos repas, votre linge, la maison, tout ça reposait sur moi, et je devais

le faire sans rien dire, en remerciant le ciel d’avoir quatre beaux enfants en bonne

santé!

Mais maintenant, c’est fini, ceux qui ne sont pas contents, c’est pareil, maintenant, je

pense à moi, rien qu’à moi! Je suis égoïste? D’accord, j’assume! Je ne jouerai pas à

la grand’mère gâteau, je n’organiserai pas de repas de famille et je ne m’occuperai

pas des chemises de mes fils, que chacun se débrouille!

Lisa: Maman, tu penses vraiment ce que tu dis, alors ta vie a vraiment été si

pourrie, et nous tes enfants, un tel fardeau pour toi!

Maman: Qu’est ce que tu crois? Que j’ai eu une vie digne de ce nom? Tu sais quand

j’étais petite, je devais faire tous les bars du village pour chercher mon père et le

ramener à la maison. Je me souviendrai toujours de la peur qui m’envahissait chaque

fois que j’ouvrais la porte d’un café et que je voyais mon père, complètement ivre au

bar. Vous n’avez pas connu cette humiliation, je vous ai toujours protégé de ça! C’est la fatalité,

père alcoolique, mari alcoolique, ma dernière chance est que mes propres enfants ne

le deviennent pas, et encore, je ne serai plus là pour le voir, alors…

Lisa: Tu y crois vraiment à cette fatalité? Tu ne crois pas que tu aurais pu changer le

cours des choses, je ne sais pas moi, tu as cherché à comprendre pourquoi papa

buvait?

La mère: AH NON, tu ne vas pas t’y mettre toi aussi! L’alcoolisme est une maladie,

tu comprends, qu’est ce que tu voulais que je fasse? Tu crois que je n’ai jamais

essayé de dissuader ton père de boire, tu crois que ça m’arrangeait? Ça a commencé

doucement, c’était en Algérie, on était jeunes, on faisait la fête!

Lisa: Ecoute, c’est assez choquant d’entendre que vous faisiez la fête en pleine

guerre! Tu nous as dit un jour que tes plus belles années se sont passées là bas, je

n’arrive pas à imaginer qu’une mère puisse dire ça à ses enfants, comment est- ce

possible?

La mère: Parce que vous n’avez pas connu tout ça, vous ne pouvez pas

comprendre, mais je peux le répéter, j’ai été heureuse comme jamais en Algérie;

j’étais folle de ton père et lui encore plus de moi, nous étions une bande de six

copains et on était toujours ensemble, on allait à la plage, on sortait, on buvait, c’est

vrai qu’on était insouciants, et alors? Moi, la guerre, la vraie, je l’ai connue, je sais ce

que c’est d’avoir faim, d’avoir peur, d’être bombardé, de ne pas savoir de quoi

demain sera fait; j’avais quinze ans à la fin de la guerre, j’étais rachitique, j’allais

voler des carottes chez nos voisins, et je les mangeais crues, encore pleines de terre

et c’était bon!

Lisa: Il s’est passé les mêmes choses atroces en Algérie, tu n’étais pas au courant,

vous n’en parliez pas?

La mère: Ca n’a rien à voir, vraiment, je sais que ça peut paraître choquant mais

c’est comme ça. J’ai été heureuse jusqu’à un certain point où rien n’a plus jamais été

comme avant.

Lisa: Quand papa est parti en mission dans la montagne, c’est ça ?

La mère: Oui, quand il est revenu, il n’était plus le même, il buvait de plus en plus

mais ne rigolait plus comme avant, il a vu des horreurs, j’en suis sûre, mais il n’a

jamais voulu en parler. Il était complètement traumatisé et depuis rien n’a plus été

comme avant. Il n’y a qu’avec vous, quand vous étiez petits qu’il était vraiment

heureux, il disait que vous étiez purs et innocents, que le Mal ne vous avait pas

encore atteint, qu’il voulait profiter de ces instants car cela ne durerait pas. C’est

pour ca qu’il voulait des enfants, si je l’avais écouté j’en aurais eu une douzaine!

Lisa: Maman, tu es si amère en parlant de papa!

La mère: J’ai gâché mes plus belles années à torcher des mômes, à nettoyer vos

merdes, vos vomis, à gratter la terre sous vos souliers, sur vos pantalons, à imaginer

des repas avec vingt francs par jour, à redouter le moment où votre père rentrerait

et m’insulterait, à cacher mes larmes, à……et je devrais remercier QUI, dis moi,

aujourd’hui qu’est ce qu’il me reste? Je suis vieille, je suis usée, et le pire de tout, le

pire, ce sont mes propres enfants qui me reprochent cette vie maudite que j’ai

partagée, mais qu’est ce que je dois faire? Qu’est ce que je dois penser?

Lisa: On ne te reproche rien, maman! On est là, non? Tes quatre enfants sont là, tu

peux compter sur nous, non? Tout le monde est d’accord pour essayer justement de

rattraper un peu de ces moments difficiles. Arrête de penser qu’on te croit coupable!

Je ne pensais pas que tu avais été si malheureuse avec nous, c’est tout, c’est dur

d’entendre sa mère dire qu’elle a gâché sa vie en s’occupant de ses mômes, ouais,

c’est dur, ça!

La mère: Mais c’est vrai! Je ne mentirai plus, je ne ferai plus semblant, je ne jouerai

plus de diplomatie, je ne tournerai plus la langue sept fois dans ma bouche avant de

parler. Anna a voulu partir, AUJOURD ‘HUI, comme par hasard, elle ne pouvait pas

remettre son voyage, non, c’était urgent, eh bien, elle a raison, mais tu pourras lui

dire qu’elle ne remette plus un pied dans cette maison! Et je ne changerai pas d’avis!

Ceux qui veulent venir, qu’ils viennent, les autres, tant pis! C’est fini, tout ça, je ne

suis plus une martyre, je ne vais plus me sacrifier, allez tous au diable! Laisse moi

maintenant, je n’ai plus envie de parler, de toutes façons, je n’ai jamais trouvé les

mots.

Lisa: Maman, tu ne veux pas qu’on t’aime, hein?

La mère: Que veux tu que je fasse de votre amour? Vous êtes bien comme votre

père! Toujours des mots inutiles à la bouche! Je n’ai jamais eu besoin d’amour pour

vivre! L’autre jour, ta sœur me reprochait d’avoir grandi sans geste d’amour, sans

bisou, sans câlin, il paraît que ça l’a gêné dans sa vie de femme! Qu’est ce qu’il faut

pas entendre! J’ai grandi comme ça et cela ne m’a pas empêché, malheureusement

de me marier et d’avoir des enfants.

Lisa: Arrête maman, c’est monstrueux ce que tu dis! Qu’est ce que tu cherches à la

fin, de nous dégoûter de toi? Mais tu ne pourras jamais, sinon, cela ferait longtemps

que tu serais seule! C’est vrai qu’on a tous ce même manque avec toi mais on ne

désespère pas de trouver en toi cette parcelle inconnue, tu ne PEUX pas être comme

ça, c’est impossible, on ne peut pas vivre comme ca! Et tant qu’on sera vivants, que

tu seras vivante on traquera en toi le moindre soupçon, la moindre faille, tu nous

aimes, maman, c’est impossible autrement, dis le que tu nous aimes, DIS LE!

La mère: Je suis fière de vous, je suis fière d’avoir fait de beaux enfants, je suis

fière de votre réussite, je suis contente de vous voir vous en sortir par vos propres

moyens mais est ce que je vous aime? IL faudrait que j’y réfléchisse. Ce que je sais

c’est que j’ai toujours eu du mal à avoir le moindre contact physique avec vous. Oh,

je me souviens, à chaque fois, des bagarres avec votre père pour que je vous allaite!

C’était impossible pour moi, je trouve cela répugnant. Mais vous n’avez pas manqué

de bisous avec votre père, toujours à vous toucher, vous embrasser, vous palper,

vous sentir, vous renifler, un animal! C’était un animal, une espèce de bête sauvage,

toujours en rut, prêt à me sauter dessus à la moindre occasion, il me répugnait, tu

vois, tu es gâtée je te dis, à toi, Lisa, ce que je n’ai jamais dit à personne! Oui, ça

m’a arrangé qu’il sombre dans l’alcool, au moins il me laissait tranquille, trop occupé à cuver son vin!

J‘ai toujours fait en sorte qu’il n’en manque jamais! C’est vrai qu’il

nous est arrivé de manquer de lait, de vin, jamais! Je te choque hein, tu vois c’est

facile, moi aussi je peux vous choquer! Il suffit juste de se laisser un peu aller; et ça

fait du bien, en plus!

Lisa: Arrête, maman, arrête, je t’en supplie!

La mère: Je n’ai jamais été comme les autres, je le vois bien, partout où j’allais, je

me comparais aux autres. Tu sais j’étais très belle, tous les garçons ont toujours

voulu m’avoir. Mais cela m’était égal. Je ne ressens rien, ils me laissent indifférente.

Quand j’ai connu ton père, il était tellement timide que ça m’a attendri. Il a mis plus

d’une semaine à me regarder en face, toujours le regard fuyant, il était

impressionné. C’est lui que j’ai choisi puisque de toutes façons, il fallait bien en

choisir un, n’est ce pas? Mais dès qu’on s’est marié, en rentrant d’Algérie, tout s’est

affaissé, pfft, un vrai soufflé, on ne se parlait presque plus, il buvait et de temps en

temps je le laissais me baiser, c’est comme ca qu’on dit maintenant? Heureusement,

si on peut dire, à chaque fois, je tombais enceinte, c’est dingue cette fertilité, non?

Après je me comparais aux autres mères, complètement gâteuses devant leur

progéniture. Moi, je vous regardais à la maternité, j’étais contente que vous soyez

entier, je comptais les doigts, des mains, des pieds, j’observais le nombril, le reste ne

m’intéressait pas. La couleur des yeux, des cheveux, de la peau, les ressemblances,

cela ne m’a jamais touché. Toi, Lisa, tu as été la première, j’ai eu un moment

d’égarement avec toi, c’est vrai, mais j’ai tout fait pour que cela ne se reproduise

plus, par la suite.

Lisa: Un moment d’égarement?

La mère: Oui, je m’en souviendrais toute ma vie, c’est ton souffle si pur! Ca a été

un tel choc, que je t’ai immédiatement reposée dans ton berceau. Tu étais face à

moi, tu as soufflé, ou simplement respiré ou peut-être baillé, je ne m’en souviens

plus, et ce souffle sur mon visage, comme si j’étais au sommet d’une montagne et

que je respirai le souffle de Dieu. C’était si fort que j’ai cru avoir commis une sorte de

blasphème, c’est trop difficile à exprimer.

Lisa: Tu m’aimais alors, tu as été bouleversée par une vague d’amour, qui t’a

submergée et tu en as eu peur. Mais pourquoi, maman, pourquoi avoir peur d’un

bébé? Quel mal je pouvais te faire? Qu’est ce que tu pouvais craindre de moi?

La mère: C’est de moi, idiote, que j’avais peur. Tu ne comprends pas ? Si je

commençais comme les autres à me laisser aller à l’amour, mais ce n’était pas

possible, tu ne peux pas comprendre! Cet esclavage qu’on appelle l’amour.

Lisa: Comment le sais tu si tu ne l’as jamais connu?

La mère: Qui t’a dit cela? J’ai aimé votre père au début. Je te l’ai dit, il m’a touché.

Il m’a semblé pur et foncièrement bon, et puis tout s’est effrité et ce n’est que de

l’esclavage. Tout ce que j’ai enduré avec lui, comment l’aurais je supporté si je

n’avais pas cru que je l’aimais, qu’il subsistait un fragment d’amour, ou de souvenir

d’amour. C’était infime mais persistant.

Lisa: Mais alors tout ce que tu viens de dire?

La mère: Tout est vrai mais tout se mélange, la haine et l’amour, la rancœur, la

jalousie, la fierté et l’orgueil.

Je ne sais plus, je suis tout cela, une moitié de femme, une mère indigne et un

agneau égaré. J’ai manqué d’éducation, je n’ai pas été aimée, par conséquent

pourquoi aurais je aimé, pour qui? Mes enfants? Des égoïstes! Mon mari? Un

alcoolique! Mes parents? Des fantômes! Moi? Une handicapée de la vie!

Tu sais j’ai fait des examens de contrôle, tu sais ce qu’on m’a dit? Que j’avais le cœur

trop gros! C’est fou, non? Mais c’est bien ça, j’ai le cœur gros. La vie ne m’a rien

appris, je l’ai traversée, indifférente, insensible, rien ne me touche, rien ne

m’intéresse, je suis creuse, je suis vide, je n’ai rien à prendre ni à donner.

Lisa: Mais nous? On a besoin de toi! Si tu ne nous aimes pas, nous on t’aime, tu le

sais, tu le sens, ça ne te fait rien?

La mère: Si, je l’ai toujours su. Vous m’aimez, votre père m’aimait aussi mais cela

ne fait rien. A quoi sert d’être aimée quand on n’aime pas en retour?

Lisa: Tu veux rester seule, c’est ça! Tu ne veux plus de nous?

La mère: Cela m’est égal. Si cela vous fait du bien de venir, je ne vous chasserai

pas mais je n’ai pas peur d’être seule, tu sais.

Lisa: Et toi, tu t’aimes au moins?

La mère: Même pas, je suis aussi indifférente à moi-même qu’aux autres.

Je me regarde. Je vieillis, je m’en fous. J’attends la fin mais je ne la provoquerai pas, ne te

fais pas de soucis pour ça; je suis trop lâche. Je suis trop faible. Je suis venue là par

hasard et je partirai de la même façon.

Lisa: Sauf, que nous, on est là! Que tu le veuilles ou non.

La mère: Je ne le voulais pas mais que veux tu que j’y fasse. Tout ça m’est

étranger. Tout ça me fatigue.

Lisa: Je ne sais pas ce que tu cherches. Qu’est ce que tu veux maman? DIS LE MOI!

Je ferai tout pour t’aider si seulement je savais!

La mère: Tout ce que je cherche maintenant, c’est la tranquillité. Je ne veux plus

me poser de questions, je ne veux plus m’inquiéter, je veux juste rester là, avec moi

et attendre.

Lisa: Attendre quoi ? Tu continues à vouloir te sacrifier ou quoi? Qu’est-ce que tu

veux, maman?

La mère: LA PAIX! J’en ai assez de me justifier, de m’excuser et je vous connais;

aujourd’hui c’est Anna, demain ce sera toi et après demain les garçons, et puis il y

aura aussi les petits enfants! Vous voulez tous comprendre! Vous n’arrêtez pas avec

vos questions! Tout savoir, ne pas en perdre une miette, tout analyser pour vous

déculpabiliser. Mais vous croyez que vos vies valent mieux que la mienne? Vous me

faites pitié avec votre compréhension alors que je vous vois les uns après les autres

vous planter. Vous ne comprendrez rien, n’attendez rien de moi, je ne suis rien.

RIEN!

Lisa: Maman, tu n’es pas rien, tu es tout pour nous, TOUT! Tout ce qu’on a fait

c’était pour toi, pour t’impressionner, pour que tu sois fière de nous! Tu te foutais de

ça aussi?

La mère: Qu’est ce qui pourrait m’impressionner? Hein, dis-moi! Que tu sois

devenue une petite bourgeoise?

Lisa: Je croyais que tu aimais nos sorties chez le coiffeur, au salon de thé, chez

l’esthéticienne et dans les magasins, c’était pour toi tout ça!

La mère: Non, c’était pour toi, tu as toujours cru que tu pourrais acheter mon

amour, mais je ne t’aime pas plus que tes frères et sœur, tu sais, je m’en fous de ton

fric!

Lisa: Tu n’as pas toujours dit ça!

La mère: Ah bon?

Lisa: Mais oui, je voulais juste te faire plaisir, rattraper un peu tes années de misère,

c’est tout! Je croyais vraiment que cela te ferait plaisir! Si j’avais su…

La mère: Vas –y Lisa, tu y es presque! Si tu avais su, tu ne serais pas resté aussi

longtemps avec cet imbécile qui te sert de mari!

Lisa: Exactement! Et lui qui croyait que tu l’aimais bien!

La mère: Il se trompe lourdement, mais j’ai toujours cru que TOI tu l’aimais, alors…

Lisa: Maman, je ne l’aime plus depuis deux ans, et je ne sais pas comment faire,

alors je me suis rapprochée de toi, tu m’aidais, tu me vantais ses qualités.

La mère: Je ne peux pas prendre de décision à ta place, Lisa.

Lisa pleure doucement.

Lisa: Mais qu’est ce que je vais devenir?

La mère: Je ne peux pas t’aider. Allez, va te coucher, tu n’en peux plus, on en

reparlera demain, d’accord?

Lisa: Bonne nuit, maman.

 

Scène 6: la mère


La mère se lève, arrange ses cheveux, va dans la cuisine, revient avec une

tasse à la main, s’assoit à table et se met à parler.

Voilà bien longtemps que j’attends ce moment; l’autre jour, à la télévision, ils

parlaient de cela justement, de l’importance de couper le cordon!

D’ailleurs c’est sûrement la télé qui leur a mis toutes ses idées dans la tête: parler,

communiquer, vider son sac, aller déballer son linge sale en famille, on peut tout

dire, tout doit se dire, le bébé est une personne, tout se joue avant deux ans, qu’est

ce qu’ils ne vont pas inventer pour vendre leur lessive!

Si j’avais fait comme eux, me noyer dans un verre de vin, à remuer tout le passé, est

ce que j’en serai là, aujourd’hui? Je me le demande.

Moi, on m’a élevé dans le silence, je n’en ai jamais voulu à mes parents pour autant,

on faisait pas tant de chichis, d’abord c’était la guerre, on avait d’autres chats à

fouetter; est ce que je les ai embêté avec ça? Jamais! Jamais je ne leur ai parlé des

bombardements, de la faim, et puis quand je suis arrivée ici, avec mon accent à

couper au couteau, est-ce que je me suis plaint? Jamais! Endurer, subir, et attendre

que ca aille mieux, attendre, attendre, toujours attendre;

Quand j’y pense, je crois bien que j’ai passé ma vie à attendre : attendre de grandir,

attendre d’avoir de l’argent, attendre les enfants, attendre le mari, le soir, attendre

que ça passe, que ça se tasse, attendre.

Et maintenant que tout cela est derrière moi, les enfants élevés, le mari crevé, qu’est

ce que je vais bien pouvoir attendre? Une chose est sûre c’est que je ne jouerai pas

à la grand mère, c’était bon pour leur père, les petits enfants! Non, non, non! J’ai

assez donné! Les enfants, et puis les petits enfants encore, ah non merci; je les vois

venir, tous, je les connais quand même! Qu’ils ne comptent pas sur moi.

D’ailleurs, pourquoi s’échiner à en faire, ils ont le choix maintenant; moi, je n’avais

pas le choix, ils sont arrivés comme ça, un par un, j’avais rien demandé, moi;

évidemment, de mon temps il n’y avait rien, pas de pilule et tout le bataclan.

J’ai toujours été réglée comme une horloge, je savais tout de suite quand ca allait

arriver; la paix pendant neuf mois, c’était toujours ça de pris!

Chaque fois que j’ai été enceinte, on me regardait, on me disait que je le portais

bien, et lui, fier comme Artaban, à côté, est ce qu’il s’est jamais douté à quel point je

pouvais le mépriser! Ah, le con!

Mais j’ai jamais trouvé les mots, je ne sais pas pourquoi, je devais m’en vouloir de

penser tellement de mal de lui, que je ne voulais sûrement pas en rajouter, c’est

vrai, je ne voulais pas l’humilier davantage, et puis surtout, j’ai toujours été tellement

étonnée qu’il puisse m’aimer à ce point!

Ah, l’amour! Le grand mystère de ma vie. Pourtant j’ai essayé, mais je ne sais pas,

c’est peut-être génétique, au fond. Tout s’explique maintenant, vive la science, le

progrès! Le modernisme, moi ça me convient tout à fait de vivre avec tout ce

confort, la télé, Internet, et tout ce qu’ils inventent encore, ah oui, le téléphone, c’est

génial ça aussi! Je sais que je ne dois pas être normale de penser tout ça, que je n’ai

pas besoin des autres, il faudrait que je consulte un spécialiste mais c’est trop tard

maintenant, au mieux je mourrai avant, au pire on m’enfermera dans un hôpital;

tant que je ne suis pas dangereuse!

Et mes enfants, les pauvres, c’est vrai qu’ils ont des raisons de m’en vouloir, je le

reconnais, mais j’y peux rien s’ils m’aiment autant, je ne l’avais pas prévu; je pensais

qu’ils partiraient les uns après les autres dès qu’ils seraient autonomes, mais non, ils

me lâchent pas, pas moyen; j’y suis allée un peu fort tout à l’heure avec Lisa, mais

c’est la pire, toujours à m’offrir des cadeaux, à m’emmener par monts et par vaux, je

n’ai rien demandé moi, je veux juste être tranquille, seule, c’est vrai, je suis bien

avec moi, je me parle, je m’invente des histoires, des autres vies, je suis bien comme

ça.

Son mari, lui ou un autre, de toutes façons, qu’est ce que ça change? C’est tout de

même elle qui vit avec lui, pas moi. Qu’elle prenne seule ses décisions.

Encore une chose dont je suis incapable, je le reconnais, je n’ai jamais su prendre de

décision, je me suis toujours dit que quoi qu’il arrive, rien d’extraordinaire ne pouvait

m’arriver, autant continuer, à quoi bon se faire remarquer, rien ne change , c’est

comme ça; Anna m’a toujours reproché cette fatalité qui pèse sur moi, mais au fond,

ce n’est pas moi qui ai inventé ce mot; la vie est ainsi faite, je n’y suis pour rien: CE

N ‘ EST PAS MA FAUTE!

J’étais incapable aussi d’imaginer un prénom pour ces enfants; c’est leur père qui les

a choisis, tous: Lisa, Fred, Anna et Vincent. Ha , non, je dis des bêtises, Vincent,

c’est moi qui l’ai choisi, le dernier, il fallait tout de même que j’y arrive; c’est rapport

au peintre Van Gogh, je me souviens avoir entendu cette histoire d’oreille qu’il s’était

coupée; quand j’ai vu mon fils pour la première fois, dans le berceau, j’ ai vu ses

oreilles un peu décollées, alors j’ai pensé à Vincent, c’est bête, je sais, mais je n’ai

pas regretté, c’est bien Vincent comme prénom, c’est doux, ca lui va bien!

Je sais que j’ai des torts envers eux, ils ont sûrement manqué de câlins, bisous et

autres embrassades inutiles, mais de mon temps on ne parlait pas de tout ca, on

n’avait pas le temps de lire tous les magazines qu’on voit maintenant, de toutes

façons, je n’y crois pas. D’abord il y avait leur père, au moins quand ils étaient petits

ils en ont bien profité, il s’occupait d’eux comme une mère poule; il avait bien dû

s’apercevoir que cela ne m’intéressait pas, mais pour ca, j’ai rien à dire, il ne jamais

fait le moindre reproche, au moins quand ils étaient petits. Après? Et bien, ils ont fait

leurs vies, Lisa, la première à partir, à quinze ans! Elle m’a manquée quand même,

c’est vrai qu’elle s’occupait de tout à la maison, je ne lui en veux pas et puis, elle a

tout de suite trouvé un homme riche, pour ça, c’est vrai que je l’admire, ce n’est pas

elle qui comptera les fins de mois! Fred, lui, c’était plus compliqué, déjà tout petit, il

était inquiet, toujours à vouloir me protéger, à être dans mes jambes, pot de colle, je

l’appelais! Anna, elle, s’est réfugiée dans les études, toujours à lire, à s’user les yeux,

à travailler, moralité, pas de boulot et en cloque de surcroît, bravo l’émancipée de la

famille! Et Vincent, lui, le vrai débrouillard, je n’ai jamais cherché à comprendre mais,

dès treize ans, il subvenait aux besoins de la famille, et maintenant, je ne sais

toujours pas ce qu’il fait mais il s’en sort plus que bien! Et lui aussi, les cadeaux, les

fleurs, tout pour me faire plaisir. Le brave garçon!

Allez, les enfants, ne vous faites pas plus triste que vous êtes, n’allez pas chercher

des poux dans vos têtes, à vous regarder le nombril, il y a plus malheureux sur terre,

croyez moi!

Je parle je parle mais c’est l’heure de mon émission. Je décroche le téléphone, dès

fois qu’il y en ait un qui aurait l’idée de m’appeler pour me dire qu’il est bien arrivé je

ne sais où! Va, je ne m’inquiète pas, de toutes façons, les mauvaises nouvelles, on

les apprend bien assez, tôt. Ah, ça y est, j’ai failli louper le générique.

RIDEAU