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Les ongles noirs

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J’ai hésité plusieurs jours avant d’écrire cette histoire, ne doutant pas qu’on allait encore médire en  m’affublant des pires  épithètes au sujet de ma collection de névroses……Mais voilà, si je ne la raconte pas, je ne saurai sans doute jamais le fin mot de cette histoire alors une fois de plus je fais fi du peu de fierté qu’il me reste et m’en vais vous narrer ce rêve qui me hante depuis plusieurs jours.
Je ne rêve jamais, c’est sans doute d’ailleurs une des raisons qui fait que j’écris ; pour m’inventer mes propres rêves ou mes cauchemars, allez savoir. Je ne rêve jamais, disais-je (ce à quoi on m’opposera –m’imposera– la nuance tenant dans la réminiscence de ces rêves… ) et pourtant, ce matin-là, c’est mon propre hurlement qui me réveilla.  Avec à l’esprit une vision très nette et pourtant véritablement dantesque de ce que je venais de vivre. Car, cela aussi est une découverte : j’ai vécu durant ce laps de temps, j’en conserve les stigmates, c’est donc une réalité pas seulement une vue de l’esprit…

Le rêve : Extérieur nuit. Eclairage artificiel ; je ne lèverai à aucun moment les yeux au ciel, mais il semble évident que la lune est de sortie, grosse, accompagnée d’étoiles sans doute, on y voit comme en plein jour, sauf que les ombres se multiplient et me donnent l’impression que dans ce champs de terre, nous sommes des centaines. Alignées. Une rangée de filles comme un fil barbelé qui s’étend à perte de vue. Nous sommes toutes debout, immobiles, une pelle à la main.  Face à nous, installés sur des chaises d’arbitre de tennis, des hommes.  Faites-moi grâce, par pitié d’une interprétation factice d’une frustration sexuelle ou je ne sais quel sentiment d’infériorité….Mais c’est ainsi, les hommes sont assis, en hauteur et nous attendons l’ordre de creuser, évidemment, sinon à quoi bon ces pelles, lourdes au creux de nos mains ?
«  Vous vous prenez pour des écrivains ? »
La voix est agressive et ne laisse aucun doute sur la réponse que personne évidemment ne prononcera.  Le timbre est puissant et s’éternise. Tête baissée, je ne suis pas la seule à lever les yeux sur l’homme qui a crié. Je le connais sans l’avoir jamais vu. Je reconnais cette voix sans l’avoir entendue auparavant. Juste une évidence de plus. A ses côtés, un tout jeune homme, très beau, genre minet, tiré à quatre épingle, lance un rire un rien hystérique, un rire odieux comme un écho accompagnant ce cauchemar, tout du long. Mais à cela aussi, on s’habitue et bientôt on ne l’entendra plus bien qu’il reste en suspension, happé par une de ces étoiles peut-être, incrusté dans le décor, au même titre qu’un saule pleureur que je n’avais pas remarqué encore, mais qui propose un apaisement interlude dans cette mise en scène.
Nous semblons toutes terrorisées mais avons-nous vraiment peur ? Nous nous montrons dociles mais l’outil pèse sur nos avant-bras au point que nous avons hâte à présent de nous mettre à la tâche puisque nous sommes là pour ça. Suspendues aux lèvres invisibles de notre commanditaire, nous attendons.
«  C’est ça que vous voulez, alors CREUSEZ ! »
C’est bien ce que nous faisons, nous creusons, vite, très vite, comme s’il y avait urgence ; pire, comme s’il s’agissait d’un concours. Avec à la clé, une place à gagner. Mais laquelle ? Cela dure, la douleur arrive. Dans des endroits du corps qu’on ne soupçonnait pas : la nuque se raidit, les crampes se baladent comme des milliers d’aiguilles suspendues au moindre de nos muscles.  Comment se fait-il que les trous  présentent tous la même forme ? Rectangulaire, ça va de soi. Nous creusons à l’unisson, dans la même discipline, une tombe à l’identique, qui se duplique à l’infini. Une évidence de plus qui me force à chercher du regard le cercueil que le trou gobera, qu’il nous faudra recouvrir de cette terre noire, grasse, presque appétissante et facile à travailler. Un vague plaisir nait de cette approche intime, organique d’avec cet élément vital, la terre qui nous supporte…
Soudain, la main de l’homme se lève et les pelles stoppent instantanément leur trajectoire elliptique. Quand la main redescend, le silence est total ; même le vent s’est tu et le bruit de ferraille du métal qui atteint la rocaille sonne la fin de la première étape. Une voix venue d’ailleurs ordonne de jeter notre outil dans le trou ; nous nous exécutons en enregistrant la suite de petits bruits mats, aussitôt étouffés. Puis, je sens une pression dans le bas du dos, pas le temps de lutter ;  au bord du précipice, ma chute s’éternise encore jusqu’au cri qui me réveille. Tout ça n‘était qu’un rêve.
J’allume une cigarette, me remets de mes émotions en souriant bêtement.  Ecrire serait devenu une sorte de supplice ? Au moment d’éteindre mon mégot, je m’aperçois avec dégoût que mes ongles sont sales. Noirs de crasse. Dégueulasses. Mais au lieu de me précipiter dans la salle de bain pour me laver les mains, j’allume une autre cigarette en cherchant l’origine de cette saleté. Je fais mine de réfléchir mais tout semble clair SUBITEMENT …
Devant le lavabo, je contemple mes mains qui semblent propres excepté les traits noirs imbriqués sous chaque ongle. Je cherche une lime et m’emploie avec une minutie que je ne me connais pas à recueillir ces  fragments que je dépose délicatement dans un étui à lentilles. Les petits filaments sont comme une vision de chromosomes observés au microscope. C’est joli, j’en conviens. Je referme l’étui, et me prépare. Le café n’est pas indispensable ce matin. Rien n’est plus urgent que de courir au laboratoire pour demander l’analyse de ces particules.
Attendre et oublier. Oublier ce froncement de sourcil, cet air niais du laborantin qui finira par hausser les épaules en enregistrant mes coordonnées.  Attendre une journée entière.  Dormir : désir irrépressible de passer à nouveau de l’autre côté du miroir. Savoir.
Le jour du résultat, j’ai affaire à une femme cette fois, assise de l’autre côté du comptoir, vêtue d’une blouse blanche ; 37 euros 90, me lance-t-elle sans même lever les yeux. -Ok , mais mes résultats ?  -RAS , il s’agit de terre de bruyère. -Ah ? Mais d’où provient-elle ? C’est ça qui m’intéresse ! -Qu’est-ce que j’en sais moi. De votre jardin. -Je n’en ai pas. -D’un pot de fleurs. -Non plus.  Madame, comment vous répondre ? Elle vient bien de quelque part ! – Je m’en doute, c’est bien pour ça que je vous ai porté cet échantillon. – 37 euros 90, comment réglez-vous ?
J’ai de la terre sous les ongles et j’ai rêvé ; qui est disposé à entendre cela, qui ? L’un de vous, certainement, qui se trouvait sur les lieux de ce rêve, assis sur une chaise d’arbitre de tennis ou bien à mes côtés, une pelle à la main. Suis-je la seule à en être revenue ? Aurais-je gagné ce concours avec pour seul trophée ce mystère à éclairer ? Je n’en dors plus la nuit, comment y retourner ?

Dans la forêt profonde…

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1. J’ai habité une forêt il y a de ça pas mal de temps maintenant, c’était avant.
Une nuit d’insomnie, malgré les bombardements, j’étais sorti. Je ne m’explique toujours pas pourquoi ça m’a pris cette nuit-là…J’ai quitté la maison, en pyjama, et j’ai fait quelques pas dans la rue. Je comptais les avions au dessus de ma tête, nullement effrayé, comme un spectacle qui ne me concernait pas mais que je trouvais beau. En plein vol, ils larguaient des objets à intervalles réguliers. A aucun moment, je n’ai imaginé que les miens puissent être touchés par ces bombes. J’étais déjà fou peut-être à cette époque. Je fumais ma cigarette en contemplant le ciel, et je me souviens parfaitement avoir songé à la commande de madame Apfelbaum; serait-elle satisfaite de ce nouveau manteau crée juste pour elle? C’est tout ce qui m’importait. J’étais déjà fou, je crois.
C’était la guerre; je ne voulais pas la faire, alors je m’étais retranché ici en découvrant une clairière qui m’y avait conduit. Les larmes brouillaient ma vue. J’étais seul, j’avais tout perdu. Dans le film en noir et blanc que je revis chaque nuit, je vois ce fou qui rentre chez lui en pyjama et trouve à la place de sa maison, une ruine de débris fumants. J’ai tout perdu en une seule fois, voilà la seule réplique qui me vient à l’esprit, je ne comprends pas.
Je n’avais pourtant pas quitté cette rue où nous habitions depuis la naissance de notre dernier enfant. J’y vivais, j’y travaillais. Je crois que j’étais heureux, j’ai du mal à me souvenir de ce passé, c’est douloureux encore, ou alors ce n’est pas à moi que toute cette histoire est arrivée. C’est ce que j’essaie de me dire. Je ne serai que le narrateur, pas vraiment concerné.
Dans la fièvre qui m’habitait alors, j’étais persuadé d’être le dernier des hommes. Alors j’ai marché et me suis inventé une histoire dans laquelle je devenais le premier d’entre eux. Celui qui vit dans la nature, se nourrit d’animaux morts et d’herbes arrachées. Je ne pourrais que survivre à présent, alors je veux être un sauvage qui n’obéit qu’à son instinct et se refuse à penser.
Depuis que je vis ici, j’ai appris à observer les nuages qui me parlent d’un amour inconnu. C’est beau, changeant, menaçant parfois. Je n’aurais jamais pensé que leur couleur puisse varier à ce point: du rose pâle au noir anthracite, en passant par une palette de bleus, de verts, de rouges. Un matin, à l’aube j’ai vu un stratus jaune qui m’a irradié de l’intérieur. J’ai pleuré.
La journée, il m’arrive de pousser jusqu’à la clairière. Je m’allonge sur l’herbe, entre les mottes de terre et je regarde encore le ciel, les nuages, je fixe aussi le soleil : je voudrais qu’il brûle à jamais mes rétines. Je vois toujours le même profil de femme, aux longs cheveux ondulés. C’est curieux. Je sais très bien qu’à force de jouer à ce jeu du menteur, je vais me consumer. Je sens bien ma raison vaciller un peu plus chaque jour, je passe petit à petit de l’autre côté du miroir, c’est mon unique désir: rejoindre ma tribu pour les rassurer sur mon sort.
Je n’ai plus peur du sang. Avant, à sa seule vision, je tournais de l’œil. Maintenant, dans ma nouvelle chambre, je peins à même la roche de petits pictogrammes rougeoyants; je relève chaque matin les pièges posés la veille et je m’amuse ensuite à ce jeu cruel. J’ai laissé derrière moi toute forme d’humanité.
Je me demande parfois si je verrais un jour le début de l’été qui me paraît si loin. J’ai franchi la porte des saisons comme une feuille échappée d’une branche, qui survole, légère la misère et la beauté dans la même indifférence. Continue reading ‘Dans la forêt profonde…rgb’

Spleen de Province

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La folie a régné sur ma nuit.
Elle se joue de mes caprices imaginaires, rit de mes fantasmes puérils, se moque d’un parcours bien trop aléatoire, fustige mes pauvres ambitions, annule jusqu’à ce mirage de liberté crée de toutes pièces.

L’atterrissage fut plus brutal encore. Ce matin, je ne ressemble à rien. J’ai éteint le feu follet dont il ne subsiste que l’arrière goût amer, la trace noirâtre et fine de la suie au bout des doigts. Collante, tenace et sale, et cette odeur âcre du feu mal éteint que j’exècre.

Trop à l’écoute de moi-même sans doute, trop indulgente, trop rêveuse, trop exigeante.
Pas assez souple, pas assez grande, pas assez belle, pas assez normale, pas intégrée.

Entre trop et pas assez, mes fondations éclatent de cette fragilité factice. Je ne conçois alors que du mépris pour cette lâche passivité, cet attachement incohérent, sans fondement à un nouvel horizon illusoire, cette inertie qui m’a fait chausser des semelles de plomb.

Pendant combien de temps encore cela va-t-il durer ? Serais-je condamnée ? Maudite ? Rien de tout cela..
Je me déteste de ne pas reconnaître à quel point je devrais me sentir heureuse, comblée même. Me réjouir en m’endormant d’inventorier les innombrables raisons d’un bonheur que je ne mérite pas. Cela ne donne rien, je le vois bien. La vie est ailleurs. Elle me hante et me nargue.

Je suis une ballerine en plastique enfermée dans un coffre à bijoux. Tourner en rond sur une musique organique a fini par me donner la nausée.

Qu’on referme le couvercle une fois pour toutes et qu’on n’en parle plus.

Ecrire est une torture doucereuse et cruelle. Drôle de drogue. Infernale descente qui n’en finit jamais. Pansement invisible sur une plaie géante. Acte Inutile et dangereux qui me place irrémédiablement au bord du gouffre alors que j’ai le vertige.

Il arrive que le plaisir surgisse néanmoins, toujours par surprise, au hasard d’une phrase arrivée d’on ne sait où. Mais il est si fugace, aussitôt tempéré par une médiocrité étalée sur le reste, qu’il revêt une apparence insoutenable.
J’aurai préféré ne jamais y avoir accès que le frôler ainsi ; effleurement bien trop rare pour ne pas en tirer une frustration trop grande.

Je ne veux plus des restes ; je veux tout et son contraire : la folie règne sur ma vie. Je hais madame Bovary.

Ousmane

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Il n’a pas dit au revoir à sa mère. Elle comprendra. Elle espèrera et priera pour lui. Elle le protègera tout le long du voyage.
Il est jeune, grand, intelligent, mais surtout il sent en lui une force qui le dépasse et le pousse. Il croit en cette puissance qui s’est emparé de son corps presque malgré lui. Si c’est un jeu, il joue sa vie. Depuis plus de dix ans, depuis qu’il est petit, il ne pense qu’à ça. Il ira à New York. C’est là-bas qu’il ira. A New York ; il ne pense qu’à ça. Continue reading ‘Ousmanergb’