Dans la forêt profonde…
1. J’ai habité une forêt il y a de ça pas mal de temps maintenant, c’était avant.
Une nuit d’insomnie, malgré les bombardements, j’étais sorti. Je ne m’explique toujours pas pourquoi ça m’a pris cette nuit-là…J’ai quitté la maison, en pyjama, et j’ai fait quelques pas dans la rue. Je comptais les avions au dessus de ma tête, nullement effrayé, comme un spectacle qui ne me concernait pas mais que je trouvais beau. En plein vol, ils larguaient des objets à intervalles réguliers. A aucun moment, je n’ai imaginé que les miens puissent être touchés par ces bombes. J’étais déjà fou peut-être à cette époque. Je fumais ma cigarette en contemplant le ciel, et je me souviens parfaitement avoir songé à la commande de madame Apfelbaum; serait-elle satisfaite de ce nouveau manteau crée juste pour elle? C’est tout ce qui m’importait. J’étais déjà fou, je crois.
C’était la guerre; je ne voulais pas la faire, alors je m’étais retranché ici en découvrant une clairière qui m’y avait conduit. Les larmes brouillaient ma vue. J’étais seul, j’avais tout perdu. Dans le film en noir et blanc que je revis chaque nuit, je vois ce fou qui rentre chez lui en pyjama et trouve à la place de sa maison, une ruine de débris fumants. J’ai tout perdu en une seule fois, voilà la seule réplique qui me vient à l’esprit, je ne comprends pas.
Je n’avais pourtant pas quitté cette rue où nous habitions depuis la naissance de notre dernier enfant. J’y vivais, j’y travaillais. Je crois que j’étais heureux, j’ai du mal à me souvenir de ce passé, c’est douloureux encore, ou alors ce n’est pas à moi que toute cette histoire est arrivée. C’est ce que j’essaie de me dire. Je ne serai que le narrateur, pas vraiment concerné.
Dans la fièvre qui m’habitait alors, j’étais persuadé d’être le dernier des hommes. Alors j’ai marché et me suis inventé une histoire dans laquelle je devenais le premier d’entre eux. Celui qui vit dans la nature, se nourrit d’animaux morts et d’herbes arrachées. Je ne pourrais que survivre à présent, alors je veux être un sauvage qui n’obéit qu’à son instinct et se refuse à penser.
Depuis que je vis ici, j’ai appris à observer les nuages qui me parlent d’un amour inconnu. C’est beau, changeant, menaçant parfois. Je n’aurais jamais pensé que leur couleur puisse varier à ce point: du rose pâle au noir anthracite, en passant par une palette de bleus, de verts, de rouges. Un matin, à l’aube j’ai vu un stratus jaune qui m’a irradié de l’intérieur. J’ai pleuré.
La journée, il m’arrive de pousser jusqu’à la clairière. Je m’allonge sur l’herbe, entre les mottes de terre et je regarde encore le ciel, les nuages, je fixe aussi le soleil : je voudrais qu’il brûle à jamais mes rétines. Je vois toujours le même profil de femme, aux longs cheveux ondulés. C’est curieux. Je sais très bien qu’à force de jouer à ce jeu du menteur, je vais me consumer. Je sens bien ma raison vaciller un peu plus chaque jour, je passe petit à petit de l’autre côté du miroir, c’est mon unique désir: rejoindre ma tribu pour les rassurer sur mon sort.
Je n’ai plus peur du sang. Avant, à sa seule vision, je tournais de l’œil. Maintenant, dans ma nouvelle chambre, je peins à même la roche de petits pictogrammes rougeoyants; je relève chaque matin les pièges posés la veille et je m’amuse ensuite à ce jeu cruel. J’ai laissé derrière moi toute forme d’humanité.
Je me demande parfois si je verrais un jour le début de l’été qui me paraît si loin. J’ai franchi la porte des saisons comme une feuille échappée d’une branche, qui survole, légère la misère et la beauté dans la même indifférence. Read more
Spleen de Province
La folie a régné sur ma nuit.
Elle se joue de mes caprices imaginaires, rit de mes fantasmes puérils, se moque d’un parcours bien trop aléatoire, fustige mes pauvres ambitions, annule jusqu’à ce mirage de liberté crée de toutes pièces.
L’atterrissage fut plus brutal encore. Ce matin, je ne ressemble à rien. J’ai éteint le feu follet dont il ne subsiste que l’arrière goût amer, la trace noirâtre et fine de la suie au bout des doigts. Collante, tenace et sale, et cette odeur âcre du feu mal éteint que j’exècre.
Trop à l’écoute de moi-même sans doute, trop indulgente, trop rêveuse, trop exigeante.
Pas assez souple, pas assez grande, pas assez belle, pas assez normale, pas intégrée.
Entre trop et pas assez, mes fondations éclatent de cette fragilité factice. Je ne conçois alors que du mépris pour cette lâche passivité, cet attachement incohérent, sans fondement à un nouvel horizon illusoire, cette inertie qui m’a fait chausser des semelles de plomb.
Pendant combien de temps encore cela va-t-il durer ? Serais-je condamnée ? Maudite ? Rien de tout cela..
Je me déteste de ne pas reconnaître à quel point je devrais me sentir heureuse, comblée même. Me réjouir en m’endormant d’inventorier les innombrables raisons d’un bonheur que je ne mérite pas. Cela ne donne rien, je le vois bien. La vie est ailleurs. Elle me hante et me nargue.
Je suis une ballerine en plastique enfermée dans un coffre à bijoux. Tourner en rond sur une musique organique a fini par me donner la nausée.
Qu’on referme le couvercle une fois pour toutes et qu’on n’en parle plus.
Ecrire est une torture doucereuse et cruelle. Drôle de drogue. Infernale descente qui n’en finit jamais. Pansement invisible sur une plaie géante. Acte Inutile et dangereux qui me place irrémédiablement au bord du gouffre alors que j’ai le vertige.
Il arrive que le plaisir surgisse néanmoins, toujours par surprise, au hasard d’une phrase arrivée d’on ne sait où. Mais il est si fugace, aussitôt tempéré par une médiocrité étalée sur le reste, qu’il revêt une apparence insoutenable.
J’aurai préféré ne jamais y avoir accès que le frôler ainsi ; effleurement bien trop rare pour ne pas en tirer une frustration trop grande.
Je ne veux plus des restes ; je veux tout et son contraire : la folie règne sur ma vie. Je hais madame Bovary.
Ousmane
Il n’a pas dit au revoir à sa mère. Elle comprendra. Elle espèrera et priera pour lui. Elle le protègera tout le long du voyage.
Il est jeune, grand, intelligent, mais surtout il sent en lui une force qui le dépasse et le pousse. Il croit en cette puissance qui s’est emparé de son corps presque malgré lui. Si c’est un jeu, il joue sa vie. Depuis plus de dix ans, depuis qu’il est petit, il ne pense qu’à ça. Il ira à New York. C’est là-bas qu’il ira. A New York ; il ne pense qu’à ça. Read more