Le parfum de la nuit

8 fév 2008 par

« Encore, papi Philibert, encore une histoire!
- Il est temps de dormir à présent, répondit Philibert, n’as-tu pas école demain? »
Le petit garçon se mit à rire:
« – Mais, c’est les vacances! »

Alors le grand père se rassit, se frotta les yeux un petit moment, en quête d’inspiration. La lune était pleine et éclairait largement la pièce ; un nuage, l’espace d’un instant obscurcit la chambre et le tonnerre se fit entendre. Quelques éclairs se livrèrent bataille en silence et Philibert se mit à raconter d’une traite une bien étrange histoire à son petit fils, assis dans son lit, les yeux grand ouverts:

Dans une île lointaine, au large de l’Océanie, très loin de chez nous, donc, existait une plante jusqu’alors non identifiée par aucun scientifique. Cette plante était extraordinaire par la taille gigantesque des pétales de ses fleurs, par sa couleur changeante selon le climat et surtout par son parfum enchanteur.
Elle avait sur l’environnement une telle influence qu’on l’ avait appelée, l’île de la plante enchantée. En effet, sur cette île, la paix et la sagesse régnaient; les animaux cohabitaient en toute liberté et ne connaissaient ni la peur, ni la méchanceté grâce au formidable parfum qui embaumait l’île entière. Tout n’était qu’harmonie, joie et bonne humeur.

Un jour, une équipe scientifique, emmenée par le professeur Philibert Flatibus, débarqua sur l’île par le plus grand des hasards. Enivré par le parfum qui y régnait, le professeur décida de partir à la recherche de son origine. Après quelques heures de marche en pleine jungle, il fut d’abord surpris de ne rencontrer aucun animal sur son chemin, il entendait bien des gazouillis d’oiseaux mais ne voyait aucun volatile à l’horizon. » Bizarre, bizarre » se disait-il en poursuivant son chemin.
Mais il sentait qu’il était sur la bonne voie car l’odeur devenait presque insoutenable: on aurait dit qu’il venait de renverser son flacon de parfum! Enfin il aperçut la plante; il en eut le souffle coupé. Jamais il n’avait vu une telle merveille! Ses feuilles, hautes et puissantes laissaient apercevoir au milieu d’elles une énorme tige, d’un bleu turquoise strié de vert émeraude au sommet de laquelle jaillissait la fleur: son cœur était violet, ses pétales roses et jaunes. De plus cette fleur brillait de milles feux, comme si elle était éclairée de l’intérieur.
« M » Magnifique » s’écria-t-il! Il n’avait pas fini sa phrase, qu’il s’endormit subitement comme anesthésié par ce parfum si puissant. C’est à ce moment, au beau milieu de son sommeil, qu’il eut une vision. La plante se penchait sur lui et lui murmurait doucement à l’oreille:

- Philibert, ne viens pas perturber notre monde enchanteur !
- Philibert, respecte notre environnement!
- Philibert, quitte cette île au plus vite!
- Ou alors, tu en seras prisonnier à jamais! Philibert! Philibert!

Quelques instants plus tard, il se réveilla et crut difficilement à ce rêve qui tenait plutôt du cauchemar. Cependant il était perplexe: que faire?
Son esprit scientifique lui dictait de prélever un échantillon de cette plante afin de l’étudier tranquillement dans son laboratoire. Mais son instinct lui commandait de réagir différemment. Avait-il le droit d’intervenir dans ce paradis terrestre? Se prenait-il pour une divinité lui-même? Surtout, il s’interrogeait sur les résultats de son analyse : cela l’effrayait et l’attirait en même temps.
Il décida de s’accorder une nuit de réflexion avant de prendre sa décision.
Il se mit à la recherche de bois mort afin de faire un feu. Lorsqu’il eut réuni assez de branches, il chercha son briquet dans sa poche: disparu! Il se rappela qu’il devait lui rester une boîte d’allumettes au fond de son sac à dos. Il se souvint avoir posé le sac au pied de la plante, il y retourna et quelle ne fut sa surprise en découvrant que son sac avait disparu, lui aussi.
« Ceci ne me dit rien qui vaille » pensait-il. Mais il faisait nuit à présent et il s’était engagé trop profondément dans la forêt pour tenter de retourner sur le bateau.
Je n’ai plus qu’à prendre mon mal en patience en attendant demain, se dit-il. Heureusement, il ne fait pas trop froid, et pour la nourriture, eh bien, je mangerai mieux demain!
Mais d’autres surprises allaient encore le faire changer d’avis ….

Alors qu’il commençait doucement à s’assoupir, il entendit un murmure: personne. Puis, le même murmure, comme un gémissement, se répéta. Il ouvrit les paupières et vit avec effroi deux énormes yeux jaunes qui le fixaient dans la nuit noire.
- Qui est là? cria-t-il
Evidemment, personne ne lui répondit mais un chant lointain se fit entendre et les yeux s’éloignèrent.
N’écoutant que son courage, il décida de suivre les yeux qui sans hésiter se dirigeaient vers le chant, comme répondant à un signal.
Au bout d’une heure de marche, il arriva dans une clairière, éclairée par une lune scintillante. Il se cacha derrière des buissons et observa un bien étrange manège:
De tous les côtés arrivèrent les animaux de la jungle. Les yeux jaunes appartenaient à un tigre d’une taille phénoménale. Ses rayures étaient fluorescentes, sa fourrure paraissait très soyeuse et sa queue devait mesurer près de deux mètres à elle seule.
Les animaux se regroupaient autour de lui en silence. Un vieux singe à barbe blanche apparut et à la grande surprise de Philibert, prit la parole:

« – Mes amis, merci d’être venus si rapidement à cette réunion extraordinaire. » L’assemblée chuchotait de tous les côtés et semblait soucieuse.
« – Mes amis, s’il vous plait, un peu de calme, je vais tout vous expliquer. »
Le tigre, à son tour parla. Sa voix rauque et forte imposa le silence à tous.
« – L’homme est toujours endormi, parle sans crainte et nous ferons ce que tu décideras.
- Aujourd’hui, un étranger a découvert notre plante et semble particulièrement intéressé par elle. Il y a tout lieu de croire qu’il cherche à s’en emparer. »
Des cris de protestations se firent entendre:
« – Hors de question!
- Eliminons- le et n’en parlons plus!
-Tu sais bien, ô tigre, dans ta grande sagesse que lui causer du mal pourrait être fatal à toute l’île: « Accepter nos différences et tolérer toutes les espèces qui souhaitent s’installer sur notre île « est notre devise. Alors, mes frères, je vous le demande: qu’allons nous faire?
- Certes, répondit le tigre, mais tu connais les hommes aussi bien que moi: vanité et orgueil, voilà de quoi ils sont fait; maintenant que l’homme a trouvé la plante il fera tout pour s’en emparer et trouver grâce à elle son heure de gloire parmi les siens.
- Expliquons lui tout simplement que les vertus de cette plante agissent uniquement sur notre milieu naturel et nulle part ailleurs, commença de sa voix chantante un superbe coq aux couleurs de l’automne.
- Notre tolérance ne doit pas devenir naïveté! Tu crois vraiment qu’il s’en tiendra à nos paroles?
Une souris, nichée dans la crinière d’un superbe lion se mit à rire doucement.
- Aurais-tu une idée, toi, la souris ? Lui demanda le tigre.
- Faisons lui peur, coupa la panthère et je garantis qu’il prendra ses jambes à son cou et ne reviendra plus troubler notre quiétude.
- Il reviendra, armé, entouré et nous quitterons définitivement notre paradis.
- Oui, je ris, notre plante bien-aimée a sûrement une idée, reprit la souris. Elle n’est pas née de la dernière pluie, si j’ose m’exprimer ainsi. Elle a su, avant lui, décourager d’autres esprits.
- A quoi penses tu? Parles et dis- nous en plus!
- Souvenez vous, avez-vous tous oublié d’où nous venons? Toi, le dernier venu, oui, toi, belle panthère, ne te rappelles tu pas d’une vie avant ce paradis?
- Que dis tu?
- Je suis si petite, qu’on n’a pas jugé bon de me faire oublier mon passé, on pense toujours qu’une souris n’a pas plus de cervelle qu’un pois chiche…
- Je ne comprends rien à tes balivernes, je suis née sur cette terre, je suis une panthère comme mes aïeux, depuis des générations…
- Tu crois ça ? J’étais là, je m’en souviens parfaitement car à cette époque tu raffolais de biscuits et de chocolat, tout comme moi.
- Des biscuits, du chocolat?
- Oui, et c’est comme ça que je t’ai rencontré; j’ai suivi à la trace les miettes que tu égrainais sur ton chemin. Quel régal! J’ai encore dans la bouche le souvenir de cette merveilleuse madeleine.
- Eh bien, continue, fit la panthère en tournant autour de la souris d’un air menaçant.
- Etes- vous prêts à entendre ce que je vais vous dire? N’allez-vous pas vous moquer? »
Les animaux étaient tous suspendus à ses moustaches. Sans connaître la suite de cette histoire qui les concernait tous, ils sentaient que ce qui allait être dit allait bouleverser le reste de leur vie.
- Avant que je poursuive, n’oubliez pas ceci: depuis ce que nous croyons être des siècles, nous vivons dans la plus parfaite sérénité les uns avec les autres, et tout ceci grâce à notre plante magique qui nous enchante par son parfum, mais surtout par son infinie sagesse. Nous lui devons notre gratitude et notre respect et tout ce qu’elle a fait pour nous l’a été dans le seul but de notre propre bien-être.
- Nous savons tout cela, il ne viendrait à l’idée de personne de mettre en cause notre déesse la plante, mais poursuis plutôt ce que tu avais entamé.
- La plupart d’entre nous étaient tout comme ce Philibert avant de découvrir la plante: Toi, la panthère, tu as débarqué sur cette île suite à un accident d’avion dont tu as été la seule rescapée. Toi, le tigre, tu étais un explorateur, tout comme Philibert, tu étudiais la géologie. Toi le singe, tu es venu tout seul, comme par enchantement, à la recherche de ta foi, disais-tu, quant à moi, eh bien, j’étais un journaliste, j’ai toujours raffolé de papier, susurra-t-elle en riant doucement.
- Ce que tu dis est complètement invraisemblable. Qui pourrait croire une telle ânerie?
L’âne, qui jusqu’à présent s’était tenu tranquille, s’avança:
- Et pourquoi pas tigrerie, singerie ou souricière tant que vous y êtes ! Ce que dit notre amie est la pure vérité. On a tort de croire que notre espèce n’a rien entre ses belles oreilles, car tout comme nos collègues les éléphants, nous sommes dotés d’une mémoire phénoménale. Je n’ai rien oublié de mon arrivée sur l’île, de mon incrédulité en voyant la plante qui me parlait, qui m’a posé moult questions sur mes motivations à rester parmi vous. J’étais seul, sans famille, sans ami; elle m’a accueilli à bras ouvert, m’a lové dans ses feuilles si lisses et confortables, j’ai été imprégné par son parfum qui m’a enveloppé d’une infinie douceur. Depuis cet instant, je n’ai connu que l’amour, grâce à vous tous, la peur a quitté mon esprit et ma reconnaissance lui est à jamais acquise.
- Tu fais bien, âne, de nous rappeler ces moments, nous ne devons pas perdre de vue que la pérennité de notre île est bien l’enjeu de notre société et nous tous, ferons tout pour la sauvegarder, mais nous n’avançons pas, que faire ? » questionna le tigre qui avait adouci sa voix.
- Notre plante seule est assez sage pour nous dicter notre conduite, reprit la souris.
- Allons-y!
Toute l’assemblée se mit donc en route vers le cœur de la forêt, là où vivait la plante magique. Bien sûr, Philibert, abasourdi par tout ce qu’il venait d’entendre, les suivait à distance. Mais sa curiosité avait laissé place à un profond respect pour cette communauté où, lui semblait-il, chacun avait sa place.
Sa crainte le quittait au fur et à mesure qu’il avançait et même si cela le dépassait complètement, il avait lui aussi une confiance aveugle dans cette plante, déjà entièrement conquis par son pouvoir surnaturel. Sans le reconnaître consciemment, Philibert venait de faire son choix…
Lorsqu’ils arrivèrent au plus profond de la forêt, le jour commençait de se lever. On distinguait les rayons du soleil pointer sur les feuilles des arbres. La rosée brillait et les oiseaux reprirent avec joie le refrain de la veille.
Les animaux, à la queue leu leu, paraissaient plus enthousiastes au fur et à mesure de leur avancée. Alors qu’ils se trouvaient au pied d’un séquoia centenaire, Philibert leur barra la route, se trouvant nez à museau avec le tigre.
« – J’ai entendu votre conversation et je vous ai suivi. Je veux moi aussi être présent et donner mon point de vue. Je sais que vous avez par un miracle que je ne m’explique pas, une sagesse supérieure à la mienne, mais je vous en prie, acceptez moi parmi vous et laissez moi parler à la plante. » Il avait prononcé ces mots à une telle vitesse qu’il était le premier étonné de sa témérité.
« – Suis nous » rugit le tigre. Il se retrouva entre l’âne et le coq, derrière la panthère et le singe et tous suivaient sans mot dire le tigre vers la plante.
Enfin ils arrivèrent, accueillis par le parfum sublime de la plante dont la fleur était encore cachée par les feuilles bleutées couvertes de rosée. Tous se couchèrent à ses pieds et furent immédiatement plongés dans une profonde léthargie.
Une fois encore, Philibert eut en rêve une conversation avec la plante:
« – Philibert, as-tu fait ton choix?
- Oui, ma plante
- Philibert, Es tu sûr de vouloir rester parmi nous et accepter nos conditions de vie?
- Oui, ma plante
- Cependant, moi aussi je t’attends depuis longtemps. Tu vas repartir d’où tu viens, tu oublieras instantanément tout ce que tu as vécu ici dès que tu auras posé le pied sur ton bateau. Les animaux eux aussi oublieront cet épisode de leur vie.
- Mais, je pensais que tu m’accueillerais comme les autres, coupa Philibert, n’ai-je donc pas mérité ma place parmi vous?
- Tu auras en échange une mission sur cette terre: faire prendre conscience aux humains de la planète que leur temps est limité, qu’il devient urgent de tenir compte de l’environnement dans lequel ils évoluent.
- Tu surestimes mes capacités! Beaucoup d’autres avant moi s’y sont essayés, une poignée d’hommes seulement souscrit à ta politique. Je n’ai pas de moyens, je ne suis rien… pourrais-je au moins revenir te voir?
- Je te l’ai dit, tu oublieras tout de cette île et de ses habitants, tu n’auras aucun désir de revenir puisque tu ne seras jamais venu.
Mais un jour, tu raconteras à un petit garçon un conte où j’apparaîtrais. Seul, ce garçon reconnaîtra alors qu’il est celui que j’aurais choisi pour poursuivre ta propre mission, et lui, réussira, sois en certain!
Philibert arrêta là son histoire, dans un long soupir de nostalgie.
- Continue papi, s’il te plait
- Elle te plait cette histoire, Stan ?
- Oui, mais ce n’est pas fini, continue! Continue!
- Alors c’est à toi de la poursuivre.
- Elle existe cette plante? Tu l’as vu pour de vrai? Quand tu étais jeune, c’est ça papi?
Philibert se mit à rire en regardant ce petit garçon si sérieux devant lui.
- Ce n’est qu’une histoire, Stan. Mais on ne sait jamais; tu crois que les hommes, tout comme les animaux de cette île pourraient vivre dans l’harmonie?
- Ben, oui
- Alors un jour, quand tu seras grand, tu iras toi aussi sur ton île. Maintenant, il faut dormir. A demain, mon grand.
- Bonne nuit, papi.
Avant de s’endormir, Stan pensa longtemps à l’île enchantée et se promit de tout faire pour la trouver. A ses pieds, sur le tapis, une carte jaunie, pliée en quatre, attendait d’être ramassée par notre futur explorateur.
A suivre…

(Quand Stan aura un peu grandi…)

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4 commentaires

  1. Un bel hymne vert conté avec justesse, un environnement dans lequel je me sens bien…
    Et si en plus, c’est écrit avec ton fils, ça ne peut que renforcer la force du propos. Bravo!

  2. A cette époque lointaine, le fiston aimait bien ça, ce que je lui racontais et ce qu’on inventait ensemble…. ( soupirs….))
    merci de ton passage et si ce site dont parle Eifeilo aboutit, on sera appelés à se côtoyer au travers de nos contes du jour et de la nuit..
    à bientôt encore et bravo à toi pour ton labyrinTof’ si réussi

    http://www.wix.com/EnfantdeNovembre/Le-LabyrinToF

  3. A.L.C.

    Il n’aime plus?^^ Je saisis très bien ces soupirs…
    Je vais essayer de me mettre à l’écriture d’un conte, mais je n’ai pas cet élan que toi et Eifeilo avez: l’écriture ne me coule pas des doigts avec la même « aisance » (ce n’est peut-être pas le mot juste…)
    Je suis content que ce labyrinthe te plaise, de nouveaux chemins sont en construction…;) Merci à toi

  4. Eh non! en plus il renie ce conte qu’il se défend d’avoir écrit avec moi…. ( je reconnais bien là le fils de sa mère indigne…)) demain, il entre au lycée, alors à 14 ans, il ne va pas compromettre sa réputation non plus, c’est bien compréhensible… Mais il est vrai qu’évoquer cette période de l’enfance si prolifique en dessins extraordinaires, en poèmes surréalistes me plonge dans une certaine nostalgie; comme si pour grandir, il fallait, pour un moment mettre de côté l’esprit créatif; après, comme tu l’évoquais ailleurs, on passe sa vie à le rechercher….
    En ce qui concerne l’écriture, ne me fais pas rougir, tu es bien trop modeste car j’ai lu au Plum’Art les contes philosophiques que tu as déposés; et ce serait pas mal aussi d’aller dans ce sens,; je n’ai jamais compris pourquoi la philosophie n’était pas enseignée dès la maternelle, lorsque les vraies questions se posent aux enfants qui sont tout à fait aptes à tenter des explications ….

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