Le cercle des Indignés.
La deuxième décennie du nouveau siècle avait débuté avec un petit bouquin de 24 pages d’un vieillard plus que digne qui enthousiasma tout le pays en même temps qu’était diffusé un énième sondage inepte classant ses habitants champions du monde des pessimistes. On aimait bien se distinguer dans l’hexagone et on accueillit ces deux nouvelles avec une jubilation blasée. Indignez-vous qu’il disait et tout le monde l’avait pris au mot.
Le monde à feu et à sang n’intéressait pas vraiment ; on s’indignait surtout de ne pas être suffisamment pris en compte dans l’échiquier de nos vies rétrécies, via les réseaux sociaux où chacun y allait de sa cause, en un clic sur une conscience en berne.
Sur les lamelles molles d’un microscope daté, on plaçait ses mesquines préoccupations au centre des éternelles lamentations. « Je m’indigne donc je suis », formule typiquement française et purement rhétorique s’en tenait là. Peu importait la cause, il y en avait tant, disait le patriarche et comme cette fois on se devait de saluer avant l’issue fatale l’homme auréolé de la rumeur qu’il avait participé à l’élaboration de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (excusez du peu) on ne pouvait raisonnablement passer à côté de cette aubaine là. Alors on s’indignait comme autrefois les Shadock pompaient, à hue et à dia.
L’année se plaçait sous l’augure de débats creux et insipides annonçant une élection dont on se demandait à quoi elle pouvait bien rimer. Puisque l’ennemi avait été identifié, que l’on s’apercevait avec horreur de l’inutilité crasse des politiques face à ce monstre tentaculaire, on s’indignait.
Puisqu’on avait maintenant un auditoire, certes illusoire, on se déplaçait de mur en mur pour annoncer la bonne nouvelle : indignez-vous ! 153 amis aimaient ça.
Puisqu’on ne pouvait raisonnablement admettre nos solitudes emplies d’angoisse, on propageait la bonne parole : indignez-vous ! 168 amis aimaient ça.
Puisque la promesse infâme de visibilité, d’ubiquité, d’universalité et toute autre tasse de thé semblaient à notre portée, on colportait cette parabole : indignez-vous ! 392 amis aimaient ça.
Au même moment, à un jet de pierre de nos côtes méditerranéennes, personne ne s’indignait des massacres perpétrés contre des arabes affamés, des étudiants bâillonnés, des marchands ambulants n’ayant plus rien à vendre. On ménageait la susceptibilité des dirigeants installés en tenant discrètement une morbide comptabilité. Surtout, on s’en fichait royalement de ces basanés, on avait notre lot de haine ravalée.
Alors on s’indignait comme on pissait quand Brel pleurait sur les femmes infidèles…






…
Rien à dire, merci.
(Face à l’absurde obscur, le crapaud-buffle est ma seule source d’indignation.)
Enfin, Stephan Hessel revu et corrigé, et par qui ? Sophie la constament indignée et sa plume acérée et toujours aussi plaisante, que dis je plaisante ! Toujours aussi jouissive !
Indignons-nous de concert et ravie d’avoir le plaisir de te lire sur ton site où je m’en vais passer un moment confortable !
» On peut retirer de doux fruits de l’adversité;
Tel le crapaud horrible et venimeux,
Elle porte cependant dans sa tête un joyau précieux »
William Shakespeare
;-D
En lisant le bouquin j’ai pensé à toi… ta capacité a t’indigner et critiquer avec lucidité… et inconsciemment j’attendais cet article… il est excellent !!! Merci
bon, va falloir que je lise dans ce cas…. merci Mariana mais je crains ne pas mériter cette auréole indigne de ma petite personne dégagée….
Forcément, Shakespeare quoi!
Je lisais -c’est drôle- hier ceci:
« Mais quel est donc l’état d’esprit le plus propice à l’acte de création? me demandai-je. Peut-on avoir une idée de l’état qui favorise et rend possible cette étrange activité? C’est alors que j’ouvris un volume contenant les tragédies de Shakespeare. Quel était l’état d’esprit de Shakespeare, par exemple, quand il écrivit Le Roi Lear et Antoine et Cléopâtre? C’était assurément l’état d’esprit le plus favorable à la poésie qui ait jamais existé. Mais Shakespeare lui-même ne nous en a rien dit. C’est par hasard que nous savons que « jamais il n’effaçait une ligne ». A vrai dire rien jamais n’a été dit par l’artiste lui-même sur son état d’esprit jusque, sans doute, au XVIIIè s. Il se peut que Rousseau ait été le premier à parler de ces choses. Quoiqu’il en soit, vers le XIXè s., la conscience de soi s’était développée au point que décrire leurs états d’âme dans des confessions et des autobiographies devint une habitude des hommes de lettres. Ce devint aussi une coutume d’écrire leur biographie et de publier leurs lettres après leur mort. Aussi, bien que nous ne sachions rien des états d’âme de Shakespeare écrivant Le Roi Lear, nous n’ignorons rien de ceux de Carlyle élaborant la Révolution française, nous connaissons les tourments de Flaubert écrivant Madame Bovary et ceux de Keats quand il essaya de composer de poèmes malgré l’approche de la mort et l’indifférence du monde.
Et cette énorme littérature moderne de confessions et d’auto-analyses permet de déduire qu’écrire une oeuvre géniale est presque toujours un exploit d’une prodigieuse difficulté. Tout semble s’opposer à ce que l’oeuvre sorte entière et achevée du cerveau de l’écrivain… » V.Woolf
(voir aussi l’histoire de la soeur de Shakespeare et l’interrogation suivante: « une femme aurait-elle pu écrire les pièces de Shakespeare au temps de Shakespeare?)
Bref, s’il a découvert un joyau dans l’ crapaud, ça n’en roule pas moins mon indignation sous les aisselles !