L’épicier de nuit
1. La bouteille lui avait échappé des mains, ce qui avait fait hausser les épaules de Milo le fataliste. Depuis l’ouverture de l’épicerie, sa plus fidèle cliente venait s’y ravitailler dès la nuit tombée. A partir de cinq heures, il l’attendait sans vraiment s’en rendre compte. Elle arrivait toujours d’un pas pressé, filait droit au rayon des alcools, n’hésitait plus depuis qu’elle avait arrêté son choix sur une bouteille premier prix à défaut d’être de premier crû. Elle en saisissait deux ; une dans chaque main et parfois chopait l’air de rien un paquet de biscuits Tuc ; rien d’autre.
A travers la vitrine embuée, il voit maintenant le culot rebondir sur le pavé, devine le bruit mat et observe la gerbe molle gicler et éclabousser les bottes et le bas du manteau de la femme qui vacille un instant, semble hésiter et puis se sauve. Il hausse encore une fois les épaules avant de replonger dans sa lecture. Une minute plus tard, la petite cloche qu’il a accrochée à la porte vitrée de la boutique retentit. C’est elle, à nouveau. Qui l’ignore, à son habitude, parcourt le chemin familier, s’empare d’une bouteille identique et se poste au comptoir. Il discerne une lueur de bravade dans son regard.
Y’a pas eu d’mal ? Lâche-t-il tout en tapant sur sa machine le prix de la bouteille. Il sent alors qu’il a commis une bourde, se reproche déjà d’avoir fait mention du lamentable incident, s’injurie en silence. C’est que j’ai vu la bouteille glisser de vos mains….
Ça va. Combien ?
Deux euros et quarante-six centimes.
Elle cherche la monnaie dans une petite bourse extirpée de sa poche. Elle n’a pas de sac à main, elle ne doit pas habiter loin, conclut-il.
Elle donne l’appoint. Pas de monnaie à rendre, fin de l’entretien.
En cette première semaine, les affaires commencent plus que doucement. Il consulte l’horloge placée derrière lui. Il n’a qu’à pivoter sur son siège à roulettes, trouvaille d’un de ses frères brocanteur. Une semaine d’ouverture et il se demande déjà ce qui lui a pris d’entreprendre cette conversion. Il sourit. J’suis l’épicier arabe, y’a un problème ?
Milo, ce n’est pas son vrai prénom mais il l’a toujours aimé. Il ne se souvient pas d’où cette idée lui est venue mais elle lui avait semblée incontournable dès lors qu’il s’était décidé à suivre ce parcours tortueux, fait de commissions, entretiens, « mise à jour des connaissances », demande de prêt solidaire, bref, l’insertion telle qu’elle s’entend dans une ville sinistrée. Il avait même effectué une étude de marché dès qu’il avait porté son choix dans cette cité HLM du centre ville.
Une semaine non stop de porte à porte ; cela le fait sourire à présent mais sur le terrain il n’en menait pas large. Les vieux méfiants face à sa tête de métèque…. Quelle rigolade ! Mais il avait vite compris comment les mettre dans sa poche en agitant le petit prospectus qu’il avait confectionné lui-même et qui avait enthousiasmé sa « tutrice », une vieille fille timide, la première à lui avoir fait confiance. Elle lui avait parlé « relooking » en rougissant. Il n’avait pas baissé le regard mais avait fini par passer entre les mains expertes de sa cousine Fatima et on ne pouvait plus deviner que ses cheveux coupés à ras dessinaient la base d’une tignasse drue, aux boucles compactes.
Il attend Vincent qui doit passer lui remettre la liste des commissions des vieux. Il est fier de ça, son argument-choc : livraison à domicile gratuite. Les vieux ont le pourboire facile, c’est comme une évidence. Le problème c’est qu’ils ne l’envisagent qu’en centimes… J’ressemble pas à Bernadette, est-ce que j’ai l’air d’une boîte jaune ? Il s’en plaint pas, pourtant de sa clientèle, elle est fidèle et pas trop regardante. Le problème, l’insurmontable problème c’est le pouvoir d’achat. Tous ces vieux dans la misère et toujours aussi crédules face au discours des nuls, ça le remonte parfois. Quand on lui demande de ranger le panier et qu’il ouvre un frigo immaculé et désespérément vide. Il lui arrive d’y ajouter quelque ingrédient comme le beurre, l’huile, ou parfois un fruit frais. Putain, ces vieux lui font pitié et il n’avait pas prévu ça !
Pas de crédit avait sermonné la tutrice, ou c’est la clé sur la porte ! Facile à dire, il avait promis mollement mais ce n’était pas jouable, cela il le savait. Dans la fameuse étude de marché qu’il conservait dans la machine enregistreuse, sous le boitier noir contenant ses pièces jaunes justement, il relisait souvent la ligne concernant les revenus de ses clients. C’était simple : minimum vieillesse, Rmi (ou Rsa pour faire moins pauvre) et allocations familiales.
On était le dix du mois et déjà les clients trainaient la jambe, tiraient la langue, retenaient leur souffle jusqu’au 5 du mois suivant. Et il aurait dû faire comme si de rien n’était ? Alors, évidemment qu’il faisait crédit, comme s’il avait le choix !
Mais pas à elle. Elle, on devinait bien que sa venue dans le quartier et par là même dans la précarité, était récente. Ça se voyait au premier coup d’œil, à sa démarche décidée, son regard un rien hautain, ses vêtements bien coupés. Il ne sait même pas d’où lui vient cette curiosité à son égard et puis il admet tout de même qu’il assiste à une descente aux enfers en direct et qu’il n’est pas vraiment à l’aise dans ce rôle de voyeur. A ce rythme de deux bouteilles de piquette par jour, combien de temps encore arborera-t-elle cet air de duchesse déchue ? Il ne peut tout de même pas s’interdire de vendre de l’alcool, malgré la venue de quelques « frères » qui lui ont fait savoir qu’il enfreignait la parole d’un dieu tout puissant, sauf ici, dans ce quartier maudit, allez savoir pourquoi.
Il tape encore sur sa caisse, un vrai joujou dont il ne se lasse pas et en retire un joint, dans l’interstice au fond du tiroir. Il est dix-huit heures. L’heure du joint. Il se sait pas non plus comment cette heure s’est imposée mais c’est un fait, il n’a jamais la moindre visite entre dix huit heures et dix-huit heures trente.
Il fume le joint, tranquille, installé dans une chaise de camping en toile dans la réserve, près de la fenêtre ouverte. Il pense encore à la femme. Elle l’intrigue. Il cherche un moyen d’établir un contact quelconque. Juste par curiosité, tente –t-il de se convaincre. C’est son rôle après tout d’en savoir le plus possible sur les us et coutumes de sa clientèle. Elle est différente, elle. Ne mange-t-elle jamais ? Sous son grand manteau noir, on ne peut deviner son corps mais ses mains sont déjà décharnées. Il n’arrive même pas à lui donner un âge. 40 ? 45 ?
La cloche le fait sursauter ; il jette machinalement le joint sur le rebord de la fenêtre en ajustant sa blouse grise. Il y tient à sa blouse grise, c’est comme un costume de théâtre qu’il enfile chaque jour de treize heures à minuit. C’est elle, plantée devant le petit comptoir.
Je voulais juste vous dire un truc : j’en n’ai strictement rien à foutre de vos petits jugements, ok ? Vous ne savez rien de ma vie et moi je me fous de la vôtre alors à l’avenir, puisque pour le moment je n’ai pas le choix, évitez-moi vos sarcasmes. Allez ciao !
Il n’a même pas le temps de réagir qu’elle est déjà partie, laissant la porte grande ouverte. Il entend le bruit de ses talons sur l’asphalte, se poste à l’entrée et a juste le temps de crier « bonne soirée madame » qu’elle a déjà disparu sous la porte cochère de l’entrée B.
Alors il se met à rire et retourne à sa place, sur sa chaise à roulettes derrière le comptoir.






2. Vincent arrive à point. Il est presque dix-neuf heures, il vient tout juste de remballer. « heureux comme un forain » : c’est le titre d’un bouquin dont il s’est fait une profession de foi. Cela rappelle à Milo qu’il ne l’a toujours pas lu, malgré les pressentes recommandations de son ami. Allergique à la mauvaise littérature, il n’a pas pu dépasser la page 3 de l’ouvrage édité à compte d’auteur. Cela, il ne pourra pas l’avouer sous peine de paraître prétentieux, ou pire « intello », insulte suprême dans la bouche de ses comparses, alignés sur le même muret depuis leur sortie du collège.
Vincent vide ses poches, triture les billets qui font une jolie liasse dans sa main.
Mourad est pas encore passé ?
Mourad, le troisième larron du trio, passe ses journées à errer sur le web, à la recherche de l’idée lumineuse qui le fera décoller. En attendant il deale, mais que du shit, écolo avant l’heure. Il ne se remet toujours pas du parcours lamentable de l’équipe de France durant le Mundial. Il avait eu pourtant l’idée géniale d’imprimer des tee-shirts à la gloire des joueurs. Aucun de ses potes forains n’ayant misé là-dessus, il leur en a laissé en dépôt, réclamant 15 euros par article, puis petit à petit, a baissé ses prix jusqu’à ce que la déroute le force à remballer son lot. Encore un coup pour rien mais qui ne tente rien n’a rien, répète t-il à l’envi. Il a même essayé de convaincre Milo d’en vendre dans sa nouvelle échoppe mais toute la bande lui est tombé dessus : pas question que Milo se lance sur leur terrain, à chacun son métier et lui est épicier.
Oh Milo, tu rêves ?
Désolé, je pensais à une cliente ; et Milo de raconter la mésaventure du jour.
Je connais ! Cheveux châtains mi-longs, yeux bleus, grande et maigre, c’est ça ? Fais gaffe. Je lui ai parlé aujourd’hui, elle a voulu marchander un Guess, ce qui m’a forcé à lui rappeler qu’on n’était pas au souk. Sans blague, je les vends 30 euros alors qu’ils sont à 50 dans les boutiques, je peux pas faire mieux ! Ça m’énerve tous ces gens qui marchandent, on n’est pas des mendiants !
Vincent était prêt à partir sur son sujet de prédilection, son métier de forain. Un jour il clame à qui veut l’entendre qu’il va tout arrêter et le lendemain qu’il est le plus libre des hommes…Heureux comme un forain ! Milo le connait depuis toujours, sur les bancs de l’école où le maître avait jugé qu’il ne pouvait décidément rien pour eux deux. Lorsqu’ils s’y rendaient, les jours de grand froid, ils finissaient leur nuit, la tête posée sur la table, la casquette avancée sur leurs yeux clos, comme deux cowboys des temps modernes.
Puis Milo s’était repris et avait poursuivi, bon an mal an, ses études. Depuis, on le considérait comme un déviant. Sauf Vincent et Mourad, admiratifs et désolés qu’avec « tous » ses diplôme en poche, il finisse comme eux, pire qu’eux (mais cela, ils ne le disaient pas) : un épicier !
Au fait, ce statut d’autoentrepeneur, c’est encore une belle connerie, non ? J’voudrais pas te déprimer, mais c’est ce que j’ai lu dans le journal, ce matin.
Milo hausse les épaules. Il n’avait pas vraiment le choix quant au statut qu’on lui proposait mais il a sa petite idée.
A voleur, voleur et demi.
Bien dit. Bon, j’ai une proposition. Tu sais que mon oncle s’occupe d’une association de chômeurs ? A ce titre, il a ses entrées dans les supermarchés et autres banques alimentaires. Si ça te dit, tu peux avoir les produits de première nécessité pour pas grand-chose, qu’est-ce que t’en penses ? Lui, ça lui fait un peu d’oseille et toi aussi, en plus tu fais une bonne action.
Attends, j’peux pas faire ça ! Faire du fric sur la misère, alors que je fais ça que pour la combattre !
Libre à toi ; mais si c’est pas toi, c’est un autre qui en profitera. Tu vois, lui n’a pas l’infrastructure pour la distribution. Tu pourrais mettre la marchandise à part, dans ton arrière boutique et tu connais les gens : tu leur files du lait, du sucre et de la farine et tu leur vends un pot de Nutella !
J’veux pas te presser, mais penses-y. Tu fais rien de mal, au contraire !
Ok je vais y penser mais tu vois ça fait une semaine que j’ai ouvert, je vais pas me griller d’entrée. Oui, je connais les gens : ils parlent ! Sinon, t’as la liste ?
Ecoute, j’peux plus m’occuper de ça, j’ai pas le temps mais j’en ai parlé à Djamila, tu la connais, c’est une fille sérieuse. Ça l’intéresse et sans m’avancer, je lui ai demandé de passer, ça te va ?
Pas de problème, Djami est ok.
Djamila est appréciée dans le quartier. Tout le monde la connaît et la respecte, y compris les gens du front, qui font légion. « S’ils étaient tous comme vous, ma petite Djamila, nous n’en serions pas là… »
3. Djamila fait fantasmer en secret tous les hommes du quartier. Sa chevelure souple s’accommode de toutes les coiffures bien que la plupart du temps elle ne les porte qu’en simple queue de cheval. Elle a ce que les anciens nomment une beauté généreuse, au sourire éclatant, « une rangée de perles dans un écrin corail » rappelle Pid, le concierge chaque fois qu’il la croise. D’autres préfèrent s’attarder sur son teint rare de porcelaine si fine qu’on en devine les veines, et les moins imaginatifs se cantonnent à son regard plus profond que l’océan, plus bleu que la mer d’huile de leurs souvenirs. Elle est la grande sœur des petits, de ceux qui peuvent étudier en paix dans une pièce qu’elle leur a réservée dans l’appartement conservé à la mort de ses parents. On salue partout sa combativité, suite au décès tragique de ses parents rentrés au bled après une vie d’économie. La 404 paternelle a fini son parcours dans un ravin. Elle n’a même pas pu assister à leur enterrement, se trouvant elle-même en vacances et n’a appris la nouvelle qu’à son retour. Elle a donc écrit, bien malgré elle, un chapitre aux contes et légendes que les vieux se racontaient en boucle, à la nuit tombée. Cela fera quatre ans cet été, comme on aime à le lui rappeler pour mieux se pénétrer de cette compassion gluante dont elle n’arrive pas à se défaire. Titulaire d’un doctorat en science de l’éducation, elle n’exerce depuis que des emplois de femme de ménage dans le lycée d’à côté mais continue de donner de son temps aux enfants, et maintenant aux vieux, si Milo a bien suivi.
L’ambition de la jeune femme est de faire bouger les choses, à son niveau, dans son quartier. Elle refuse de céder à la tentation de l’apitoiement, n’hésite jamais à donner de la voix lorsqu’elle sent qu’un de ses protégés va lâcher prise. Parmi les six enfants qui viennent chaque jour faire leurs devoirs chez elle, il ya Rachel, une petite fille de huit ans, intelligente et silencieuse et Momo, un petit basketteur à la bosse des maths. Elle voudrait les aimer tous les six de la même manière mais ne peut qu’accepter que ces deux petits ont sa préférence ; deux individualités marquées, qui ne s’adressent d’ailleurs jamais la parole. Deux caractères diamétralement opposés. Elle aimerait que Rachel prenne confiance en elle et que Momo devienne moins mégalo et surtout moins macho.
Milo, comme tous les autres a tenté sa chance auprès de Djamila. En vain. Elle accepte les égards qu’on lui réserve, sans plus. On ne l’a jamais vue au bras d’un garçon même si l’on se doute qu’elle mène, « ailleurs », sa vie de femme. Et pourtant, lorsqu’il la voit arriver, Milo ressent comme une gêne qu’elle aussi se mette à le juger. Qu’elle méprise gentiment ce nouveau métier d’épicier, alors que tous deux ont arpenté les couloirs de la même faculté. Au premier regard, il comprend qu’il n’en est rien. Elle lui fait savoir à quel point elle est heureuse pour lui et offre son concours.
J’aimerais beaucoup qu’on parle à l’occasion. Si tu veux, tu pourrais venir dîner un de ces soirs..
Avec plaisir, depuis le temps que j’entends parler de ton tajine.
Elle rit en avouant qu’elle pensait à un plat plus simple mais note ce désir comme une marque de reconnaissance. Elle n’a pas oublié que la veille du départ de ses parents, c’est autour de ce même mets qu’ils s’étaient rassemblés.
Vincent m’a parlé d’une liste de clients chez qui il faut passer pour leur commande, c’est bien ça ?
Je n’en ai que cinq pour le moment mais l’idée c’est bien sûr d’augmenter le nombre de mes futurs clients. Tiens, si tu pouvais passer avant qu’il ne soit trop tard… Tu les connais, ils s’effrayent d’un rien. Et puis, ils sont si seuls.
C’est justement de cela dont je voudrais te parler mais ça peut attendre ; je reviens ; ah mais ils sont tous dans la même entrée….
C’est que j’ai pas beaucoup de temps pour prospecter…
On en reparle tout à l’heure. A plus.
C’est bizarre ces gens qui ont le don d’enjoliver la vie. Cela fait à peine cinq minutes qu’elle est partie et voilà Milo tout démuni. Il se demande ce qu’elle a dans la tête, quel beau concept elle va lui soumettre. Il pourra lui parler de l’idée de Vincent, elle saura sans doute le guider. Il est tenté mais craint que son local ne finisse en repaire d’assistés. Il se maudit d’avoir de si viles pensées, mais il faut qu’il avance, lui aussi, qu’il rembourse son prêt à la banque, aux fournisseurs. Il pense qu’il lui faut démarcher le boulanger d’à côté, qui ferme deux jours par semaine. Ne pourraient-ils pas s’arranger ? Une fois encore, Djamila pourrait l’aider dans cette démarche, elle qui est si sociable, tandis que c’est lui, l’asocial qui tient une épicerie ! La vie est ironique et c’est bien là le dernier métier auquel il aurait pu songer. Et merde, j’suis l’épicier arabe, y’a un problème ?