Le Terminal (Chap.1&2)
On était au quatrième jour. J’avais quitté la réalité. Il ne restait rien. Je déambulais comme les autres dans ce hangar immense qui tremblait parfois sous l’effet d’un hurlement déchirant. Mais le silence finissait toujours par retomber.
Les regards apeurés s’échangeaient par hasard mais fuyaient inévitablement. Les visages n’en finissaient pas de se creuser. Il y avait toujours quelqu’un en larmes pour s’accrocher à ma manche.
Des hôtesses passaient en portant des plateaux remplis de bouteilles d’eau et de tasses de café. Je ne comprenais pas l’utilité de leur présence. Elles me tapaient sur les nerfs à vrai dire. Leur politesse contrefaite, le sourire aussi vide que le regard, elles ne m’inspiraient qu’un profond mépris. Je me demandais bien d’où venait cette haine contre ces pauvres filles qui n’exerçaient ce métier que pour remplir leur caddie et payer leurs factures. Mais rien ne semblait les atteindre. J’ai toujours détesté les hôtesses de l’air. Les stewards ont l’air plus humble…
Encore une journée à errer et jongler avec des pensées incongrues. A se poser des questions surréalistes pour ne pas affronter cette putain de réalité qui me revenait sans cesse avec la même violence. Tant que je ne l’aurai pas vue de mes propres yeux, je ne pourrais y croire. Mais il fallait se montrer patient. C’est ce que les psychologues répétaient comme des automates. Dépêchés par je ne sais quel ministère ou autre ambassade, ils étaient d’abord restés figés derrière les bureaux qu’on leur avait installés dans un coin, derrière un paravent. Quelle mascarade ! Après s’être consulté pendant des heures, admettant qu’il leur faudrait aller chercher eux-mêmes les clients, ils s’étaient timidement avancés, un porte-document en guise de bouclier. Allez-vous faire foutre ! Les réactions s’étaient avérées plus ou moins identiques. Alors ils avaient rejoint leur planque au fond du hangar.
Tous les regards étaient suspendus aux allers et venues incessants des légistes, avec leur masque qui ne cachait rien de l’horreur qu’ils vivaient depuis plus de quatre-vingts heures. J’en profitais pour régler ma montre, tapotant son cadran de ma énième cigarette. On nous avait accordé cette tolérance-là, on avait même à peu près tous les droits subitement. Quoi que nous fassions, nous avions toujours droit au même regard de commisération. J’avais assisté, depuis mon arrivée, à une bonne dizaine de crises de nerfs, autant d’évanouissements, et même une crise d’épilepsie. Je vivais un enfer renouvelé qui me laissait comme spectateur de moi-même. Je me voyais faire les cents pas, fumer, boire. Je m’emmurais dans le silence, comme les autres. Tout se passait comme si un accord tacite nous forçait à faire front. Ou alors était-ce une manière de nous rassurer, nous encourager. Pour moi, c’était plus simple, je n’y croyais toujours pas et j’attendais qu’on m’annonce une erreur. « Acceptez nos excuses, monsieur Klein, votre épouse n’était pas à bord ; elle ne fait pas partie des victimes, vous pouvez rentrer chez vous à présent » C’est ça que j’attendais et c’est ce que je leur demandais : vérifier, vérifier encore.
Je remarquais tout de même qu’on était moins nombreux aujourd’hui ; les autres préféraient maintenant le hall plus confortable de l’hôtel ; des navettes effectuaient le parcours d’environ dix minutes à la moindre demande. On nous assistait, on nous préparait, on nous maternait presque. C’était insupportable. Dès le premier jour, l’annonce entendue à la radio avait précédé l’appel angoissé de la compagnie suivi de celui de l’ambassade puis la famille, les amis, les connaissances, le concierge s’y étaient mis. J’avais l’oreille en feu, la gorge en flammes, le cœur au bord des larmes, mais j’essayais de garder le contrôle tant qu’on ne me fournirait pas des preuves tangibles de cette farce morbide. J’avais fait le voyage d’une traite, prenant un malin plaisir à rouler trop vite. Au premier contrôle des gendarmes j’avais raconté de manière assez neutre cette catastrophe nationale qui me concernait et je m’étais fait escorter, non sans qu’ils m’aient bizarrement salué, la main en écran sur le casque. J’avais grimacé pour ne pas leur éclater de rire au nez. Et je les avais suivis, à fond, le pied collé sur la pédale de l’accélérateur. Au même moment, à la radio était passée sa chanson préférée « Che sera, sera », ce qui m’avait fait pleurer. C’était le premier signe envoyé, je commençais doucement de croire à l’innommable. Tout cela serait donc vrai ?
Les deux jours qui suivirent furent si pénibles qu’ils ont tendance à s’évanouir d’eux-mêmes dans le magma infâme d’une mémoire aléatoire. Tous ces visages avilis par la peur, le désespoir, les larmes qui ne finissent jamais d’en faire naître d’autres. Je n’aurais jamais cru possible qu’on puisse pleurer autant ; elles viennent d’où ces larmes, elles se créent comment ? Rapidement, on était tombé dans le glauque le plus pitoyable ; des hommes nous avaient distribué des formulaires à remplir concernant les marques de reconnaissance de nos proches : tout signe particulier devait être consigné: tâche de naissance, grains de beauté, cicatrices, ainsi que les vêtements, bijoux. On nous avait demandé les coordonnées du dentiste attitré afin qu’il leur envoie la dernière radiographie dentaire effectuée. J’étais resté un instant prostré devant le questionnaire. La beauté n’a rien de particulier, comment la décrire ? J’avais fait de mon mieux néanmoins et quelques heures après cette épreuve on était venu me chercher pour les premières identifications. Je remarquais qu’il n’y avait là que des hommes avec moi. Comme si nous étions génétiquement préparés à ce genre d’horreur.
Les victimes reposaient sur des lits de camps alignés recouverts de draps. On faisait dépasser du linceul une main baguée, un pied bracelé, on découvrait un nombril orné d’un piercing… C’était juste l’horreur. Je me rendis compte que les corps étaient regroupés par sexe, chevelure et ces putains de signes particuliers. Derrière un autre paravent, d’autres corps dont il ne restait que des morceaux qu’il faudrait recomposer.
On était au quatrième jour. A force de dodeliner de la tête, et murmurer « non » à longueur de journées interminables, j’avais un début de torticolis. Selon toute logique, je devrais aujourd’hui toucher l’indicible. Je m’y préparais sans y croire vraiment jusqu’au moment où on m’apporta un plateau métallique sur lequel gisait son sac à main, celui la même que je lui avais offert pour son anniversaire quelques semaines auparavant. En l’ouvrant, une lettre et une photo s’échappèrent en même temps. La photo, c’était moi. Avec un grand sourire. Il manquait juste l’autre moitié, on l’avait découpée. Elle avait déjà disparu. La lettre m’était adressée aussi. « Christian, je te quitte… »
Je n’ai pas eu la force de lire la suite.
2.
J’avais fourré la lettre dans la poche intérieure de ma veste, sous le regard atterré d’un collègue d’infortune que je jalousais maintenant de rester encore un moment dans le doute, pour ne pas dire l’espoir… Il me collait depuis deux jours, s’accrochant à mon regard à la moindre occasion, présentant la flamme de son Zippo dès que j’esquissais le geste d’allumer une cigarette. Un homme d’environ mon âge, ma situation, mon parcours qui sait ? Enfin, un de ces types qui d’ordinaire me rebute par sa capacité à vous tendre un miroir que vous n’avez pas demandé, lequel renvoie sans pitié une image altérée de vous-même. Je n’avais pas encore à me plaindre par ailleurs d’un corps que je jugeais encore en phase, qui répondait au doigt et à l’œil, me précédait tout en améliorant sensiblement la qualité d’écoute de mes interlocuteurs, aussi le laissé-je allumer mes clopes ou hocher la tête au moindre de mes jurons, sans plus. Je ne lui avais pas encore adressé la parole, sachant qu’il n’attendait que cela pour me dresser le portrait de son couple idéal. Ses yeux larmoyants d’épagneul ne laissaient aucun doute là-dessus mais fort heureusement j’avais affaire à une de ces personnes civilisées qui attendait sagement son tour.
J’avais tout de même remarqué son impatience dès lors que je m’étais emparé de ce ridicule sac à main gigantesque dont je ne savais que faire. Il trépignait littéralement sur place.
« Puis-je vous offrir un verre ? » A la sueur qui commençait de perler sur son front, j’imaginais l’effort sollicité pour me parler, d’autant qu’il contemplait maintenant ses souliers parfaitement cirés. Je n’eus pas le courage de refuser et ce fut sans doute une erreur que j’aurais à payer bien plus cher que la tournée que j’aurais l’obligation de rendre. Il me précéda en empruntant l’escalator menant au salon VIP. Cela faisait longtemps que je n’avais plus vu un sourire sur un visage mais cela n’avait rien de réconfortant. Je sentis aussitôt que ce type-là avait une idée derrière la tête et je me maudis de cet instant d’égarement, tout cela pour la simple et stupide raison que je n’arrivais plus à rassembler mes esprits, que ces trois mots écrits me vrillaient le cerveau, que je me sentais complètement largué tandis que cet homme à la légère surcharge pondérale m’apparaissait si bien adapté à une réalité dont je me sentais pour le moment exclu.
Nous prîmes place dans de larges fauteuils. Tout me semblait si parfaitement grotesque tout à coup que je me mis à ricaner. Cette musique indigeste, cette hôtesse qui avançait vers nous comme au ralenti, ce confort ostentatoire, le costume si bien coupé de ce monsieur, assis là, en face de moi, attendant sûrement autre chose de ma part que ce rire un rien grossier. « Excusez-moi, je crois que mes nerfs sont en train de lâcher….vous n’y êtes pour rien ». J’étais bien parti pour en rajouter dans le burlesque, me repris in extremis en commandant une vodka, tandis qu’il optait pour une bière.
Il devenait pénible de supporter ce regard attentif, et lorsque je le surpris en train d’essuyer ses mains moites sur les bras de velours du canapé, je me fis un devoir d’alléger sa souffrance. « Un proche ? » Le soupir qu’il lâcha parût le soulager d’un immense poids. « Ma femme ». J’acquiesçais avant de me jeter sur le verre glacé. « Laissez la bouteille, s’il vous plait, cela vous évitera les aller-retour » fis-je à la mannequin ratée qui ne put s’empêcher de m’infliger son sourire de triste compréhension. Je me resservis illico tandis qu’il sortait un portefeuille de sa poche révolver. Mon Dieu ! Allais-je avoir droit aux instantanés de sa sainte famille ? Dans le doute, j’avalai cul sec le verre en posant une main sur la bouteille. Il avait, de son côté, vidé son demi et ravala un rot, ce qui me permit aussitôt de le mépriser sans le moindre remords. Il souleva son corps en se penchant vers moi, me tendit ses doigts boudinés fraîchement essuyés, et je n’eus pas le choix que de toucher cela, ce qui me fit horreur. Ma réaction autant que ce contact pénible, d’ailleurs. Je détestais me prendre en flagrant délit de mépris mais force était de constater que plus le temps passait, plus je sombrais dans la répugnance la plus crasse de mes contemporains et comme un malheur n’arrivait jamais seul, je venais de tomber sur un des ses plus parfaits spécimens.
« Jean-Marc Fitou »
Je repris une gorgée de vodka. Jean-Marc Fitou ? Bon dieu ! Un immonde fou rire me monta à la gorge, ce qui me força à me lever d’un bond pour rejoindre les toilettes où je restais prostré dans ce rire aussi bête que méchant, atrocement salutaire aussi. A mon retour, je posai une main sur son épaule molle en guise d’excuse ; « Christian Klein »
Les présentations faites, ne restait qu’à nous saluer car je venais de décider de ne pas me torcher en sa compagnie si je voulais reprendre le volant, rentrer chez moi, et lire enfin cette maudite lettre.
Je n’avais pas prévu qu’il mît à profit mon absence pour réviser son topo et avant même que je ne l’informe de mes intentions, il se lança :
« Je comprends parfaitement que le moment est particulièrement mal choisi mais si je ne vous entretiens pas maintenant de mes préoccupations, je n’aurais sans doute plus l’occasion de le faire. Oh, croyez-moi, je déteste cela autant que vous. Tout ça. Cette ambiance, ce drame qui nous réunit malgré nous. En d’autres circonstances, nous aurions pu devenir amis, même si un parisien de votre envergure ne se mélange pas. Oh je sais tout ça, vous savez. Je suis un provincial, installé à Paris depuis plus de dix ans, mais quoi que je fasse, avant même que je n’ouvre la bouche, on m’a catalogué. J’en ai pris mon parti et dans ma branche, je dirais même que j’en ai fait un atout. Enfin, bref, je digresse. Tout ça pour vous dire que ce n’est en aucun cas facile pour moi d’aborder un type comme vous. Non, je ne dis pas ça contre vous, je suis sûr que j vous devez être un type bien. Comme je vous disais, en d’autres circonstances… Voilà, c’est la photo, tout à l’heure… lorsqu’elle a glissé du sac, je n’ai pas eu d’autre choix que de voir, excusez-moi, cela n’est pas de la curiosité malsaine. Pas du tout. Et merde ! Pardon ! Peut-être que je n’ai pas le droit, après tout, mais c’est tellement étrange…. Bon, allez, finissons –en, voilà ! »
Il triturait son portefeuille depuis le début de son discours fumeux, qui le rendait au demeurant plus sympathique que je n’avais voulu le penser. Il suait à grosses gouttes à présent et son malaise atténuait un peu de ma souffrance, si cela était possible. Ça l’était à l’évidence puisque ce divertissement opportun avait chassé toute autre pensée de mon esprit dans le désir éperdu de saisir ce qu’il s’évertuait si maladroitement à transmettre.
« Hier, on m’a remis, à moi aussi, les effets de mon épouse, Claudine. Et j’ai trouvé ceci, qui ne lui appartenait pas, que j’ai bien failli jeter à la corbeille d’ailleurs, mais allez savoir pourquoi, j’ai conservé le cliché… Lorsque tout à l’heure, je vous ai vu ramasser une photo, j’ai fait le lien, à cause du format peut-être, je ne sais pas, mais je ne peux pas rester dans le doute, vous comprenez. Je conçois parfaitement que vous me preniez pour un fou, un demeuré, un paysan de la lune comme disait Clo, mais à deux on est plus forts, pas vrai ? »
Il me tendit alors la moitié de la photo représentant Lorène. La photo consciencieusement découpée. Ma femme.
« Qu’est-ce que vous dites de ça, hein ? C’est tout de même pas banal ! Vous comprenez maintenant ? Vous ne m’en voulez pas j’espère ? »
Contempler le visage de Lorène me glaça le sang. Avais-je déjà entamé ce deuil pour me sentir subitement si bouleversé ? Je ne le connaissais pas par cœur, peut-être ce visage adoré, caressé, embrassé des milliards de fois. Pourquoi me semblait-il étranger tout à coup ?







ça alors !
Vite la suite !
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