L’épicier de nuit. 4

26 jan 2011 par

4.  A partir de vingt heures, le quartier frémit au son du générique du JT de TF1, qui fait peur aux enfants et pousse les ados dehors. De son poste stratégique, Milo contemple la mosaïque bleutée des écrans de télévision illuminant les fenêtres. Bizarrement, la plupart des habitants zappe dès  la fin du musical flippant.  A l’heure de la préparation du dîner, on trouve toujours un ingrédient manquant alors on envoie un enfant le chercher. L’enfant se déplace en bandes, par sécurité ou par habitude, ne possède jamais d’argent sur lui et repart avec une friandise, un rouleau de réglisse ou un malabar. Au moment où il tend la main, le temps se suspend jusqu’au recueil du « merci » puis un instant encore : «  oui, je sais, c’est pour après manger et ensuite faut se laver les dents » souffle l’enfant avec  dédain ; Milo aime ce rappel, considère que rabâcher de vieux principes de ce type n’est pas une perte de temps. Il sait surtout que les enfants aiment bien qu’on s’occupe d’eux, ne serait-ce qu’une minute par jour.

En face du comptoir, il a disposé une étagère en sapin fabriquée avec un de ses frères, l’objet de fierté de son épicerie : l’étal aux épices, comme il aime le nommer.  C’est un peu la plus-value du magasin, ces sacs en toile de jute ouverts, serrés les uns contre les autres, qui donnent à voyager par leurs parfums mélangés, leurs couleurs vives, leur texture compacte.  Il arrive que certaines viennent y plonger le nez pour mieux se remémorer un pays que pour la majorité elles ne connaissent pas.  D’autres en achètent une petite pincée qu’elles conservent dans leur sac.  Il est probable que cette épicerie n’ait été conçue et finalisée qu’autour de cette idée d’épice. Milo le reconnaît,  choqué par le prix de ces mêmes épices conditionnées dans de petits flacons de verre par un type qui a le culot de clamer qu’il se décarcasse. Il a cherché le fournisseur amoureux comme lui de ces indispensables condiments d’une vie qu’on cherche à tout prix à stériliser. C’est à Marseille qu’il a trouvé ce Réunionnais avec qui il a si vite sympathisé que ce dernier a tenu à le lancer. En faisant d’abord un effort sur le prix qu’il lui laisse coûtant, puis  en lui fournissant les fameux petits sacs de jute.

Lorsqu’une cliente lui demande de la cannelle,  du poivre ou du gingembre, c’est avec cérémonie que Milo s’empare de la petite écuelle en fer blanc, avec délectation qu’il la plonge dans le sac afin d’en exhaler le parfum et avec précaution qu’il la fait glisser dans le petit sachet de papier cristal sous le regard médusé de la cliente qui a participé à ce voyage express  dans un pays lointain.  Alors il ferme délicatement le petit sachet coloré et le tend avec une lenteur assumée à sa cliente qui le dépose avec délicatesse dans son panier ou bien le conserve en main. Même quand il ya du monde, que d’autres clientes attendent, il ne bâcle pas cette tâche car il sait qu’il offre ainsi un véritable spectacle à son public. Il a bien compris que ce partage n’était plus possible ailleurs, que partout on avait cédé à la sirène de la productivité qu’on a fait rimer avec efficacité. Il n’est pas dans la nature de Milo de rembarrer une petite vieille qui n’arrive pas à faire un choix entre deux produits dont elle a besoin ; il essaye toujours de savoir ce qui retient sa cliente et la plupart du temps, c’est le manque d’argent qui pousse au terrible cas de conscience.  Il lui dit alors : prenez tout votre temps, je vais servir madame Renée en attendant.  Puis,  à nouveau seuls, il sert sa cliente qui veut préparer une soupe, l’œil rivé sur son porte-monnaie. Il ajoute alors une branche de céleri, ou deux carottes, quelques feuilles de persil.  En silence, en ponctuant d’un simple clin d’œil cette transaction officieuse.

Milo connaît par le nom chacun de ses clients. Cette règle d’or lui provient de sa mère, qui se sentait  valorisée par cette attention.  L’épicier de son époque, véritable usurier qui n’hésitait jamais à enfler la note du mois l’appelait madame Larbi et elle acceptait en échange de  cette reconnaissance d’en payer le prix fort.

Il consulte son cahier Clairefontaine destiné aux impayés.  Un répertoire qu’il juge déjà trop petit, tant les pages se remplissent. Les montants sont faibles cependant, une moyenne de 5.25 euros  par client, mais à une semaine de l’ouverture, cela lui paraît tout de même inquiétant. Non pas pour lui ; il n’a aucun doute que les dettes seront réglées, ne serait-ce que pour repartir de plus belle dans la course aux crédits.  Il entend trop souvent parler du piège monstrueux tendu à renfort de publicité. Cette habitude semble s’être ancrée durablement dans les foyers les plus modestes. Sur un simple coup de fil qui ne dure que le temps de grossir la facture France Télécom, on procède en 24 heures au virement attendu.  La posture outrée de la ministre des finances face au comportement de ces maisons de crédit qui prospèrent sur la misère n’a duré que le temps de passer d’un plateau télé à l’autre. Un simple message visant à rappeler le devoir des usagers a mis un terme aux tergiversations oiseuses de la cheffe des usuriers.  C’est sans doute ce qui révolte le plus Milo : que les mères de famille fassent appel à ces voleurs étatiques pour remplir leurs cocottes, en taisant la plupart du temps ce subterfuge à leurs maris. Les colonnes des faits divers ont beau se remplir à une allure vertigineuse, rien n’y fait. Suicides et meurtres collectifs sont devenus courants. On s’afflige un instant avant de composer le fameux numéro  à l’indicatif 0892 comme on déclencherait une bombe à retardement.

A lire également...

Mots clés

Partagez

468 ad

7 commentaires

  1. Slévich

    juste pour faire un petit kikou :-) Sympa la nouvelle présentation… Je me demandais pourquoi ton blog n’était pas accessible hier :-)

  2. 5. 21 :00. Les braves gens sont scotchés devant la série criminelle offerte au choix des téléspectateurs sur les principales chaînes hertziennes. Ici, comme ailleurs, les paraboles ont envahi le décor, comme le salpêtre sur les façades, mais l’addiction télévisuelle passe par ce genre de programmes fédérateurs dans lesquels on fait croire aux imbéciles que leur réalité est moins pire que celles de ceux qui s’affichent sur leur écran. A l’heure de la pub, il y aura bien quelques allers-retours chez Milo ; une bouteille de coca, une tablette de chocolat ou un sachet de chips, histoire d’agrémenter une soirée maussade. Là encore, ce sont les enfants qui se collent à cette tâche. Milo se demande parfois s’ils n’ont été conçus que dans ce but.

    C’est à cette heure aussi que son activité commence à se diversifier. D’abord en triant les fruits et légumes qu’il ne juge plus présentables. Il les met de côté, dans un panier d’osier en attendant que Mourad les conditionne dans de petits sacs en plastique rose avant de les suspendre aux clenches des portes des mères de famille nombreuse. Puis il s’agit de recenser les denrées à la veille de leur date de péremption ; celles-là seront bradées le lendemain. Il a beau expliquer à ses clients qu’ils ne risquent aucune intoxication, cette donnée markéting s’est, elle aussi, ancrée dans les esprits. Milo n’insiste pas mais ne néglige aucune des responsabilités qu’il aime à s’infliger. On loue sa patience et son endurance tandis qu’il hausse une fois de plus les épaules.

    Quelques allées et venues l’interrompent dans son travail de fourmi ; en règle générale c’est l’heure des canettes que les jeunes boivent sur le trottoir d’en face. Milo n’a plus à leur interdire de s’en servir de ballon ni à leur demander de bien vouloir les jeter dans la poubelle prévue à cet effet. L’un d’entre eux débutera la semaine prochaine son stage en entreprise aux côtés de l’épicier qui n’a pu lui refuser cette faveur. Abdel, élève de 3° sans histoires, ne l’a sollicité qu’après qu’on lui a refusé jusqu’à un entretien dans les douze entreprises où il s’est présenté, bien qu’il ait révisé son discours et sa mise. Rien n’y a fait et Milo n’a pas eu d’autre choix que celui d’accepter. Le menton dans une main, il lit pour la énième fois le document qu’il doit remplir afin de donner un sens quelconque à ce stage, ce qui le laisse perplexe.

    D’autres encore viendront le solliciter pour qu’il veuille bien scotcher à sa vitrine une affiche du prochain concert qui déchirera sa race, d’un loto associatif à vocation caritative, d’une pièce de théâtre, d’un café-philo sur le thème éculé du « mieux vivre ensemble », de rendez-vous sportifs ou autre échange entre philatélistes. Milo accepte, tend son rouleau de scotch et observe dans un sourire, la précaution avec laquelle la personne (quel que soit son âge) colle son affiche après avoir déchiré sans y jeter un œil celle qui la précédait.

    Bientôt viendra le temps des élections mais il s’opposera cette fois à toute tentation prosélyte, aussi sûr qu’il renvoie les témoins de Jéhovah, les barbus, les petites sœurs des pauvres, jusqu’aux représentants lui promettant la lune (sous forme de distributeur automatique) en échange d’un placement stratégique du produit au label figurant sur son blouson coupe-vent.

    C’est fou comme il est devenu populaire depuis l’ouverture de l’épicerie dont il n’arrive pas à donner de nom. Ce ne sont pas les propositions qui manquent pourtant, les jeunes ont l’imagination débordante : « Chez Wam », « Until midnight », « Milo, c’est vite », « 1000 Oh », « Milo : C possible », « sert vite de nuit »…. Les petits papiers remplissent la boîte à idées qu’il a posée près du comptoir. Il aurait bien une petite préférence pour « La Coopé » en hommage à son père mais il redoute l’amalgame avec un des chefs de l’UMP. Toujours est-il que depuis l’ouverture, et bien avant, maintenant qu’il pense, dès les travaux, les visites se sont enchaînées, avec pour point commun risible de l’envisager en potentiel receleur.

  3. WillNotbePublished

    Un petit qui coud, c’est un genre de pakistanais non ?
    Ceci est un Nème (aigniaime et pas rouleau de printemps ni igname) essai pour laisser un commentaire ici. On dirait que ça ne fonctionne jamais, à croire qu’on m’a mis sur liste noire !

  4. WillNotbePublished

    hé bé té !! hébêté A B 6 a marche ! c’est p’têt à cause des proxies de hackage que ça ne fonctionnait pas… bon, alors, qu’est-ce euj’voulais dire déjà ? m’souviens pus…

  5. ça fait plaisir les frères ennemis sur ma page…. hu hu…. non, pas de liste noire chez moi….
    gyabo dire, mukya d’la gêne y’a pas d’plaisir….
    ;-)

  6. WNP

    Frères zen mis à part, il en vit de drôles ce Milo… Faut encore qu’je lise le 5 et le 6.

  7. No comment child

    Ce qu’il y a de bien aussi, avec cette new presentation, c’est que le p’tit dico est enfin dispo. Pas évident au premier coup d’eye, mais une fois le jet d’ail saisi, ça coule de (code) r’ssource !

Un commentaire ?