On a tiré….
ON A TIRÉ SUR SLÉVICH
avec une arme à feu
de calibre 3,14159
Pièce en 3 actes.
Avec l’aimable contribution de William N’Paï & Slévich
(Qu’ils en soient ici chaleureusement remerciés)
Acte I, Scène 1
On entend un coup de feu ; un homme entre, pose son chapeau sur un lit:
Le tueur : Au moins ça fait des trous ronds et propres ce calibre ! *
La femme (au téléphone): libre à toi mais je t’aurais prévenu
Le tueur : raccroche !
La femme : bémol : on trouvera pas de cadavre, juste un drap avec un trou pour ta petite tête. C’est ce que tu voulais, non ? Je te laisse, à plus tard…. (à l’homme) Alors ? C’est fait ?
Le tueur : ah ça !
La femme : rends-moi l’arme, j’vais la planquer à gauche
Le tueur : pas question, je la garde ; tu es bien trop maladroite pour trouver la cachette idéale
La femme : tu l’as nettoyé, au moins ?
Le tueur : j’ai pris des gants oui. Slévich avait l’air plutôt content
La femme : Alors ? A quoi il ressemblait ?
Le tueur : Tu veux dire de son vivant?
La femme : Oui, à l’imparfait
Le tueur : Ben tu avais raison, tout à fait ton genre
La femme. Ah….
Le tueur : ne me dis pas que tu regrettes ?
La femme : J’ai pas dit ça mais j’aurais bien aimé pouvoir m’en assurer moi-même
Le tueur : Tu sais bien, que ce n’était pas dans le contrat. Et puis j’crois pas que c’aurait été bon pour toi, tu te serais laissée aller à la mansuétude, je te connais
La femme : Il était beau, n’est-ce pas? J’en étais sûre…
Le tueur : Beau, c’est vite dit ! Disons que refroidi il affichait encore ce sourire un peu niais, avec une lueur d’étonnement dans le regard. Tu vois, tu t’es encore trompée, il ne s’attendait pas du tout à ça
La femme : Pourtant c’est ce qu’il voulait. Il a été très clair là -dessus.
Le tueur : N’en parlons plus.
La femme : Tu veux dîner maintenant ?
Le tueur : Pas tout de suite. On va faire nos comptes d’abord, on sera plus tranquille. Où est la mallette ?
La femme : Tu l’as pas ?
Le tueur : Mais c’est toi qui devais la récupérer ! C’est quoi cette embrouille encore ?
La femme : Tu n’as pas reçu mon sms ? Il devait te l’apporter lui-même en échange…
Le tueur : C’est pas vrai, je rêve !
La femme : Il n’avait pas une valise avec lui ?
Le tueur : Si fait ! Mais il m’a assuré qu’elle renfermait ses affaires personnelles, des trucs sans importance, ses sonnets, quelques acrostiches et une paire de pantoum, ça alors ! L’enfoiré aurait tenté de me doubler ?
La femme : Je savais bien qu’il fallait que je t’accompagne
Le tueur : On n’a plus qu’à y retourner ; ça m’embête ça, c’était pas dans mes plans
La femme : C’est pas si grave, ça nous fera une petite balade, il fait si doux ce soir ; on prend le plan B ou on y va à pieds ? Ou tu veux manger d’abord ?
Le tueur : Manger, manger, tu penses qu’à ça on dirait. Sers moi à boire plutôt, faut que je réfléchisse
La femme : C’est que d’habitude, ce genre d’activité te met en appétit ; c’est bien pour ça que tu l’exerces fais, non ? Regarde-toi, tu maigris à vue d’œil…
Le tueur : La barbe ! J’ai pas faim et puis c’est quoi c’t’odeur ? T’as fait du chou ?
La femme : Des endives, je pensais te faire plaisir…
Le tueur : J’ai horreur de ça, comme si tu ne le savais pas !
La femme : Mais… d’habitude….
Le tueur : J’y vais, tu vas commencer à pleurnicher et ce soir, va savoir pourquoi, j’ai pas envie de te consoler. J’espère qu’elle est étanche sa valise, ça vaudrait mieux pour toi…
La femme : Et mon drap ? Tu m’avais promis (elle commence à pleurer doucement)
Le tueur : Ecoute, faut que j’te dise : ta bouffe, l’habitude et les promesses : marre ! J’me casse…
La femme : Tu peux pas faire ça. (elle agrippe son téléphone)
Le tueur : Fais pas une nouvelle connerie que tu regretteras. Qui tu veux appeler, hein ? Tu crois que les flics croiront une malade ?
La femme : J’appelle pas les flics…
Le tueur : Alors qui ? A qui tu parlais tout à l’heure ?
La femme : ……
Le tueur : Parle ! C’était qui, hein ?
La femme : Slévich ; c’était Slévich, t’es content maintenant ? C’est ce que tu voulais
Le tueur : Mais arrête de dire n’importe quoi, tu sais bien que Slévich n’est plus…
La femme : TU sais rien ! Qu’est-ce que tu croyais, hein ?
Le tueur : Je crois rien ! J’exécute et j’encaisse, le reste….
La femme : Justement, il s’agirait que tu considères les restes pour une fois
Le tueur : Très bien (il lui lance son imper) habille-toi et suis-moi !
La femme : Tu vois quand tu veux…( elle sourit largement )
Acte I, Scène 2
Extérieur nuit ; La scène se passe sur un terrain vague mal éclairé. On assiste à l’arrivée des deux protagonistes qui s’arrêtent à hauteur d’une cage de foot déglinguée.
F : C’est là , t’es sûr ?
TÂ : Tais-toi et creuse
F : Attends ! Et si on faisait une connerie ? Si la valise ne contenait bien que ce que Slévich a décrit ? On aurait l’air fin avec ses sonnets sous le bras….
T : Dans ce cas, on trouverait sûrement le plan de la machine infernale
F : C’est quoi cette nouvelle hallu ? On avait affaire à un poète pas un ingénieur, je ne te suis plus là …
T : Mais réfléchis deux secondes : comment cette histoire a commencé ? Qui a voulu qu’on l’aide à passer sur l’autre rive ?
F : Slévich ?
T : A la bonne heure ! Et pourquoi ?
F : Pour en finir avec cette folie d’écrire le jour, d’écrire la nuit, d’être devenu une….machine ! Bon sang !
T : Tu vois quand tu veux….
F : Mais non ! C’est impossible !
T : Tu te souviens de ses derniers mails ? Cette sensation diffuse qu’il avait d’être sous emprise, totalement manipulé ….Il avait parlé, je crois d’un de ses confrères aux idées aussi noires que lui, fais un effort…
F : Quoi ? Tu soupçonnerais le professeur Tof Apostrof’ ? Mais c’est de la folie !
T : De deux choses l’une, soit ce professeur est la prochaine victime, soit c’est le commanditaire. Creuse, j’te dis. Si le fric est pas là on saura où aller le chercher…
F : J’ai peur, Taleur
T : Il n’y a aucun danger en ce qui te concerne ; tu ne risques pas de subir le même sort, t’as jamais réussi à aligner deux mots qui ne soient prémâchés…
F : Ah, oui ; bon je creuse alors ?
T : Puisque j’te le dis ! Je fais le guet pendant ce temps… allez, la terre est encore meuble, dépêche…
F : Taleur ?
T : Quoi encore ?
F : Et si c’était pas Slévich, on en saurait rien puisqu’on ne connaît pas son visage
T : Fado, ta connerie est abyssale ! Tu me prends pour un bleu ou quoi ? Tu crois que je ne m’en suis pas assuré  au préalable ? Tu crois que je tue à l’avenant ?
F : Excuse-moi, je sais bien mais j’ai comme une prémonition
T : Oui, oui…. On les connaît tes prémonitions, la dernière en date concernait justement ce type au fond du trou, alors fais moi grâce de ta préscience, ok ?
F : T’as entendu ? Je touche quelque chose là  …
T : C’est la valise, apporte !
F : Merde, elle est fermée à clé ! Tout ça pour rien !
T : La ferme, Fado. C’est bon, laisse-moi faire
F : Sois prudent ! Si ça se trouve elle est piégée…
T : Cette option est à considérer en effet.
F : Il faudrait qu’on fasse faire ce travail par un tiers…
T : Pas con ! Reste ici, je vais voir ce que je peux trouver dans le coin. Ce serait bien le diable de ne pas tomber sur un sdf desarkocisé ; t’as des ronds sur toi ?
F : Je dois avoir dix euros en monnaies…qu’est ce que tu veux en faire ?
T : Rétribuer notre homme pardi ! Bouge pas, je reviens
……………………
T : Fado, je te présente monsieur Yvan, l’homme de la situation.
F : Enchantée ; voilà l’objet en question. Vous allez l’ouvrir avec précaution, sortir son contenu et disparaître comme vous êtes venu. Ça marche ?
Monsieur Yvan : Oh la la ! Il m’avait pas dit ça ! Y’a quoi là d’dans, d’abord ?
T : Ecoute, mon brave ; c’est à prendre ou à laisser. T’as eu ton fric maintenant tu fais ce qu’on te dit et tu dégages, c’est clair ?
Monsieur Yvan : Faut pas s’énerver, monsieur, moi j’suis là pour vous aider mais j’peux toujours tenter….
F : Ok, disons que t’as tenté et que tu t’es planté. Maintenant si tu tiens toujours à ce lambeau de vie que tu trimballes à ton goulot, tu te magnes….
T : Fado ? T’as touché la valise ?
F : Non pourquoi ?
T : Ben j’sais pas mais t’as fait une métaphore là ou j’ai rêvé ?
F : Hein ?
T : Bon, laisse tomber, ça doit être un hasard.
Monsieur Yvan : Y’a rien que des papiers là dedans, tu parles d’un trésor….
T : Ok, t’as tout retiré ? Merci, maintenant ciao et on s’est jamais vus, il va de soi…
Monsieur Yvan : bien l’bonjour m’sieur dame
T et F : C’est ça et bonne biture !
T : bon, Tu vois, c’est sans danger ; remets tous les papiers, on regarde ça à la maison, tranquilles.
F : Et l’argent ?
T : On en saura plus au chaud. Y’a forcément une réponse dans ces papiers. Regarde ! Qu’est-ce que je t’avais dit !
F : Oui, on dirait un plan. C’est ça la machine ?
T : Grouille, on va finir par se faire repérer….ça va, c’est pas trop lourd ?
F : Un peu quand même…
F : Prends-la sous ton bras, et aide-toi de tes deux mains, quelle empotée tu fais….
On voit les deux ombres disparaître de la scène. Taleur marche en avant d’un pas pressé tandis que Fado peine à le suivre….
Acte I, Scène 3
T : T’as toujours souffert d’une dyslexie maraichère, mais je dois convenir que cette potée aux choux m’a remis d’aplomb ! Y’a quoi comme dessert ?
F : Tu aimes le sucré à présent ? Tu veux un morceau de chocolat ? C’est tout ce que j’ai …
T : Pourquoi pas ? J’aime bien finir mon repas par du chocolat, mais qu’est-ce que c’est….(il crache) beurk, du chocolat au lait ! Hérésie ! Enfer et damnations…
F : Ce sont les pralinés envoyés par Slévich, un acompte en quelque sorte
T : Scélérate ! Tu veux m’assassiner ?
F : Enfin, qu’est-ce que tu vas chercher ? Et j’en ferai quoi, moi, de tous ces papiers ? J’y comprends rien…
T : File-moi le plan. J’vais voir ce que je peux en tirer…
On frappe à la porte. Pendant que Fado débarrasse la table en vitesse, Taleur va se cacher sous le lit.
F : Qui est là  ? Un instant…
Le visiteur : Excusez le dérangement nocturne ; je me présente, monsieur Pompeux, à la recherche de dame Fado, on me dit qu’elle loge ici….
(Elle ouvre)
F : C’est moi ! De quoi s’agit-il ?
M. Pompeux : Hélas, une bien triste nouvelle. Voici ma carte, pour vous servir en ces désagréables circonstances…
F : Navrée, mais j’ai déjà mes bonnes œuvres, et il est bien tard pour venir réveiller les gens…
M.Pompeux : Vous aurez mal lu ; Je m’occupe du funèbre, comprenez que mes journées trop remplies me forcent à prospecter la nuit…
F : Soyez bref, je vous prie. S’agit-il de ma mère ? Elle était au plus mal aux dernières nouvelles…
M.Pompeux : Hélas again, not mais si vous aviez l’amabilité de me filer ses coordonnées je pourrais faire en sorte de…
F : Allons, monsieur, au fait ! Ne voyez-vous pas que vous me cueillez en plein sommeil paradoxal ?
M. Pompeux : et en tenue bien légère par un temps si peu propice aux égarements… Hum, voici, il s’agit de feu votre frère
F : Alors c’est une erreur sans aucun doute, car telle que vous me voyez, dans une tenue certes négligée, je n’ai à ma connaissance aucun parent vivant excepté cette mère déjà citée. Le bonsoir monsieur.
M. Pompeux : Voilà une étrange nouvelle….un certain Slévich vous a pourtant couchée sur son test-amant. Mais puisque ce n’est pas votre frère…. Excusez le dérangement, j’enguirlanderai mon clerc comme il se doit.
F : Attendez ! Slévich, vous dites ? En effet, je connais mais j’ignorais que nous fussions parents
M. Pompeux : Il serait heureux que la mémoire vous revienne car la somme est rondelette
F : Soyez précis monsieur le dévoué, je ne goûte guère les insinuations, en particulier lorsqu’elles se réfèrent à mon physique…
M ; Pompeux : Mais pas du tout ! En tant qu’avoué je dois dire que rares sont les montants qui me font braver et la nuit et le froid. Jugez par vous-même….
F : Ce cher Slévich !!!!!!!! (Elle se mouche bruyamment) il semblait pourtant en parfaite santé… Si j’avais su…. Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhh
M. Pompeux : Si vous pouviez, dès demain passer à mon cabinet, nous pourrions clore ce chapitre douloureux ; recevez, madâââme toute ma sollicitude.
F : Je n’y manquerai pas. Merci de vous être déplacé. Où puis-je voir la dépouille de mon parent si cher ?
M.Pompeux : Ccela, madame, je n’en sais rien. Je ne fais qu’honorer la mission qu’il m’a confiée lui-même et vous lirai demain les détails de sa succession ; à demain, ma chère.
……………………………………
T : C’est quoi ce binz ? Te voilà rentière ? Combien ?
F : Hé hé… de quoi te rendre le plus attentionné des hommes, sans aucun doute….
T : Ma chérie ! J’aime quand tu te montres aussi piquante, mais tu me connais, je ne suis pas intéressé…
F : Même si cette machine infernale fait partie de l’héritage ?
T : C’est différent, bien sûr. Je suis un homme de sciences après tout et rien de ce qui est infernal ne m’est étranger….la preuve, je suis là , avec toi….
F : Revenons à ce plan. Qu’en est-il ?
T : Assez bluffant, je dois dire ;  il mérite qu’on s’y penche de plus près car c’est sans aucun doute une découverte de premier ordre.
F : Mais encore ?
T : Une machine à écrire le poème parfait !
F : Rien que ça ? C’est génial !
T : Je suis vert de jalousie, le principe est enfantin mais il faut que je m’assure que la réalisation ne présente pas de risque majeur. Vue la destinée de ton « frère », y’a de quoi flipper…
F : Il aura sans doute manqué à son devoir de réserve. Ce penchant à une certaine familiarité le laisse augurer. Mais toi, tu respecteras les principes de précaution, n’est-ce pas ?
T : C’est incroyable : tu rentres les thèmes par cet orifice, tu vois ? Les sentiments que tu souhaites susciter par là , tu suis toujours ? Et ici, les mots choisis. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? La poésie à portée des imbéciles ! J’enrage !
F : Calme-toi ! Tu as su jusqu’ici te passer de ces subterfuges…
T : Tu n’as jamais rien entendu à la poésie, je perds mon temps à t’expliquer, laisse tomber…
F : Tu m’accompagneras demain ?
T : Hors de question ! Je t’attendrai ici ; il n’y a plus de temps à perdre. Tu oublies ce prof, sa vie est peut-être en danger !
F : En quoi cela nous concerne-t-il ?
T : Décidément, tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez ! Est-ce inné ? Peu importe, mais je ne vois pas qui à part ce Tof’ Apostrof’ peut détenir la partie du plan qui m’échappe. Et si entre temps, il rejoint son confrère le pouet pouet, nous serons bien avancés…
T : Je n’avais pas songé à cette éventualité…
F : C’est bien pour ça que je suis payé. Alors combien ?
T : (lui chuchote à l’oreille)
F : (émet un sifflement admiratif) Hé bé ! mazette !
T : N’est-ce pas ?
Acte I, Scène 4
Dans un bureau austère.
M.Pompeux : Merci à vous deux de vous montrer si ponctuels ; m’est avis que vous n’aurez pas à le regretter. Vous êtes les deux seules personnes concernées par ce document. Feu Slévich, qu’il repose en paix, vous lègue sa fortune qu’il divise ainsi. Permettez, je lis ces propos ( il ajuste son monocle en se raclant la gorge) :
« La clarté de la corne indiquera le Nord
Et tous les deux brouillés deviendrez deux cossus
Très cher Tof’ à toi je laisse le tissu
A ma très chère sœur, je laisse le remord
La somme de mes écrits s’inscrit en vérité
Où dans chaque sonnet se perd un syncrétisme
A vous deux de chercher hors de mon pessimisme
Moi j’en ai marre de vous, j’ai plus d’identité
Sur le sol de l’aveu d’un meurtre en la pénombre
D’un secret indicible, ne cherchez que le nombre
Celui qui guidera le fantôme aux sonnets
Ainsi toujours voués à vos tâches vestales,
Vous deviendrez deux scribes et ma plume est fatale
A vous de deviner mais sans vous harponner »
Fado : Je ne comprends rien à ce langage, maître, je n’ai donc rien gagné ?
Tof’ : De quel tissu parle-t-il ? Je ne suis pas couturier….
M.Pompeux : A ce dernier message est adjoint un compte bancaire sur lequel la somme vertigineuse dont j’ai déjà fait mention vous sera versée, à cette condition
Fado et Tof’ : LAQUELLE ???
M.Pompeux : Que vous réunissiez les sonnets du maître. Cinq cent quatre vingt-douze, pour être précis. Puis que vous les publiiez et en assuriez la promotion
Fado et Tof’ : COMBIEN ?
M.Pompeux : 592
Fado et Tof’ : NON, la somme versée, COMBIEN ?
Le notaire écrit la somme qu’il fait passer à chacun des deux héritiers
Un silence religieux s’installe ; les deux héritiers arborent la même mine recueillie mais néanmoins parfaitement réjouie. Puis ils se lèvent
M.Pompeux : Il reste un détail. Vous ne disposez que d’une semaine pour déposer les poèmes ici même à mon cabinet ; j’ai déjà pris la liberté de choisir l’éditeur, mon beau-frère, vous n’y voyez pas d’inconvénient ?
Fato et Tof’ : UNE SEMAINE ? Au revoir maître
………………….
Fado : Le mieux est que tu viennes à la maison ; je voudrais te montrer quelque chose
Tof’: D’accord mais ensuite tu viendras chez moi car j’ai aussi une surprise pour toi.
Fado : Ah oui ? Laquelle ?
Tof’: Je ne peux rien dire, il faut le voir pour le croire ….
Fado : D’accord, j’ai confiance mais jurons-nous pour la forme la plus parfaite entente et aucune entourloupe
Tof’ : Promis
Fado :Itou. Tu connais le professeur Taleur, je suppose ?
Tof’ : De réputation seulement, hélas ; ses écrits ont tous été brûlés si ma mémoire est bonne, il s’agit bien de lui ?
Fado : Exact ! Il nous attend, chez moi.
Tof’ : Mais comment ? Il n’est pas mort ? Il doit avoir plus de cent ans !
Fado : Ca aussi, il faut le voir pour le croire……………..
RIDEAU/
Acte II, Scène 1
Fado : Voilà nous y sommes ; professeur Taleur, professeur Apostrotof’ à vous de jouer. Nous avons 592  sonnets à dénicher….
Taleur : C’est vous, si je ne me trompe qui avez conçu cette machine ? Mes félicitations…
Tof’ Apostrof’ : Je dois dire que je suis ému ; vous êtes à l’origine de ma vocation et si l’on m’avait dit que je perdrai un maître pour en trouver un autre, je n’y aurai sans doute rien cru…
Taleur : Au lieu de dire des conneries, expliquez-moi plutôt où se trouve la source de l’énergie de cette machine ; le plan que j’ai étudié semble défaillant ; vous avez pris le Slévich pour cobaye c’est ça ?
T.A : Où vous êtes vous procuré ce plan ? Il était entendu que Slévich le détruise, c’est lui le créateur, vous l’aurez compris, moi-même ne remplissant que le rôle d’assistant….
T : Répondez au lieu de tergiverser, vous croyez que nous disposons de temps pour ces salamalecs ?
Fado : Ad ! Sois sympa, s’il te plait. Nous devons travailler ensemble, c’est le préalable pour toucher le magot…
T : Salaud de Slévich, il avait tout prévu….
Fado : Il écrit en substance que la poésie doit mourir avec lui, il parle aussi d’une corne indiquant le Nord, que c’est un nombre qu’il faut chercher…
T.A : N’oublie pas le tissu….
Fado : Le tissu, oui ! Cela ne peut être que ce drap perforé ; voilà la première chose qu’il nous faudra trouver….
T : Tu veux parler de son linceul ?
T.A : Excusez-moi, vous pourriez m’expliquer ?
Fado : C’est sans importance… Si tu allais nous chercher la partie manquante du plan de la machine, pendant ce temps, je tenterai de mettre la main sur le drap…
T.A : Donc tu savais déjà  ?
Fado : Slévich n’avait aucun secret pour moi….Je n’étais pas son assistante…
T : Bon, ça va là …. Faites ce qu’elle vous dit, Apostrof’ et rendez-vous ici ; J’essaierai, quant à moi, de résoudre l’énigme du thème….pourquoi toujours le même ? Ce spleen qui me fout la gerbe ?
T.A : Cette machine n’a jamais été testée, je vous recommande la plus grande prudence….
T : Vous inquiétez pas pour ça, c’est vous qui y entrerez, après tout c’est vous le poète, non ?
T .A : Oh ! Si peu…. Vous me flattez professeur…. Mais je ne sais pas si je peux accepter…
T.A : On en parlera à votre retour ; filez maintenant…..
……………………………………………………………………………………….
T: Es-tu devenue complètement cinglée de l’amener ici ?
Fado : Arrête de flipper pour une fois ! On ne peut pas se passer de lui, pour le moment….Lorsque les 592  sonnets seront réunis, il sera toujours temps de décider de son sort…
T : S’il ne nous lâche pas d’ici là  ; j’ai pas confiance….Ses mains étaient moites et tu connais l’adage…
Fado : Mains moites, sonnets dans la boîte ?
T : Idiote ! Mains moites, pensée étroite ! Décidément…
Fado :Alors ce drap ?
T : Ben tu t’en doutes, il va falloir retourner sur le terrain vague
Fado : J’en étais sûre, si tu avais tenu ta promesse pour une fois, nous n’en serions pas là  !
T : Si tu crois que j’avais envie de partager mon lit avec une fétichiste
F : Dois-je te rappeler comment nous nous sommes connus ? Tu n’étais pas si prude à l’époque…
T : Normal, quand on sort de taule… Mais j’ai évolué, moi, madame !
F : Ben c’est dommage, parce qu’on se marrait mieux avant…
T : Ouais, ben regarde plutôt les choses en face au lieu de sublimer un passé dégueu ; on est dans la merde, là  ! Alors, on y retourne, et au trot ! S’agirait pas qu’on manque ton ami, mon cobaye…
F : Il fait encore jour, c’est dangereux…
T : La nuit sera tombée quand tu y seras, et puis tu pourras toujours demander de l’aide à monsieur Yvan ; prends quelques pièces avec toi ….
F : Comment ? Tu ne viens pas ? Tu ne vas pas me faire ça ?
T : Mais c’est toi qui voulais tant contempler la face de hibou de ton cher frère ! Je ne vais pas gâcher cet instant d’intimité solennelle….
F : Et si j’me fais prendre ? Tu y as pensé ? Adieu le magot et bonjour le cachot, je ne sais pas tenir ma langue, tu devrais le savoir….
T : J’aurais mieux fait de me faire tatouer « mon cœur est à maman » plutôt que répondre à ta première lettre carcérale…… Allez, on y go ! Quelle plaie, c’te meuf, j’y crois pas …………….
Acte II, Scène 2
Dans le laboratoire d’expérimentation de Tof Apostrof’.
Fado : Surprise ! On s’est dit que ce serait plus pratique de poursuivre nos recherches ici ; ça ne te dérange pas ?
T.A : Euh, puisque vous êtes là …..Entrez, et excusez le désordre, je suis encore trop bouleversé pour m’occuper du ménage. Vous avez pu récupérer le tissu ?
T : Et vous, les plans ?
T.A : Les voici ; mais venez plutôt admirer le prototype…
Fado : Joli ! Cela ressemble à s’y méprendre à une guillotine au dessus d’une chaise électrique….
T.A : Tu ne crois pas si bien dire ; Slévich tenait beaucoup à une machine écolo, tout le matériel a été récupéré par votre serviteur ; il m’avait confié cette tâche, il ne te l’a pas dit ?
T : Vous étiez présent lorsqu’il l’a testée pour la première fois ?
T.A : A vrai dire, non. Elle n’était pas encore au point selon lui, mais j’ai tout de même trouvé une dizaine de sonnets, pas ses meilleurs, et c’est la preuve qu’il poursuivait activement ses recherches, c’est pourquoi je ne comprends pas sa décision radicale…
T : Montrez ; en effet ! Quelle lourdeur ! Si c’est pour obtenir un tel résultat il aurait pu demander à sa sœur, elle en a fait de pires…Mais écoutez-moi ça ! Hhahahhahaha ! « Qu’emplis-je ? Que fends-je ? Que levretté-je ? » mais c’était un rigolo ton frère ! Que ne le disais-tu plus tôt !
Fado : Mais bien sûr ! Quelle idée, il allait très bien jusqu’à cette idée morbide de concevoir ce truc …On lui aura suggéré l’idée, très certainement…. Quel gâchis….
T.A : Ne ris pas, il n’aurait pas aimé ça….rappelons-nous les bons moments emplis de sa créativité larmoyante, comme nous avons pleuré ensemble ! comme il savait toucher plus qu’aucun autre à la beauté…..Au mystère de l’amour, au désir destructeur, on ne croisera plus d’artistes de son envergure, tout cela est bien mort et c’est désespérant….
Fado : Hauts les cœurs ! Il nous reste ses poèmes si tant est que nous mettions la main dessus… Tu en as trouvé combien ici ?
T.AÂ : 12 Ã peine, et je te dis, pas les plus aboutis
T : Plus les 33 trouvés dans la valise, ce qui nous donne…. 45 ôté de 592, reste 547 divisé par 7, ce qui nous fait 78, 14285 que nous nous partageons…..si mes calculs sont bons, et en arrondissant cela nous fait 26 sonnets chacun à composer par jour , c’est pas la mer à boire….
T.A : Mais, c’est de la triche ! Nous ne pouvons pas faire ça !
T : Notez bien que ce n’est qu’une alternative en cas d’échec de la machine. Allez Apostrof, prenez place
T.A : Attendez, vous n’avez même pas consulté le mode d’emploi… Le choix des rimes, c’est important tout de même….
T& F : Bof…
T.A : Excusez mais j’insiste, le Maître y tenait beaucoup !
T : Comme vous voulez ! (il installe Apostrof sur la chaise, applique les électrodes sur sa tête, son cœur, et ses bras puis empoigne Fado à qui il roule une pelle)
T.A : Mais que faites-vous ? A l’aide !
T : Autant commencer par les rimes embrassées
Le noir se fait, une explosion étouffée s’entend, accompagnée de quelques étincelles et du gémissement d’Apostrof’
Fado : Nous voilà bien avancés ; tout est à refaire.
Taleur : Pas aussi propre qu’un calibre, mais pas dégueu tout de même. Allez sors-le ton drap, t’en meurs d’envie….
Acte II, Scène 3
Toujours dans le laboratoire d’expérimentation ; la machine est couverte du grand drap noir au fond de la pièce.
Fado : Il a souffert, tu crois ?
Taleur : Meuh, non, t’as vu sa tête ? Il n’a jamais semblé si heureux. Mais cette machine est décevante, tout ça pour un sonnet normand : « un socle sur l’estrade expose un camembert »* tu parles d’une rime riche, la trouvaille de l’Albert….
F : Mais c’est publiable, c’est le plus important… Ne fais pas le difficile, sonnet is money, don’t forget it…Tiens, regarde : Apostrof’ n’avait pas le cœur au ménage mais préparait son voyage….Encore une valise, je l’ouvre ?
T : C’est une évidence !
F : Oh ! Encore des papiers ! Ça commence à bien faire !
T : Montre : « Même si tout le net partait en confetti » : poubelle ! « Les insectes pensers de mon âme saignée » ahhahhahaha ! Tu m’étonnes qu’il avait qu’une envie, c’est l’oubli !
F : C’est dégueulasse ce que tu fais !
T : Ah oui ? Bon, regarde-moi maintenant, je ne te rappelle personne ? Attend, j’enfile la blouse…
F : C’est dingue ! Comment tu fais ça ?
T : Ben ça aide d’avoir un physique passe-partout, et avec ses binocles ce sera parfait….
F : ça va m’être difficile de t’appeler Apostrof’
T : Je t’appelle bien Fado, moi.
FÂ : Pas faux.
T : Bon, trêve de plaisanteries. J’ai besoin de me concentrer un peu sur cette machine, je suis sûr de pouvoir la faire marcher. Laisse –moi une heure. Pendant ce temps, tu retournes au terrain vague et tu ramènes monsieur Yvan.
F : Il va finir par se douter de quelque chose…
T : Ben qu’il doute, ce sera toujours une pensée que Slévich n’aura pas.
F : Dis, on va pas exécuter 592 personnes, ça va finir par faire désordre dans l’atelier…
T : ça fait plaisir que tu suives ! Il en reste 547!
F : Même !
T : Et tu auras observé que nous ne sommes plus que deux, ce qui fait, euh, au quotidien, 37 sonnets pour toi et 39 pour moi, je suis un gentilhomme …Vu que ça m’étonnerait que tu puisses écrire 24 heures sur 24, c’est impossible à résoudre cette équation….alors laisse-moi travailler en paix et va chercher Yvan.
F : Tu as entendu ? D’où ça vient ? On dirait que c’est la machine, comme un tic-tac d’horloge
T : Va retirer la montre à gousset d’Apostrof’, j’ai besoin d’accessoires
F : ça alors ! Un autre sonnet ! « Sur mon parcours d’auteur, je me suis concentré » Qu’est-ce que cela peut bien vouloir signifier ?
T : plus que 546! On avance, tu les vois les ombres des palmiers qui se profilent ? Tiens, va voir dans les affaires d’Apostrophe, y’a sûrement une chemise hawaïenne qui traîne…
F : Y’a son passeport dedans, tu le veux ? « On m’a dit qu’on parlait en vers au Paradis. »
T : ah ouais ? Ben moi j’préfère la prose en Enfer, m’est avis
F : C’est un nouveau sonnet, il a l’air meilleur celui-ci, non ? OH !!!!! Viens vite ! C’est incroyable, la machine s’emballe…..
T : Merde elle est en surchauffe, ça va péter, faut faire disjoncter….
F : J’veux pas mourir ici !!!!!!!!!!!!!!!!!
T : Le disjoncteur, j’te dis !
F : J’y vais
NOIR – SILENCE…..
Acte II, Scène 4
Même lieu, même noir. Puis une bougie s’allume, éclairant le visage des deux protagonistes à 4 pattes, les mains cramponnées à une boîte d’allumettes familiales.
Voix : hé ho ! Les angiospermes hypertrophiés ! D’où mes sortez-vous ces phanérogames ?
F : qu’est-ce que tu dis ?
T : Quoi ?
F : chut !
Voix : hé ho ! Les angiospermes hypertrophiés ! D’où mes sortez-vous ces phanérogames ?
F : Pharaongramme toi-même, hé patate !
T : J’aurais du me douter qu’il faisait partie des végétoscraignos, c’est bien ma veine !
F : Qui ça ?
T : Kissa, kissa ? Ben ton frangin l’végétalien poet-poet, qui d’autre ?
On entend un roulement sur le parquet. Un boulet termine sa course dans les mains de Taleur.
T : Et ça c’est Pluton
F : Ad ? ça va ?
T : Mais c’est incroyable ça ! Tu le connaissais ce Slévich, tu es sûre ?
F : Pluton, c’était pas son chien ?
T : Si tu veux, c’est idem
F : On a ressuscité Slévich ? C’est ce que tu essaies de me dire ?
T : (éclate de rire) Parle pas de malheur ! Non, c’est plus simple que ça, enfin, peut être pas pour toi à vrai dire…
F : Ne m’épargne pas ; je suis prête…
T : Ben j’sais pas comment te le dire, tu vas pas me croire…
F : Vas-y j’te dis !
T : Ben, Slévich c’est toi !
FÂ : QUOIÂ ??????????????
T : Et ouais….
F : Mais tu as entendu la voix ou pas ? Tu me crois ventriloque ? On fait un numéro de cirque là  ? Non, mais dis moi ça m’intéresse, et tu m’avertis aussi dès que c’est terminé, ok ?
T : Ah la la, on peut plus rigoler…
Voix : hé ho ! Les angiospermes hypertrophiés ! D’où mes sortez-vous ces phanérogames ?
F : Bon, tu me dis ou quoi ? C’est pas drôle, hein…
T : Mais quoi ?
F : Le truc ! Y’a un truc, forcément
T : Ouais, y’a comme un défaut, mais en même temps, c’est pas nouveau, alors l’un dans l’autre, j’me dis que c’est dans l’ordre des choses
F : Mais quel ordre, putain, j’vais rallumer tant pis si ça explose, faut que je sache
T : Touche à rien, je m’en occupe
Lumière
T : Voilà , tu vois ?
F : Je vois oui, je vois surtout que Apostrof’ a disparu, regarde !
T : Tiens, effectivement, elle est épatante ct’e machine, imagine : on vient de résoudre le problème de la sépulture de masse en la sublimant de poésie, c’est pas génial ?
F : J’ai une idée
T : Tu déconnes ?
F : Si on plaçait Slévich sur la chaise ? Il risque plus rien et ça nous fera des sonnets, et puis c’est zen, ça colle bien à sa philosophie…je sais pas..
T : ça alors, cette machine est d’un bath ! Tu sais quoi ? Pour la peine, je vais le chercher moi-même ton Slévich. Repose-toi en attendant, tu l’as bien mérité. Si j’m’attendais….Ah ça, si j’m’attendais…..
Acte II, Scène 4
Tjs dans l’atelier expérimental. Taleur arrive en poussant une brouette dans laquelle repose un grand sac en toile de zut. Fado se lève et va à sa rencontre.
F : Alors ? Tout s’est bien passé, tu n’as croisé personne ?
T : Pas un chat dans les rues, tout est au poil…
F ; (chante sur la 5ème de Beethoven) Toutétopoil, toutétopoil….
T : Tiens, viens plutôt m’filer un coup de main, il devient aussi rigide que ses poèmes ton gars
F : Cool man, on va s’en griller une d’abord.
T : T’aurais pas trouvé la planque d’Apostrof’, toi, par hasard ?
F : Comment tu sais ?
T : ahhahahaha ! Y’a comme une étincelle au fond de tes yeux rouges et tes faux cils se sont barrés où t’as mis le marteau ?
F : Non ! Tu vas pas lui faire de mal, hein, dis ?
T : Ecoute, on fumera après, là faut s’magner et puis on sait jamais… ça peut faire l’effet d’une goutte d’eau dans une bonbonne de gaz qui déborde, c’t’affaire ; soyons prudents
F : Ok chef ! (elle découvre négligemment la toile et entrevoit le cadavre) HAAAAAAAAAAAAAAAAA !
T : ça y est, tu fais ta crise, j’t’avais dit de toucher à rien, c’t’Apostrof était rien qu’un camé….
F : C’est horrible !
T : T’aurais pas du ; j’le savais ça aussi, quelle idée de penser que ce mec était beau….
F : C’est pas ça…………
T : Quoi ? Qu’est-ce qu’y a ? Faut lui fermer les yeux, faire une minute de silence et une prière aussi, tant que tu y es ?
FÂ : Le cadavre
T : Et bien ?
F : C’est monsieur Yvan !
T : Oulah ! Tu t’es remise à boire ou bien ?
F : Mais viens, regarde !
T : Merdalors ! Le clochard !
F : Qu’est-ce que ça peut donner à part des chansons à boire ?
T : Là , tu subodores des trucs, ça veut rien dire et puis la machine à sonnets peut sortir que des sonnets, on a déjà le camembert, ben on aura la piquette qui va avec…
F : Mais et Slévich dans tout ça, tu y as pensé ? Il est où ?
T : Ouh ouh ! Mais il viendra te hanter comme il se doit, tu t’es mise dans d’beaux draps…
F : Tirons-nous ! On s’en fout du blé après tout, ça fait trop flipper, on maîtrise plus rien !
T : Mais on commence à peine à s’amuser ! T’as pas envie de découvrir ce que le zonard va donner ? J’suis sûr que ce sera pas piqué des vers…
F : Ah, ah ! Très drôle !
T : Allez, courage ! Regarde le bon côté des choses, tu commences même à penser, parfois, tout ça c’est que du bon ! Bon, je te propose un marché, si on obtient rien de ce vieux débris, on arrête tout et on rentre comme si de rien n’était, qu’est-ce t’en dis… ?
F : Bon d’accord, mais tu tiendras ta promesse cette fois ?
T : Aussi sûr que Slévich est ton frère
F : Marché conclu !
(Les deux se secouent joyeusement la main puis s’emploient assez laborieusement à placer le type sur la chaise et l’harnacher comme il se doit ; ils reculent et vont s’accroupir derrière une bergère en peau de vache et attendent ; quelques grésillements se font entendre suivis d’un bruit d’imprimante et ils découvrent des papiers par dizaines sortir de la machine)
T : Qu’est-ce que je t’avais dit ? Les clodos sont les derniers vrais poètes de cette société décadente…
F : Si j’m’étais doutée… Eh ! C’est vraiment pas mal, écoute : « De l’oubli sermonné par l’absurde, sa sœur. » , on dirait qu’il parle de moi, lui aussi….
T : Je vois que tu reprends du poil de la bête immonde qui sommeille….
F : Mais j’invente rien, regarde : « Il restera serein face aux cris de couleuvre »
T : C’est vrai, on dirait du Slévich dans le texte…. Comme c’est étrange ; mais l’essentiel c’est qu’on avance sur la recette. A table !
Rideau
Acte III, scène 1
Dans l’atelier ; Taleur dort, la tête sur une table jonchée de papiers. Fado entre un cabas à la main, traverse la scène ; les bruits de casseroles réveillent Taleur qui émerge difficilement. Fado revient, un plateau dans les mains.
F : P’tit déj ! Il a fallu que j’aille chercher du café, je n’ai trouvé que du thé dans les placards. Et voici du pain tout frais, je meurs de faim, pas toi ?
T : (le visage dans les mains) J’suis pas dans mon assiette en vérité…
F : Tu veux dormir encore un peu ?
T : (s’ébroue) Non, pas le temps, faut s’y remettre.
( Fado s’est levée pendant qu’il parlait, elle semble horrifiée mais ne sait que poser les mains sur le bas de son visage, les yeux écarquillés)
T : Qu’est- ce qu’il t’arrive ? T’as mal aux dents ?
(Fado recule de qq pas, court et revient en tendant un miroir à Taleur)
T : Oh ! Putain ! La tronche d’Apostrof’! La vraie ! V’là aut’ chose ! (il se contemple ) C’est bizarre mais je crois que je vais m’y habituer, peut-être même mieux qu’à l’ancienne…
F : Mais !!! C’est tout ce que ça te fait ? C’est toi, tu me promets ?
T : Avec un peu de mal quand même…Où j’suis passé ? J’en sais rien ! Mais je suis sûr en même temps d’être là …. (il boit son café) …. Tu dis qu’il y avait  du thé ? Alors je préfère, si tu veux bien…le café ne passe pas …
F : (elle goûte le sien) il est excellent… tu aurais perdu le goût en route ?
T : J’crois plutôt en avoir hérité de nouveaux…
F : Apostrof’…bien sûr…. Tu n’aurais pas détourné les objectifs de la machine à sonnet juste pour t’offrir une nouvelle identité, dis ?
T : C’est flatteur, merci mais non j’suis pas devenu un génie dans la nuit…ou bien le prof l’était ? C’est lui qui nous aurait manipulés ? Dans ces conditions, j’accepte le compliment… J’en reviens pas, va falloir que je m’adapte…
F : Tu veux dire que l’enveloppe charnelle inclut le cerveau ? Alors ce n’est plus toi, j’te reconnais pas, c’est pas toi…..
T : Mais si c’est moi ! Tiens, Apostrof est qu’un camé, tu te souviens ?
F : Tu parles de toi à la troisième personne ou tu veux me piéger ?
T : Ecoute, j’y comprends rien non plus mais faut finir, regarde tous ces sonnets, ça déborde, y’en a partout et ça continue, faut juste que je fournisse du papier à la machine
F : J’ai ! j’y ai pensé.
T : Super !
F : QUOI ? Qu’as-tu dit ? Là , tout de suite ?
T : J’en sais rien, file moi la rame
F : T’as dit « SU-PER »
T : Et alors ?
F : Tu dis jamais « super »
T : Ah ? J’conduis pas ?
F : C’est quoi ton plan ? Tu crois qu’une fois que les 592 sonnets seront rassemblés, tu retrouveras ta tronche ?
T : C’est pas la priorité
F : C’est quoi alors ?
T : Le pognon, déjà puis la paix, enfin !
F : Tu seras jamais en paix, ……..regarde ! Tes mains !!!!!!!!
T : Mes mains ? Ah oui tiens, hahhaaha, c’est drôle cette manucure;
F : Ha ouais ? Non, c’est pas drôle ! Plus rien n’est drôle ! Même les sonnets ne sont plus drôles, et si demain c’était mon tour, hein ? Tu m’imagines avec la tête de Slévich, ou pourquoi pas celle du pochtroète ?
T : Bonne idée, j’vais chercher un canon pour ce soir
F : Enfoiré !
Acte III, scène 2
Encore et toujours dans c’foutu atelier d’expérimentations. Taleur-Apostrof’ et Fado recensent les poèmes qui s’amoncellent…
T/A : On en est à combien là  ?
F : Zut ! Tu me fais perdre le fil ; j’dois tout recompter maintenant…
On sonne.
Maître Pompeux : Oh la la, vous travaillez dur à ce que je vois, bravo ! Je ne vous dérangerai pas longtemps, je me suis aperçu que vous n’aviez pas signé l’ordre de virement… Et puisque j’ai la chance de vous trouver tous deux ici, cela m’exonérera d’avoir à traverser la ville une seconde fois…Si vous voulez bien, professeur…
T/A : Attendez, j’signe rien comme ça moi ; j’vous connais vous autres, on m’la fait pas…
F : Pourquoi ne pas laisser le document ici, on l’étudiera, le signera puis le rapportera…
M.P : Mon Dieu, que cette phrase est laide ! (il se signe en cachette)
T/A : Que j’aime à faire apprendre ce nombre utile aux sages ! Ça y est j’ai trouvé ! youdelali ! youdelali ! (il entame une danse de saint gui)
F : Ne faites pas attention à lui, maître, il a pas pris son p’tit déj…
M.P : Hum, je repasserai en fin d’après-midi… (Il sort sur la pointe des pieds tandis que T/A continue de danser)
F : Alors ? Quoi ?
T : Hahahhaha ! Je suis un génie !
F : Qui ? Toi ou le professeur Apostrof’ ?
T/A : C’est idem à présent ; mais  rappelle-toi de tes cours de géométrie, je sais que c’est loin mais fais un effort pour une fois !
F : Le carré de l’hypoténuse est égal si je ne m’abuse à la somme des carrés des deux autres côtés ? C’est tout ce qui me revient, à brûle pour point sur les i…
T/A : Pense à la lune dans ce cas !
F : Euh, j’vois pas, faudrait attendre la nuit…
T/A : Pi ?
F : Pis quoi ? Pis tu m’emmèneras danser ?
T/A : Quelle cruche, c’te meuf ! Souviens-toi dans ce cas du testament de Slévich…. « D’un secret indicible, ne cherchez que le nombre » ça y est ? Ça te dit quelque chose ?
F : Euh….J’vois pas le rapport avec ton génie, désolée…
T/A : Bon, et si j’te dis : « et enfin calculant PI rame en idéal » ?
F : On part en Egypte ? Chic ! Ah non ! j’y suis! C’est un alexandrin ! Un alexandrin de Bergerac !
T/A : Oh la la ! Ça va pas mieux. Bon, c’est pas grave. Faut d’abord en finir avec ces foutus sonnets de toute façon….Allez, on recompte ! Et fais moi penser à chercher la signature du prof, elle doit bien figurer quelque part….
F : C’était donc pour ça ? J’me disais aussi, qu’a-t-il à chipoter pour quelques lingots
T/A : Et ouais, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué je pense à tout moi !
F : Oui, mais tais-toi, faut qu’j’me concentre pour compter….
(Interlude silencieux pendant lequel Fado compte ses sonnets pendant que Taleur poursuit sa chorégraphie hasardeuse)
F : On y est !
T/A : Combien ?
F : le compte est bon ; 592 tout pile ! Quel fortiche ce clodo ! Qu’il repose en paix, tiens on devrait l’emmener au Panthéon, il y aurait sa place…
T/A : C’est vrai ça, va falloir s’en débarrasser. Sous la flamme du poète inconnu ?
F : Là où tu l’as trouvé, ce sera le mieux…
T/A : Ah ben non !
F : Ouaille ?
T/A : Regarde, il ne reste que son vieux mégot ; envolé le clodo ! Évaporé ! Parti rejoindre son maître sans doute, ne nous reste que le boulet.. J’crois qu’il va falloir brûler ce drap, avant que tu n’aies l’idée de t’en servir de tapis volant…
F : C’est vrai qu’t’es un génie ! Si seulement tu pouvais retrouver ta tête…
T/A : Merdalors, ça m’fait penser que je n’ai pas encore vérifié…
F : Quoi donc ?
T/A : A ton avis ?
Il fait mine de déboutonner sa braguette…..
T/A : (mort de rire) t’inquiète, j’vais juste enfiler mon pi rama rayé….hu hu
Acte III, scène 3
T/A : Bon, tu vois tout s’arrange !
F : Je me demande si je ne te préférais pas pessimiste…Oui, tu as raison, tout baigne ! On en est à trois disparitions, une machine infernale nous pourrit la vie, quatre jours de pur cauchemar, un boulet et plus de 592  sonnets sur les bras, mais le pire dans tout ça, le pire, ( elle commence à chialer) c’est qu’t’as changé de tronche et t’aime même plus le caféééé !!!!!!!!!!!!! (Elle s’effondre)
T/A : Allons, allons…puisque je te dis que tout va bien…..tu n’as plus confiance ? Tss tss
F : (en reniflant) Oh oui ! fais Kââ !
T/A : Hein ? Kââ, c’est quoi ça ?
F : Mais si, Kââ le serpent hypnotiseur : « aie confiance, crois en moi »
T/A : Mais t’es inconsciente ou quoi ? Tu crois qu’on a le temps pour ces pitreries ? Qu’y a pas plus urgent à régler là  ? Oh, oh (il fait claquer ses doigts) on s’réveille là , on atterrit
F : Oui tu as raison ; faut rationnaliser
T/A : Puisqu’on est d’accord là -dessus, réglons le problème de la machine.
F : Il faut la détruire !
T/A : T’en as de bonnes et ma tronche alors ? J’y tiens quand même…Non, je cherchais le moyen de neutraliser c’te fucking sonnet-machine…..et je crois que j’ai trouvé. « D’un secret indicible, ne cherchez que le nombre » ….On n’aura pas volé ce magot, c’est moi qui te le dis !
F : Mais c’est quoi ce nombre ?
T/A : Mais tu viens de le dire !
F : Moi ? J’ai rien dit, je rame depuis le début ! (elle commence à se tortiller)
T/A : Ne sois pas si modeste : (il se met à compter sur ses doigts) 3 disparus ! Trois unités humaines, tu es d’accord ? passons aux décimales :  1 machine, 4 jours, 1 boulet et plus de 592 sonnets…..Alors ?
F : Pipi !!!!!! Je reviens !!!!!!!!!!!!!!!       -
……….
F : Oui, tu disais ?
T/A : Pffff, pour faire court, le nombre idéal c’est pi: 3, 141592
F : Oui, je sais ça…et alors?
T/A : Et alors? J’y crois pas……..Ben, on le tient ce nombre slévichien!
F : Ah ? Et alors?
T/A : Alors ? Ecoute-moi bien ma p’tite : le grand soir sera irrationnel ou ne sera pas !*
F : Pas trop tôt! Mais c’est quoi irrationnel?
T/A : On vient de se taper plus de cinq cents sonnets taillés aux p’tits oignons, bien propres, rien qui dépasse et tu vois bien qu’en fin compte on essuie trop de dégâts. Même le Slévich a été dépassé….Mais moi, j’suis pas ce gribouilleur qui sent le lilas, non madame !
F : Tu vas écrire le sonnet parfait?
T/A : Toujours aussi vive, hein! Ben non, justement, faut écrire un sonnet irrationnel! CQFD ! Le voilà l’antidote !
F : C’est tout ? Et ça va suffire, tu crois ? Tu vas récupérer ta tronche pour le prix d’un faux sonnet ? Un peu léger, non ?
T/A : ça coûte rien d’essayer, qu’est-ce qu’on a à perdre de toute façon ? A part la tienne de tronche, et ce sera pas la plus grande perte de cette lamentable histoire…
F : Tu dis ça parce que t’es en colère, pense au magot…
T/A : Justement, il nous reste une paire d’heure pour l’écrire ce sonnet thérapeutique, et tu vas t’y mettre tout de suite, le notaire va pas tarder…
F : J’pense que c’est toi qui dois le faire, c’est ta tête qui est en jeu pas la mienne ! Imagine le résultat si c’est moi qui m’en charge…
T/A : T’as raison, ne prenons aucun risque, j’ai pas envie de me retrouver avec un bec de lièvre ou un nez en trompette, tes alexandrins bancals, ça me ferait une belle jambe de bois, tiens ! Bon, alors va faire un tour, prends un peu l’air ; j’ai besoin de silence pour ma concentration…
F : J’vais aller chez le notaire, ça nous évitera sa visite intempestive ; t’as qu’à copier la signature du prof, celle de son passeport…Et à mon retour, tu me montreras ton chef-d’œuvre, ça marche ?
T/A : Parfait ! Voilà , si j’avais su qu’il signait d’une croix, on aurait gagné du temps. Bonne promenade et rapporte du pinard, qu’on fête ça dignement !
F : Tu crois que tu aimes toujours ça ? Le prof,ne buvait pas tu sais….
T/A : Le prof, le prof….J’vais l’envoyer dans les limbes rejoindre ses amis de la poésie, j’te dis que ça…
F : Ok chef, j’y go…
F/A: bonne idée, mais n’oublie pas l’ail cette fois ! Un gigot sans ail c’est comme un sonnet sans spleen
(elle sort avec son panier au bras)
F/A : (allume une clope et déambule dans la pièce en récitant ses vers)
De pis en pi*
J’ai toujours détesté le nombril rationnel
Qui quoi qu’il soit central est trop obsessionnel
Tout tourne autour de lui, le rond et la spirale !
Mes amis militons pour l’abolition
Racine de deux Pi, nombre d’or, plus, égale
Ventre de l’architecte, ego, Billy boutons
Ces nombres infinis qui sont de vieux croûtons
De nos esprits tordus, chassons la diagonale
Mes amis militons pour l’abolition
Du nombril rationnel, tuons l’obsession !
Liquidé père Ubu, Halte à la conjecture !
Il nous faut dès demain, dresser la nation
Trois heures quatorze : manifestation
Contre les décimaux devant la préfecture
Acte III, scène 4
La scène se passe dans le petit appart du début ( acte I, scène 1, essayez de suivre bon sang !) La pièce croule de papiers, des tableaux noirs sont remplis d’équations incompréhensibles au profane. Taleur dort, la tête sur la table…. (ben oui, c’est sa position favorite, quoi…) Fado entre dans la pièce, un cabas à la main, elle commence à s’activer.
Taleur : se lève brutalement, droit comme un i et se met à hurler, les yeux toujours clos : MAIS AU FAIT, POURQUOI ON A TIRE SUR CE TYPE AVEC UN CALIBRE ? *
Fado : Professeur ! Qu’est-ce qu’il vous arrive ?
T (émerge) : Ah, c’est vous madame Fadorowska, je viens de faire un terrible cauchemar….
Fado : Vous travaillez trop, vous êtes surmené…Pourquoi ne prenez-vous pas un assistant qui allègerait votre tâche ?
T : Si vous croyez que j’ai les moyens de recruter…Et puis j’veux personne dans mes pattes…
F : Alors vous finirez à l’asile , c’est moi qui vous le dis ; excusez-moi, professeur, mais vous dépérissez à vue d’œil, vous savez qu’il y a des étudiants très doués qui s’honoreraient de travailler pour vous…
T : Vous voulez dire bénévolement ?
F : Bien sûr ! Ecoutez mon conseil, et acceptez une aide extérieure, essayez au moins, si la personne ne convient pas, vous pourrez toujours le renvoyer…
T : Mais dites-moi, madame Fadorowska, vous avez une idée en tête ou je me trompe ? Vous pensez à quelqu’un en particulier ?
F : Oui, c’est vrai. Je connais la personne idéale ; un étudiant parfaitement sérieux à tout point de vue, un peu renfermé et pas bavard mais serviable et agréable….il ira loin lui aussi, j’en suis sûre, tout petit déjà c’était le génie de la famille…
T : Ah ? Quelqu’un de votre famille ? Pourquoi pas après tout, je peux toujours le prendre à l’essai…
F : Oh, professeur ! Rien ne pourrait lui faire plus plaisir….Et à moi donc…..
T : C’est entendu, mais nous sommes d’accord, ce n’est pas définitif, rien qu’un essai…
F : Oui, j’ai bien compris. Merci professeur, vous n’aurez pas à le regretter, j’en réponds comme de moi-même….
T : Chère madame Fadorowska, dans ce cas…… Mais dites-moi, de qui s’agit-il ? Quel est le nom de cet étudiant si sérieux ?
F : Il s’agit de mon plus jeune frère, SLEVICH !
Rideau
http://www.youtube.com/watch?v=1BVADNUyDZY
Le titre, les répliques suivies d’*  ainsi que le sonnet irrationnel ont été empruntés à William N’Paï avec l’aimable autorisation de l’auteur : Les alexandrins en italiques sont, quant à eux de Slévich. Mille mercis à eux deux ;
Image : David Bernard.
Mon commentaire n’apparaît pas, alors je l’ai envoyé dans Contact.
(et là comme par zazard, il apparaît alors que rien de ce que je disais ne s’y trouve; c’était pourtant de la plus haute importance; ceci est un complot, et c’est pas flatter nabes que de le dire!)