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Les ongles noirs (3)

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S’aventurer dans une introspection n’avait rien pour me séduire mais force était d’admettre que le degré de ma lâcheté avait largement dépassé la paresse qui me servait de refuge. Je faisais partie de ces gens rares qui passent les deux tiers de leur vie au lit. Bon, j’avais tout de même découvert qu’on peut y vivre aisément en y accomplissant quantités d’actes fondamentaux, peut-être même fondateurs : dormir bien sûr mais aussi lire, écrire, manger, baiser, réfléchir et même communiquer. C’est ainsi que petit à petit j’avais résolu pas mal de contraintes comme faire les courses ou prendre des nouvelles de la famille.

J’avais poussé le vice jusqu’à installer sur ma table de chevet-bureau, une machine à café. J’en buvais des litres en croquant du chocolat noir et bientôt je ne me nourris que de cela.

J’essayais, à défaut de replonger dans le rêve qui m’obsédait, de m’en remémorer un maximum de détails, au risque de les inventer. Mais je suivais un raisonnement simpliste en me convainquant qu’ayant créée de toutes pièces ce cauchemar, il m’était légitime d’aller chercher plus loin. Puisque j’avais cédé à cette manie d’écrire, que mon principal sujet n’était autre que moi-même, ma propre matière, je ne risquais de porter préjudice à personne d’autre que moi et c’était déjà ça !
J’en avais bien fini avec les arguments médiocres me renvoyant à un narcissisme ostentatoire. Je ne cherchais aucunement à me mettre en avant ou lancer des appâts aussi voyants que fats ; non, je répondais simplement, enfin c’est ce que je pensais, à la question que tout être humain se doit non seulement de  poser mais encore tenter de répondre : se connaître soi-même. C’est là, selon mes hypothèses, qu’on avait une chance de trouver une quelconque forme de bonheur et j’étais persuadée que si chacun s’y employait, bien des problèmes humains seraient résolus.  Pourquoi s’entêter à vouloir faire le bonheur des autres dans une abnégation factice, qui elle serait louable ? Ce raisonnement fallacieux, je le trouvais morbide, la vie n’était pas là….

Le visage à peine entrevu dans cette nuit de grande lune me semblait familier. So what ? Je me « souvins » que ce Raoul avait fait les cent pas pendant que nous creusions. Il s’était arrêté à ma hauteur, sans interrompre ma tâche. Sa posture me rappelait les professeurs arpentant la classe ; ils s’arrêtaient immanquablement derrière moi et lisaient par-dessus mon épaule, ce que je détestais plus que tout. Là, c’était différent : l’homme était posté de l’autre côté du trou, face à moi.  «  creusezsophielucide » avait-il prononcé d’une voix traînante qui ne fit aucune pause, comme s’il m’offrait là un indice ou me lançait sur une fausse piste.

J’avais passé des heures à dépecer ses mots, par syllabes d’abord dont j’avais fait un puzzle, puis par lettres dont je composais des textes anonymes qui jonchaient le lit. Cela donnait des phrases énigmatiques, les combinaisons paraissaient infinies.  Adjectifs, verbes et substantifs  se partageaient ma page qui se noircit si vite que j’en eus le vertige : circulez, priez, déposez, coulez, croulez, clouez, échouez, direz, puez, pliez, écriez, lirez…../ douée, creuse, soule, douce, rusée, policée, éculée, louche, dépliée, crue, prude…./ lord, poule, école, dieu, délice, suicide, curée, pôle, cire, cure, cuir, houle, roche, ciel, deuil, duel, pluie, pouliche….

Ces combinaisons finirent par avoir raison de mon obstination et je me vis m’assoupir avec la certitude que Raoul m’attendait  de l’autre côté du miroir. A peine distingué-je sa voix étouffée me souffler lors du curieux passage : «  All is vanity ».

Les ongles noirs (2)

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Je ne faisais plus l’amour. Je vivais depuis des mois dans une abstinence que je n’avais pas choisie mais qui s’était imposée d’elle-même depuis que je m’étais mise en tête d’écrire un roman impubliable. Sans donner un sens psychanalytique à ce simple constat, je me bornais à recenser les faits tels que je les vivais, en anthropologue improvisée de ma propre personne. Ecrire ou faire l’amour, voilà où j’en étais arrivée et cette évidence me plongeait petit à petit dans la mélancolie.
Après avoir passé une semaine entière à chercher à rejoindre de manière artificielle le cauchemar qui m’obsédait, j’avais fini par renoncer. L’alcool s’était avéré un piètre remède, ne parvenant qu’à alourdir chacune de mes pensées, plombant mes idées fixes à défaut de les élever. Tout au plus avait-il fait naître une ou deux métaphores, jugées parfaitement grotesques dès lors que j’avais dessoulé. Je mis un terme à cette tentation de me montrer fidèle à la tradition familiale. Des autres drogues plus illicites, je n’osais m’approcher, connaissant ma faiblesse et mon tempérament addict dont je savais maintenant qu’il était inscrit dans mes gènes au même titre que ma peau mate ou mes cheveux noirs d’une détresse qui se passe le relais de génération en génération. Les joints que je fumais ne m’étaient d’aucun secours dans le désir ardant de créer pour ne pas crier, écrire pour ne pas mourir. Ils me laissaient entrevoir de belles images, de jolis paysages mais cela n’allait pas plus loin ; j’étais donc parfaitement démunie et finis par admettre que ce cauchemar, pourtant si net en ma mémoire, n’était qu’une histoire que je me racontais. Une de plus. Rien de moins. Point.

Lorsque je me réveillai, ce matin-là, toujours à la même heure (le corps n’est qu’une horloge), je restais alanguie dans mon lit, un sourire fiché sur mes lèvres humides, encore ivre d’un plaisir dont je ne gardais aucun souvenir, si ce n’est une légère contracture aux cuisses. Je devais être en manque, c’est sûr.
A mon lever, je marquai un arrêt, tête baissée sur ma jambe gauche, le long de laquelle je suivis le parcours d’une traînée blanchâtre qui stoppa son cheminement au rond de mon genou.
L’idée de recueillir cette semence en vue d’une analyse fut aussitôt rejetée. Entretenir une relation inappropriée avec un fantôme hantant un cauchemar métamorphosé ne changerait rien à ce constat terrible de m’ancrer de plein gré dans ma propre folie. Assise au bord du lit, les yeux fixés sur cette coulée de sperme que mon corps expulsait, je m’étonnai de tendre l’index vers la goutte non encore figée avant de la gouter. A cet instant retentit un cri , dont je ne sais au moment où je l’écris d’où il arrivait : «  RAOUL ! »
Est-il besoin de préciser que jamais je n’avais croisé la moindre personne portant ce nom démodé? C’est à lui que je devais cette formidable tonicité d’une peau plus douce que jamais, ce Raoul, inconnu au bataillon de mes certitudes. Qui se moquait de moi ? De quel démon étais-je l’objet ? Je cherchai sur ma table de nuit un crayon de papier et notai sur le carnet à spirales les mots qui m’encombraient : terre de bruyère, sperme, Raoul. : Pas de quoi composer un sonnet, raillais-je en moi-même pour me rassurer de cette terrible angoisse que je sentais monter.
J’étais tétanisée à l’idée de trouver la prochaine fois du sang ou peut –être même de la merde, au rythme où la tension s’élevait. J’essayais de réfléchir et me forçais à rationnaliser mais je ne voyais pas à qui confier ces faits. Je ne crois en rien et ne me vois pas rencontrer un marabout de pacotille qui trouvera là l’aubaine d’extorquer une folle. J’en revenais toujours là, à cette folie, elle aussi baladée dans l’histoire de ma généalogie. C’était donc ça ? J’avais du mal à y croire, cependant mais c’était bien la seul explication valable. Cela voulait cependant dire que la folie venait d’ailleurs, d’une contrée encore inexplorée. Qu’elle se greffait sans doute sur les êtres les plus aptes à l’accueillir. Je ne me connaissais cependant pas cette générosité….

Le vilain était presque gentil…

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19181960.jpg-r_160_214-b_1_CFD7E1-f_jpg-q_x-20091012_034635Film français d’Albert Dupontel. 1H26. Sortie le 25 novembre.

Un braqueur de banque aux abois vient se planquer chez sa mère qu’il n’a pas revue depuis 20 ans. Débute un bras de fer entre deux personnages un rien fêlés : le vilain garnement et sa mère pieuse dont le comportement du fils empêche la mort tant espérée. Cette fable a pour contexte une banlieue tranquille peuplée de vieux retraités qui résistent aux immondes promoteurs venus les corrompre dans le but d’y construire un espace dédié au dieu Argent, un espace bancaire. …

Dans ce film inégal qui ne traite pas vraiment du sujet qui intéresse, à savoir l’origine de cette méchanceté qui habite notre héros, on rira bien sûr mais en pointillés et grâce aux personnages secondaires qui donnent corps au récit : le docteur, vraiment hilarant, la tortue,  les petits vieux qui s’accrochent à la vie, les ouvriers…. Avec en leitmotiv, un comique de répétition qui fonctionne à chaque apparition du docteur mais lasse à la énième vision subjective de la tortue

Là où le bât blesse et c’est dommage tant on aime Dupontel, c’est qu’il a sacrifié son personnage dont on a du mal à croire en la méchanceté au profit de celui de Catherine Frot qui propose une version stéréotypée un rien caricaturale de la vieille dame. J’imaginais pendant la projection ce qu’aurait pu en faire Bernadette Lafont, par exemple…

On déplorera surtout la sacro-sainte morale qui paralyse le film et par là même Dupontel, on aurait aimé le voir plus cinglant, plus noir, plus méchant, mais il n’est que vilain, si gentiment vilain !

Une gentille comédie familiale, donc, qui se laisse voir, qui rassure, qui ronronne entre deux éclats de rire car on rit tout de même, mais pas comme on l’avait pensé…gentiment. Et on quitte la salle avec la frustration de n’avoir pas retrouvé l’Albert Dupontel cruel et acerbe qu’on aimait tant.

Les ongles noirs

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J’ai hésité plusieurs jours avant d’écrire cette histoire, ne doutant pas qu’on allait encore médire en  m’affublant des pires  épithètes au sujet de ma collection de névroses……Mais voilà, si je ne la raconte pas, je ne saurai sans doute jamais le fin mot de cette histoire alors une fois de plus je fais fi du peu de fierté qu’il me reste et m’en vais vous narrer ce rêve qui me hante depuis plusieurs jours.
Je ne rêve jamais, c’est sans doute d’ailleurs une des raisons qui fait que j’écris ; pour m’inventer mes propres rêves ou mes cauchemars, allez savoir. Je ne rêve jamais, disais-je (ce à quoi on m’opposera –m’imposera– la nuance tenant dans la réminiscence de ces rêves… ) et pourtant, ce matin-là, c’est mon propre hurlement qui me réveilla.  Avec à l’esprit une vision très nette et pourtant véritablement dantesque de ce que je venais de vivre. Car, cela aussi est une découverte : j’ai vécu durant ce laps de temps, j’en conserve les stigmates, c’est donc une réalité pas seulement une vue de l’esprit…

Le rêve : Extérieur nuit. Eclairage artificiel ; je ne lèverai à aucun moment les yeux au ciel, mais il semble évident que la lune est de sortie, grosse, accompagnée d’étoiles sans doute, on y voit comme en plein jour, sauf que les ombres se multiplient et me donnent l’impression que dans ce champs de terre, nous sommes des centaines. Alignées. Une rangée de filles comme un fil barbelé qui s’étend à perte de vue. Nous sommes toutes debout, immobiles, une pelle à la main.  Face à nous, installés sur des chaises d’arbitre de tennis, des hommes.  Faites-moi grâce, par pitié d’une interprétation factice d’une frustration sexuelle ou je ne sais quel sentiment d’infériorité….Mais c’est ainsi, les hommes sont assis, en hauteur et nous attendons l’ordre de creuser, évidemment, sinon à quoi bon ces pelles, lourdes au creux de nos mains ?
«  Vous vous prenez pour des écrivains ? »
La voix est agressive et ne laisse aucun doute sur la réponse que personne évidemment ne prononcera.  Le timbre est puissant et s’éternise. Tête baissée, je ne suis pas la seule à lever les yeux sur l’homme qui a crié. Je le connais sans l’avoir jamais vu. Je reconnais cette voix sans l’avoir entendue auparavant. Juste une évidence de plus. A ses côtés, un tout jeune homme, très beau, genre minet, tiré à quatre épingle, lance un rire un rien hystérique, un rire odieux comme un écho accompagnant ce cauchemar, tout du long. Mais à cela aussi, on s’habitue et bientôt on ne l’entendra plus bien qu’il reste en suspension, happé par une de ces étoiles peut-être, incrusté dans le décor, au même titre qu’un saule pleureur que je n’avais pas remarqué encore, mais qui propose un apaisement interlude dans cette mise en scène.
Nous semblons toutes terrorisées mais avons-nous vraiment peur ? Nous nous montrons dociles mais l’outil pèse sur nos avant-bras au point que nous avons hâte à présent de nous mettre à la tâche puisque nous sommes là pour ça. Suspendues aux lèvres invisibles de notre commanditaire, nous attendons.
«  C’est ça que vous voulez, alors CREUSEZ ! »
C’est bien ce que nous faisons, nous creusons, vite, très vite, comme s’il y avait urgence ; pire, comme s’il s’agissait d’un concours. Avec à la clé, une place à gagner. Mais laquelle ? Cela dure, la douleur arrive. Dans des endroits du corps qu’on ne soupçonnait pas : la nuque se raidit, les crampes se baladent comme des milliers d’aiguilles suspendues au moindre de nos muscles.  Comment se fait-il que les trous  présentent tous la même forme ? Rectangulaire, ça va de soi. Nous creusons à l’unisson, dans la même discipline, une tombe à l’identique, qui se duplique à l’infini. Une évidence de plus qui me force à chercher du regard le cercueil que le trou gobera, qu’il nous faudra recouvrir de cette terre noire, grasse, presque appétissante et facile à travailler. Un vague plaisir nait de cette approche intime, organique d’avec cet élément vital, la terre qui nous supporte…
Soudain, la main de l’homme se lève et les pelles stoppent instantanément leur trajectoire elliptique. Quand la main redescend, le silence est total ; même le vent s’est tu et le bruit de ferraille du métal qui atteint la rocaille sonne la fin de la première étape. Une voix venue d’ailleurs ordonne de jeter notre outil dans le trou ; nous nous exécutons en enregistrant la suite de petits bruits mats, aussitôt étouffés. Puis, je sens une pression dans le bas du dos, pas le temps de lutter ;  au bord du précipice, ma chute s’éternise encore jusqu’au cri qui me réveille. Tout ça n‘était qu’un rêve.
J’allume une cigarette, me remets de mes émotions en souriant bêtement.  Ecrire serait devenu une sorte de supplice ? Au moment d’éteindre mon mégot, je m’aperçois avec dégoût que mes ongles sont sales. Noirs de crasse. Dégueulasses. Mais au lieu de me précipiter dans la salle de bain pour me laver les mains, j’allume une autre cigarette en cherchant l’origine de cette saleté. Je fais mine de réfléchir mais tout semble clair SUBITEMENT …
Devant le lavabo, je contemple mes mains qui semblent propres excepté les traits noirs imbriqués sous chaque ongle. Je cherche une lime et m’emploie avec une minutie que je ne me connais pas à recueillir ces  fragments que je dépose délicatement dans un étui à lentilles. Les petits filaments sont comme une vision de chromosomes observés au microscope. C’est joli, j’en conviens. Je referme l’étui, et me prépare. Le café n’est pas indispensable ce matin. Rien n’est plus urgent que de courir au laboratoire pour demander l’analyse de ces particules.
Attendre et oublier. Oublier ce froncement de sourcil, cet air niais du laborantin qui finira par hausser les épaules en enregistrant mes coordonnées.  Attendre une journée entière.  Dormir : désir irrépressible de passer à nouveau de l’autre côté du miroir. Savoir.
Le jour du résultat, j’ai affaire à une femme cette fois, assise de l’autre côté du comptoir, vêtue d’une blouse blanche ; 37 euros 90, me lance-t-elle sans même lever les yeux. -Ok , mais mes résultats ?  -RAS , il s’agit de terre de bruyère. -Ah ? Mais d’où provient-elle ? C’est ça qui m’intéresse ! -Qu’est-ce que j’en sais moi. De votre jardin. -Je n’en ai pas. -D’un pot de fleurs. -Non plus.  Madame, comment vous répondre ? Elle vient bien de quelque part ! – Je m’en doute, c’est bien pour ça que je vous ai porté cet échantillon. – 37 euros 90, comment réglez-vous ?
J’ai de la terre sous les ongles et j’ai rêvé ; qui est disposé à entendre cela, qui ? L’un de vous, certainement, qui se trouvait sur les lieux de ce rêve, assis sur une chaise d’arbitre de tennis ou bien à mes côtés, une pelle à la main. Suis-je la seule à en être revenue ? Aurais-je gagné ce concours avec pour seul trophée ce mystère à éclairer ? Je n’en dors plus la nuit, comment y retourner ?

les herbes folles

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Film français d’Alain Resnais d’après  « L’incident » de Christian Gailly. Ed de Minuit

Lorsqu’en mai dernier, à Cannes un prix spécial a été inventé en l’honneur de ce cinéaste hors pair, cela n’a étonné personne. Ce vieux grigou de Resnais se fait de plus en plus léger en vieillissant, si bien qu’on ne réussit plus à le ranger dans les tiroirs tant aimés des médias. Alors là, c’est carrément un cinéaste au bord du pétage de plomb qui nous embarque dans cette histoire dont on se contrefiche royalement.  On ne fait que sourire à ses pieds de nez, ses références au cinéma,  la voix off qui pour une fois se montre indispensable à la narration hésitante, donc très drôle, forcément drôle puisque c’est Edouard Baer qui nous susurre à l’oreille…
Comme il aime le cinéma, notre Alain national et comme il aime les acteurs ! Azéma est affreuse mais elle le sait ; Dussolier est génial et tient là son meilleur rôle : quel acteur, mais quel acteur ! Il passe du comique à la frayeur en moins de temps qu’il ne le faut pour écrire. Les seconds rôles, tous choisis avec  délectation sont magnifiques, en commençant par la belle Anne Consigny et l’adorable Mathieu Amalric  qui ne boude pas son plaisir d’avoir à camper un flic parfaitement neuneu, mais la liste est trop longue…( je vous laisse le plaisir de découvrir la brochette d’acteurs monstres jouant la douleur dans un fauteuil de dentiste…)
Aussi léger soit-il, Resnais donne évidemment dans cette fantaisie des idées qui se télescopent, des petites pensées comme ça, sur la vie, sur l’écriture, sur l’amour, le couple, le désir et la mort….et rien n’est plus important que ses non-leçons qui laissent toute la place au plaisir, juste le plaisir.
La fin du film, parfaitement anachronique, c’est carrément Einstein en train de nous tirer la langue !
( petit bémol tout de même dû au festival des marques qui défilent mais bon, que ne pardonnerait-on  à Resnais !))

Les mots font l’homme

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Je suis l’habilleuse d’un fantôme que j’aurais revêtu d’un habit de silence, munie d’une seule aiguille à tricoter. Grossière, mal adaptée. Les coutures craquent à chaque point sans croix ; l’insaisissable me fait perdre le fil. A force de loucher sur le chas, j’ai les nerfs en pelote. Pitoyable Pénélope qui n’a rien à tisser, qui n’a pas de métier.
Le patron, dissous par l’averse d’une colère passagère, a fini par se recomposer sur la table du jardin. Mais il ne ressemble à rien, ce n’est plus qu’un morceau de carton ondulé, aussi rigide que le souvenir.
S’en emparer du bout des doigts, lèvres pincées pour faire barrage au haut-le -cœur; laisser glisser le long de la tôle de la poubelle. Bruit mat après glissade qui s’éternise. La paroi encore mouillée retient la chute du papier grossier qui forme maintenant un double fond au réceptacle en recouvrant les feuilles noyées dans un liquide jaunâtre qui finira par l’absorber. Lentement. D’abord par les côtés qui se recroquevillent : l’eau ronge le carton qui se consume comme s’il brûlait, sauf que l’odeur émise n’a pas l’âcreté de la fumée mais une doucereuse amertume s’en dégage quand même.
Besoin irrépressible de finir le travail : remplir encore de papiers le conteneur gourmand. Contempler les mots qui s’enchevêtrent enfin et se dédoublent. Les phrases se superposent. Les mots s’agglutinent sous une couche grasse qui offre un effet-loupe des plus surprenants. Quelques unes semblent résister. Etaient-ce les meilleures ? Celles qui restent gravées ressortiront ailleurs ? Pourvu que non !
Psalmodier, un mégot aux lèvres, un ersatz de prière pour accompagner l’ultime parcours d’une idée qui n’aura pas vécu.
Si, d’une pichenette, le bout incandescent atteignait sa cible et embrasait le tout, alors Dieu existerait.
Même pas ! Pour seule consolation, ce bruit de succion, grotesque. Risible. Comique. Je contemple le chef d’œuvre en faisant claquer le capot de mon briquet. Ecouter le gaz qui s’en échappe par fractions et m’imprégner de cette perfection.
Je serai l’habilleuse qui aurait revêtu un fantôme d’un habit de silence.

Le ruban blanc

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Film franco-germano-austro-italien de Michael Haneke

Cela se passe en 1913, il y a à peine un siècle et pourtant on est à l’époque où seuls le baron omnipotent qui règne sur son fief, son régisseur, le médecin, le pasteur et l’instituteur ont le droit de parole. Les enfants, les femmes, les « petites gens » ne sont rien; tout est affaire de non-dits, dissimulations, violence étouffée, inceste, droit de cuissage ….on est à des années lumière de notre monde voyeuriste, transparent, ultra technologique mais la violence est toujours la même, inadmissible, incompréhensible et banale. Bâtie sur la rumeur, la frustration, l’inégalité ….et la lutte des classes.

Ce film en noir et blanc se déroule dans un petit village du  nord de l’Allemagne à une époque quasi imaginaire, rythmée par les saisons (les moissons, l’hiver qui sublime cet « hors temps » d’une couche de neige aveuglante)  L’image est magnifique, on la doit à la caméra de Christian Berger

Le narrateur à la voix éraillée par le temps raconte ses débuts de jeune instituteur sous le charme d’une  jeune nurse  timide venue au village pour s’occuper des jumeaux nouveaux nés du Domaine. Le village est confronté à une suite d’accidents troublants, d’attentats inexpliqués, de violence sur les deux enfants « hors norme »de la communauté : le fils du baron, et le fils handicapé mental de la sage-femme.  Les deux vraies victimes collatérales de ce drame qui ne fait que s’ancrer dans une réalité de plus en plus brutale, ne sont que de pauvres paysans dont personne au fond ne se souciera plus que ça. Un accident du travail admis par tous comme une fatalité incontournable suivi du suicide du mari, submergé par une misère que sa femme jusqu’ici rendait peut-être moins insupportable…

Qui a posé un câble entre deux arbres afin de faire chuter le médecin lors de sa promenade à cheval ?  Absent pendant les deux mois qui suivent, il découvre à son retour que sa jeune fille de 14 ans ressemble de plus en plus  à sa mère en même temps qu’il se lasse de sa maîtresse bonne à tout faire à l’haleine fétide. La scène de rupture est magistrale de violence verbale: « Tu dois atrocement souffrir pour être si odieux ».

Une autre scène d’anthologie se déroule entre les deux enfants du médecin dont la femme est morte en couche. Un champ contre champ d’une force bâtie sur la simplicité du dialogue sur la mort. En même temps que le petit garçon comprend que sa mère n’est pas partie en voyage, le spectateur  réalise à quel point après avoir lui-même fait cette découverte de la mort, sensiblement au même âge sans doute, il s’est employé à oublier cette vérité là, trop simple ou trop cruelle….

Pendant deux heures vingt, la tension lente et irréversible, au rythme de dialogues éprouvants,  maintient une pression constante sur une  condition humaine qui s’essouffle. Le pasteur représente l’archétype de la rigidité morale qui devient autistique.  La discussion au sujet de l’onanisme coupable de l’un de ses fils est à la limite du soutenable tandis qu’avec le plus jeune  parvenant à l’attendrir grâce à un petit oiseau tombé du nid, le pasteur se laissera aller à une demi-seconde d’humanité aussitôt ravalée.

Lorsque le régisseur apprend au baron l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand, dont on sait qu’il donnera le signal de la première guerre mondiale, on ferme la parenthèse sur un monde qui n’a plus lieu d’être mais qui en présage un bien pire encore…

Palme d’Or au festival de Cannes 2009

Chroniques d’une ménagère assise.

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C’est marrant comme la saleté a le don de se cacher pour mieux vous sauter au visage d’un seul coup. C’est toujours comme ça  Je passe du temps pourtant à côté de cette fenêtre,  happant la luminosité qu’elle voudra bien diffuser.  Cette ombre soudaine sur mes écrits venait bien d’un nuage…. de poussières. Il  a suffi  pour cela qu’une mouche vienne me narguer, comme tous les matins, que je me décide à l’éliminer, qu’elle se vautre contre la vitre avant de glisser derrière le radiateur et parachever le petit mausolée élégamment enveloppé d’une fine et duveteuse toile d’araignée.  Cette construction poétique restera intacte.

Il n’en est pas de même de cette micro tâche de sang, là sur la vitre. Elle s’offre en relief pour mieux mettre en valeurs ses congénères  à l’identique parcours.  Sur le coin gauche,  une patte de mouche a servi de support à une toile d’araignée atrophiée; un peu plus bas j’observe  une aile à la limite du détachement. Au bas de la fenêtre, une frise d’empreintes de chat dessine une jungle ombragée. Des milliards de gouttes d’eau ont formé d’étranges rigoles où s’est nichée une poussière grasse qui pourrait constituer un bon engrais pour mes plantations futures.

De deux choses l’une à ce stade avancé d’observation: soit feindre la plus parfaite indifférence et fixer ailleurs mon attention soit décider subitement de m’atteler à  la tâche.  S’étonner soi-même restera toujours la meilleure motivation.  Sous le choc de cette émotion, il s’agit de faire front. Un peu d’eau et du papier journal,  un quart d’heure de mon temps:  allez banco, j’m’y mets.

C’est un mystère tout de même de se retrouver les mains noires d’encre et de saleté face à une vitre étincelante. Comment la même matière salit et nettoie en même temps? C’est encore plus fort que la tache désincrustée au milieu du nœud d’un  torchon lavé avec Omo! Je reste là, éblouie par cette lumière arrivée par surprise au dernier passage de la boule de journal.  Sur la table s’alignent les petits tas de papier mâché, certains sont longilignes d’autres plus boudinés, ils forment une ronde de petits bonhommes et paraissent conserver leur volonté d’avoir le dernier mot.  Le papier est bavard, c’est là son moindre défaut. J’hésite, la sculpture approximative qui me vient à l’idée se heurtera comme toujours à ma gaucherie. Je rassemble une dernière fois tous ces mots mélangés, désarticulés, enfin,  avant de viser la poubelle que je découvre sale, comme le reste.

Maintenant, la lumière fait danser la poussière et j’éternue de joie.

The Jackal

Prenez garde à la fermeture des portes.

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La réunion avait duré moins d’une heure mais la Marte restait sur sa faim. Elle avait congédié un peu trop rapidement sa bande de loosers dégénérés comme elle aimait les appeler et, à présent, encore excitée par son propre laïus, elle n’avait pas le cœur à replonger dans ses fades dossiers. Elle se rendit donc dans le cagibi de Malo qui comprit immédiatement qu’il n’échapperait pas à ses sombres lubies.  Elle avait fermé la porte derrière elle, ce qui n’était pas dans ses habitudes, s’était approchée de son valet et lui avait délicatement retiré ses lunettes avant de s’emparer, telle une cannibale affamée de ses lèvres gercées.  Il s’était laissé faire, comme toujours. Le scénario de leurs fugaces ébats paraissait gravé dans le marbre.  Elle retroussait sa jupe, posait ses fesses molles sur le petit bureau bancal, dégrafait les trois premiers boutons de son chemisier et donnait le signal du départ : «  Au rapport, Malo ».

Il s’exécutait, elle exultait et c’était à peu près tout.
Dix minutes plus tard, elle le toisait en ajustant son tailleur, lui, baissait la tête, tel un enfant pris en flagrant délit de gourmandise et elle se retirait, laissant cette fois, la porte grande ouverte derrière elle.
Alors, toujours selon le même scénario immuable,  Malo secouait la tête, allait fermer la porte, retournait à son bureau, ouvrait le seul tiroir fermant à clé et sortait son petit carnet.  Il commença par relire ses dernières notes datant du trimestre dernier.

Rapport n°40 : aujourd’hui, N a accepté que j’effleure de mes mains son sein droit ; impression étrange de tenir pour la première fois cet « objet » insaisissable, qui semble se dérober de lui-même, qui s’échappe. Aréole presque invisible, légèrement rosé, impossible à goûter. Téton d’une rigidité qui m’a quelque peu affolé. Son sein droit est donc à son image, d’une dureté qui ne fait que cacher une mollesse inavouée. Néanmoins, je progresse et j’ai senti ce jour une faiblesse inédite adoucir les traits de son charmant visage lorsqu’elle a prononcé mon nom. Quand donc comprendra-t-elle qu’elle est faite pour moi ?

Malo sourit tristement avant de rédiger la suite de ce journal intime, sans s’apercevoir qu’il sortait machinalement sa langue, comme pour mieux se concentrer dans  la tâche qu’il se fixait de consigner dans les moindres détails l’avancée laborieuse d’une passion bégayante.

Rapport n°41 : encore le sein droit ! Une tape sur la main quand j’ai tenté d’atteindre son jumeau interdit. Elle va me rendre fou. Je la connais assez pour deviner son désir pourtant, dès son arrivée le matin. Aussi ai-je eu le temps cette fois de me préparer mentalement et je crois avoir été à la hauteur si j’en juge par son regard où j’ai lu un étonnement aussitôt réprimé. Elle a parlé aussi, encore une nouveauté dans nos jeux inédits.  « Malo, le clito » a-t-elle prononcé d‘une voix rauque avant de s’agripper de toutes ses forces à mes cheveux qu’elle a cependant caressés, j’en suis certain. Ce n’est pas une vue de l’esprit, ma maîtresse s’attache à moi, son esclave consentant. Je l’aime.

Il attendrait encore que les locaux se soient vidés de leurs occupants pour se rendre dans le bureau de la Marte, à la recherche du moindre objet parlant d’elle. Il étouffa un petit cri lorsqu’il aperçut son foulard beige profiler une ombre mouvante sur le mur. Elle avait encore oublié d’arrêter la clim, ce qu’il fit à sa place avant de s’emparer du petit carré de soie, qu’il ficha en pochette sur son veston élimé. Elle l’avait certainement laissé à son intention ce petit bout de soi, car cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’émouvait plus des quelques rares objets disparaissant de son bureau. Quelle délicate attention ! «  Merci, ma chérie », murmura-t-il avant de disparaître.

GARE AU ROMAN

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J’avais quitté les locaux lugubres de la maison d’édition enfouie au troisième sous-sol  d’un centre commercial jouxtant la gare, fière de ma petite victoire sur la toute puissante Nathalie de la Marte, petite fille de l’architecte de cette construction post moderne maintenant décrépie. Sur le chemin du retour, j’imaginais sans peine sa surprise mutant en froide colère dès qu’elle poserait les yeux sur le manuscrit que je venais de lui remettre.
Il s’agissait d’une autofiction d’anticipation la mettant en scène au moment même où elle me congédiait d’un revers de la main, les yeux rivés sur son téléphone portable.

«  Malo, hurla-t-elle, réunion extraordinaire à 17heures, débrouillez-vous pour que tous nos auteurs soient au rendez-vous !………….J’veux pas l’savoir !…………..Démerdez-vous et faites votre job pour une fois ! »

Malo remplissait le triste rôle d’homme à tout faire de la mégère.  Ancien écrivain lui-même, il continuait d’écrire en secret des sonnets vengeurs qu’il envoyait parfois, de manière anonyme à son bourreau.  Parce qu’il ya des années, ces deux là avaient été amants, la relation qui les liait gardait les couleurs d’une sombre rancœur  traversée, ça et là,  de pitoyables récidives le plus souvent avortées. La succession de ces échecs conférait paradoxalement une certaine légitimité à ce couple atypique et s’ils se détestaient ouvertement, ils n’envisageaient pas de se passer l’un de l’autre, au moins dans leur travail. Ils lisaient avec frénésie les manuscrits s’entassant sur le bureau  de Malo, dans le but avoué et assumé de pouvoir s’en moquer ouvertement devant l’auteur convoqué à la seule fin de se voir humilié.

Refourguer de la merde enveloppée dans une couverture pastelle à un prix imbattable ne lassait pas d’exalter Nathalie de la Marte, que ses employés appelaient entre eux « la fouine » ou « la taupe » en fonction de leurs humeurs.  Elle n’avait certainement pas du manquer de charme dans une jeunesse pas si lointaine mais ses traits tirés, comme ses cheveux ramassés en un maigre chignon, racontaient la somme de frustrations qu’elle avait endurée.  L’épaisse couche de fond de teint ne cachait pas les rides nées de ses rictus et le vermillon de son rouge à lèvres soulignait une bouche trop mince, tombant sur une absence de menton.  La Marte s’habillait, quelque soit la saison, de marron dont son coach lui avait assuré qu’il mettait en valeur son teint de blonde vénitienne. Elle courrait en sa compagnie chaque matin, dimanche inclus, dans le bois de Boulogne sans pour autant en tirer un bénéfice remarquable mais elle se convainquait ainsi qu’elle ne se laisserait pas abattre, qu’elle continuerait coûte que coûte de faire partie de ceux qui emploient, payent donc ont le dernier mot.

A dix-sept heures tapantes, elle fit irruption dans le bureau sans fenêtre de son bouc émissaire, qui sursauta comme à chaque fois qu’il la voyait débouler sans crier gare mais vociférant ses éternelles injonctions : «  Au rapport, Malo ! ».  Ce dernier baissa les yeux et haussa la voix étouffée par les trois paquets de cigarettes qui le faisaient tenir. «  Nous vous attendons…Nathalie »

Quelques auteurs, absents de Paris en ce pont de l’Ascension, manquaient à l’appel mais la plupart n’avait pas osé contrevenir  aux ordres de leur directrice qui ressemblait maintenant à une maîtresse d’école face à des collégiens muets, retenant leur souffle, craintifs et malheureux.

«  La Louette n’est pas là, bien sûr ! Elle ne perd rien pour attendre, celle-là » murmura-t-elle à Malo qui dut baisser la tête et respirer l’effluve du parfum sucré qui le mettait dans tous ses états.  Face à l’assemblée qui s’était levée à l’apparition de la matrone, elle esquissa son geste fétiche, parfaitement dédaigneux mais qui avait le mérite de faire admirer ses bagues tout en faisant tinter ses innombrables bracelets. «  Assis ! »
Elle s’installa elle-même au pupitre surélevé et n’eut qu’à cligner un instant de ses yeux fardés pour faire déguerpir Malo qui s’effaça aussitôt, fermant le plus doucement possible  la porte sur laquelle il colla son oreille.

«  Si je vous ai fait venir aujourd’hui c’est, vous vous en doutez, pour gagner du temps, du papier et de l’argent.  Vous vous contentez de peu, mes enfants et il va s’agir de passer à la vitesse supérieure si vous espérez conserver les privilèges que vous mettez plus d’énergie à défendre que  vos pauvres romans insipides à écrire. N’oubliez jamais que si vous êtes là c’est que personne à part moi n’a voulu de vos productions dégueus ; J’ai longuement réfléchi, croyez-moi et force est de constater que vous partagez tous le même goût prononcé pour les voyages que vous offre avec mansuétude la Compagnie qui vous emploie. Qu’à cela ne tienne ! Vous aimez avaler les kilomètres ? Vous serez payés à la ligne. Malo !! »

Malo, plus voûté que jamais, posa sur la table une pile de dossiers de la même couleur vert pomme que la couverture des romans édités, avant de sortir à reculons sans avoir osé lever les yeux, ni sur sa  directrice, ni sur les auteurs qui en prenaient à leur tour pour leurs grades.

«  Dans ces dossiers figure, pour chacun, une feuille de route.  Vous allez me ratisser l’Europe dans ses moindres coutures ; oui, je sais, Tatayeb, je vous ai réservé la France eut égard à vos préférences nationalistes que je ne peux que louer, mais c’est bien parce que votre oncle est député, ne vous méprenez pas ; on en reparlera aux prochaines élections….Bref, je veux du vécu, c’est pas compliqué même pour des ratés de votre envergure.  A vous de choisir votre cobaye et de le faire parler ; chacun a une histoire à raconter, du moins chacun se l’imagine. Nos lecteurs, eux-mêmes voyageurs ne désirent qu’une chose : qu’on leur parle d’eux alors allons-y ! Des questions ? Alors au boulot ! Rendez-vous dans un mois, même lieu même heure. Je subis d’énormes pressions moi-même alors inutile de venir, chacun votre tour me parler de votre vie misérable. Votre avenir dans la maison dépend de vos futures productions. Mettez le paquet et vous bénéficierez d’un sursis.  Rompez maintenant!  Et n’oubliez pas que dans vécu, il ya cul ! »