Un homme affable

Un homme affable

UN HOMME AFFABLE

Chapitre 1.

Au troisième jour du procès, le verdict divisait toujours l’auditoire et passionnait les éditorialistes qui, dans leur fougue avaient annexé la une à l’habituelle colonne des faits divers. Les media officiels avaient commencé par ignorer l’affaire, somme toute banale, mais cette fois c’est Internet qui s’en était emparée. Parce que, écrivait Marie Polka, une journaliste plus futée que les autres, ce drame dessinait mieux que nul autre la société décadente qui s’y reflétait avec son cortège d’extravagance amorale qu’exacerbait l’organe même de cette vilénie. Dès lors, la presse avait flairé l’opportunité de faire passer le message dans l’espoir de récupérer ses lecteurs en accusant ce concurrent tentaculaire, incontrôlable et malfaisant, destructeur du noyau familial, Big Brother ou faux frère…

Sur le parvis du tribunal, des prêcheurs improvisaient des discours messianiques dans lesquels ils vilipendaient la force diabolique d’Internet, puis ils distribuaient des tracts où une adresse renvoyait à un blog chargé de recueillir des signatures au bas d’une pétition afin, était-il souligné, de soigner le mal par le mal.

Si la foule s’enthousiasmait pour ce procès, c’est que, non seulement il mettait en scène un crime passionnel, avec les ingrédients habituels qu’on allait pouvoir disséquer, mais aussi réunissait-il sur les bancs de l’accusation, de la partie civile et des nombreux témoins, une large majorité de femmes; belles, brillantes et photogéniques, à en croire Marcel, reporter photographe au P’tit XVème.

Alors, en parallèle, s’organisait un autre débat, crée autour de ces femmes trop présentes, accusées de mettre en danger une société en manque de repère, par l’inconscience qu’elles affichaient à occuper les postes clés, sans pour autant abandonner leur condition de mère, épouse ou amante.

La polémique monopolisait les esprits dans tout le pays: de la boulangerie du plus petit village aux salons parisiens, chacun avait son mot à dire, sa rancœur à sortir, son opinion à bâtir. Si bien que le procès changea bientôt d’enjeu et l’accusée se vit très vite attribuer un rôle un peu démesuré, celui d’une égérie ou d’une mégère selon la place qu’on voulait bien lui faire tenir.

Ses avocats, ayant eux-mêmes rameuté les media, virent ce changement d’un mauvais œil; on se trompait de procès! Il fallait à tout prix revenir à l’origine des faits, et s’y tenir. C’est ainsi que je me vis approcher par l’un d’eux. Le prestigieux cabinet pour lequel il plaidait, avait les moyens de ratisser au plus large en choisissant les témoins les plus controversés et mon nom figurait dans les contacts de la messagerie électronique de la victime. Je n’avais jusqu’ici jamais mis les pieds dans un tribunal et si je m’en tenais à la déclaration d’un ministre plusieurs fois condamné: là où il y a la justice, il y a danger…, j’avais quelques raisons d’hésiter devant la façade austère de l’édifice. J’avais tout de même rétorqué, un peu mollement, j’avoue, que j’aurais très bien pu me ranger sur le banc des accusés, à la place de cette femme qui me ressemblait vaguement, étant donné que ce brave professeur émérite avait compté parmi mes amants. Si je n’étais pas passée à l’acte, c’est uniquement la peur effrénée de l’enfermement qui m’en avait empêchée. Magnifique! avait répondu le bâtonnier, en secouant sa crinière argentée en même temps qu’il retroussait ses larges manches.

Le jeune avocat qui me servait de guide dans cet univers inconnu se passionnait pour son affaire, qui n’avait, selon lui, pas encore livré sa vérité. Fabien Lhomme ne cachait pas son mépris pour la victime, un obscur professeur retrouvé assassiné dans son lit; il ne comprenait pas qu’une femme, a fortiori plusieurs, ait pu s’intéresser à cet individu sans envergure. Je le laissai exposer son triste portrait et m’étonnai des photos qu’il me fit passer:

– Franchement, vous lui trouvez le moindre sex-appeal, vous?

– Effectivement, il n’a pas l’air brillant sur ces clichés…

Face à sa confusion, j’expliquai que j’avais déjà rencontré la victime. Fabien lâcha un bref ricanement avant de poursuivre sa diatribe: Charles Singer, 55 ans, marié, sans enfants, sans histoires. C’est presque trop beau pour être vrai… Sauf que, depuis le meurtre, on n’arrête pas de lui trouver des maîtresses, un peu partout. Apparemment, sa femme fermait les yeux là-dessus, elle témoigne demain, on en saura davantage. Regardez cette beauté, mais qu’est-ce qu’il avait ce mec, vous pouvez me le dire?

J’admirais le beau portrait, façon studio Harcourt de Monique Singer; c’est la première fois qu’il m’était donné de contempler ses traits et je partageai un instant l’incompréhension de Fabien. On la voyait légèrement de profil, coiffée d’un chignon discret, à peine maquillée. Elle ressemblait un peu à Rita Hayworth dans Gilda, avec une chevelure de jais et quelques années de plus. Elle dégageait une grande classe et j’avais hâte de l’entendre témoigner, connaître son point de vue sur les penchants de son regretté mari. Fabien m’apprit qu’elle était professeur de chant et qu’elle avait connu, en début de carrière, un petit succès aux Bouffes Parisiens, à l’époque de sa rencontre avec celui qui allait devenir son mari.

– Vous vous rendez-compte? Pendant qu’il faisait la cour à sa future, il couchait avec son habilleuse! Je l’ai appris par hasard car figurez-vous qu’il s’agit de ma logeuse, incroyable, non?

Il me plaisait bien ce Fabien; moi, qui prenais l’affaire en cours, je bénissais ce charmant garçon de partager non seulement les faits relatés jusqu’ici mais encore me livrer ses impressions, tout en me communiquant un peu de son enthousiasme juvénile que j’accueillais dans un sourire. Les commentaires pléthoriques sur la société en perdition, lus à longueur de colonnes, ne l’intéressaient pas; les faits, rien que les faits, c’était son seul credo et je l’en savais gré. Même s’il montrait une fâcheuse tendance à se répandre en bavardage, cela me laissait le temps, de mon côté, de me faire une opinion et me remémorer cette idylle furtive avec Charlatan; c’est le surnom que je lui avais choisi et qu’à mon sens il portait plutôt bien.

Puisque le courant semblait passer entre Fabien et moi, je décidai alors de ne rien lui cacher des rapports entretenus deux ans plus tôt avec Charles sans lui cacher mon étonnement à la découverte de ma convocation. Huit mois après l’homicide, aucun policier n’était encore venu frapper à ma porte. Fabien avait rétorqué que cette lacune-là ne représentait qu’un des nombreux exemples de la faiblesse du dossier qu’il défendait. Il avait lâché un soupir exaspéré qu’il avait eu la noblesse de conclure par un rire que je partageais comme on rit bêtement d’une blague qu’on n’a pas saisie. Profitant de cette première complicité, je lui confiais alors que je voyais dans l’aide apportée, l’opportunité de chroniquer ce procès, un de mes rêves secrets, tandis que, de mon côté, je lui divulguerai tout ce que je savais au sujet de la victime.

– Finalement, je suis content que vous soyez là, vous allez pouvoir apporter un regard féminin sur quelques points qui m’échappent encore. Et si nous allions dîner?

Après avoir passé commande, tout en sirotant notre apéritif, nous avions décidé de nous tutoyer. Nous étions encore trop jeunes pour nous donner du « vous », ce « vous » lourd alors que nous étions si pressés d’avancer. J’avais trois jours à rattraper, une vingtaine de témoins à connaître, et l’accusée surtout, avec qui je devais me familiariser.

– Elle n’est pas sympathique, c’est là son plus grand défaut. Ni coopérative. Elle ne nie rien, accuse le coup sans émotion, c’est ce qui n’est pas bon pour nous.

Son plat de pâtes englouti, Fabien recula sa chaise et sourit largement tandis que j’aspirais laborieusement mes derniers spaghettis, les plus récalcitrants. Il remplit nos verres d’un rosé de Schiava pendant que le serveur débarrassait la table. Alors, il sortit un dossier de son cartable, le compulsa rapidement jusqu’à retrouver ce qu’il cherchait, encore une photo du macchabée, et secoua la tête d’un air navré:

– Non, là, franchement, faut que tu m’expliques. C’est ce que je ne pige pas bien dans cette affaire, ces femmes avec ce mec…. Et toi…Toi et lui? Quelque chose m’échappe…

– D’abord, il s’agirait que tu te débarrasses de tous ces préjugés sur les femmes en quête du prince charmant, car effectivement ça ne collera jamais. Le seul véritable talent de ce type tenait dans son écoute, il savait très bien mettre en confiance et crois-le ou non, c’est devenu une denrée rare. Mais, en ce qui me concerne, j’ai repéré très tôt son talon d’Achille et je m’en suis servie. Tout cela est trivial au possible, disons que nous partagions un intérêt commun, ça aide, en général…

– Comment? Tu veux dire que ce n’était qu’une histoire de cul? Rien d’autre?

– Je sais, c’est décevant….Ahhahhahaa! La tête que tu fais! Disons qu’il m’a proposé un deal que j’ai eu la faiblesse d’accepter. Nobody’s perfect… Ecoute, on en reparlera si tu y tiens, mais je t’assure que cela n’a rien à voir avec ton dossier. On perd du temps là, ce qui est important c’est un détail qui ne figure pas au dossier. Il va falloir enquêter de ce côté

– Un détail? Explique-toi…

– Tu me dis que sa femme témoigne demain, c’est bien ça? Monique Singer.

– Oui, c’est ça et alors?

– Et alors? Charles Singer a eu une première épouse, mon vieux!

Mon scoop avait produit son petit effet; Fabien, livide, but une nouvelle lampée de rosé; je l’imitai, histoire de me rengorger de ce premier succès et lui racontai ensuite le peu que je savais de cette mystérieuse femme, absente des dossiers mais dont j’avais l’intime conviction qu’elle représentait un des clés de cet imbroglio. Cet élément, autour duquel Fabien tournait depuis le début, en aveugle mais avec une obstination certaine.

Si ce prof avait flashé sur moi, ce n’était pas pour mes beaux yeux, enfin pas uniquement… Il me l’avait confié un soir de blues. Je fis relever à l’avocat, que nulle part n’était fait mention de l’alcoolisme invétéré de Charles; apparemment aucune des aspérités de cette victime de fonctionnaire n’intéressait, on avait préféré se focaliser sur la meurtrière qui avait d’emblée reconnu les faits. Un soir, donc, il avait selon ses néfastes habitudes pleuré sur mon épaule.

– Post coïtum, animal triste, ça te dit quelque chose? C’était son grand malheur: il assumait avec le plus grand désarroi ses propres incartades, en dépit desquelles il restait éperdument amoureux de sa femme…

– Attends, tu vas trop vite.

– Oui, excuse-moi; je reprends. Il m’a raconté que j’étais le portrait craché de son premier amour.

– Ah! Nous y voilà! Cela ne veut pas dire qu’il ait été marié une première fois. D’ailleurs, on ne se marie jamais avec son premier amour, c’est bien connu.

– Ça doit pouvoir se vérifier facilement, non? Ça m’étonnerait qu’il ait fait annuler son union par le Vatican. Sa femme actuelle ne peut pas l’ignorer, tu le lui demanderas demain…

– Ça, je ne vais pas m’en priver. Mais qu’est-ce qui nous dit que cet ivrogne n’a pas voulu t’attendrir en te racontant un bobard, hein?

– Rien, à part la photo qu’il conservait d’elle dans son portefeuille, mais ça ne signifie rien, en effet…

Nous nous quittâmes une demi-heure plus tard, allant jusqu’à nous faire la bise sur le trottoir humide. Il me remit les photocopies de son dossier, que je promis d’étudier dans la soirée. Fabien semblait épuisé, le lendemain serait une autre journée chargée, il avait besoin d’une bonne nuit de sommeil. En attendant le métro, sur le quai déserté, je souris encore en me félicitant de ne pas m’être appesantie sur cette ressemblance pourtant flagrante entre les femmes de cette histoire.

***

J’eus du mal à trouver le sommeil car il n’est jamais bon se trouver face à une vérité qu’on s’obstine à nier. Comment oublier cette rencontre tellement improbable dans un café que ni Charles ni moi ne fréquentions? Quelle part de hasard régit notre propre histoire et comme il nous plait de nous y fondre, oublier notre modeste condition humaine pour nous mettre à léviter autour de personnages que nous créons nous-mêmes ? C’était cela et rien que cela l’élément fondateur que je m’entêtais à effacer de ma mémoire. Il me suffit de fermer les yeux un instant pour que la scène se déroule dans l’intégralité d’une fatalité à laquelle on sait immédiatement qu’on ne pourra échapper. Non, je ne parle pas d’un banal « coup de foudre », c’est peut-être même exactement l’inverse qui s’était produit ce jour-là, à cette heure opaque où le jour et la nuit se tournent le dos comme un vieux couple au lit.

Je me trouvais seule devant un demi et j’avais sorti mon carnet de moleskine noir, exactement comme une guerrière arbore un bouclier: à seule fin de décourager les importuns. Je n’avais rien de spécial à coucher sur les pages vierges du petit cahier, aussi me contentais-je de lire les élucubrations en forme de petits poèmes ou dessins qui s’y trouvaient. Toujours un peu surprise que cela vienne de moi, incapable de me souvenir du moment où je les avais commis, ces gribouillis en forme d’autoportrait destructeur. Et puis, j’ai senti, tandis que j’avalais une gorgée de bière, exactement à l’instant ridicule où je passais la langue sur le surplus de mousse sur le bord de mes lèvres, que j’étais observée. A mon habitude, je toisais le gêneur tout en notant qu’au fond de ses yeux tristes ne gisait pas la moindre trace de tentative de drague. Au contraire, je vis son visage s’empourprer tandis qu’il baissait la tête et je lui souris. Simplement, juste pour lui faire comprendre qu’il n’y avait pas de mal. Dès le premier regard, le rapport de force s’installait déjà; tout cela, je ne m’en suis pas rendue compte immédiatement, bien sûr, mais le décor, mais l’heure, mais le vacarme réjouissant qui régnait dans ce café, enfin je ne saurais vraiment expliquer comment tout cela a celé entre nous une règle du jeu inédite.

La minute suivante, il était installé à mes côtés, tandis qu’un vieux couple s’asseyait à sa table; il bredouillait un semblant d’explication qui n’avait pas lieu d’être et j’arrangeais mon sac et mon manteau pour lui faire une place. La conversation a démarré ainsi, dans le vif du sujet.

– Vous êtes écrivain.

Ce n’était pas une question, juste une constatation que je n’ai eu ni le temps ni l’envie de contredire. Le jeu avait commencé.

– Moi aussi, j’aime écrire dans les cafés, ça m’inspire.

Dépitée par ce cliché, je ne doutais pas que si, de son côté, il écrivait comme il le prétendait, cela tenait plus du loisir que d’une nécessité. Je ne l’ai pas cru mais l’ai laissé poursuivre, sûre qu’une fois nos consommations payées, nous ne nous reverrions jamais. Que mon petit mensonge n’aurait aucune conséquence, que je poursuivrais ma route d’écrivain sans écrits sans que cela ne nuise à personne d’autre que moi. Le regard fuyant, il tenait sa tête dans une main en jouant avec le sous verre en carton qu’il se mit à débiter méthodiquement. Penchée vers lui pour mieux saisir les paroles presque murmurées, j’attendais la suite, passivement je dois dire. Il poursuivit sur le même ton monocorde à parler de « mon œuvre », du danger qu’elle comprenait, de son propre mépris par rapport au passé, de sa lassitude au travail, et d’une vague et soudaine mélancolie qui venait de l’étreindre dès l’instant où il m’avait « reconnue ». Face à mon étonnement il poussa un petit râle en posant une main sur mon épaule.

– Ne vous méprenez-pas, nous ne nous sommes jamais rencontrés; je ne suis pas encore sénile à ce point. Mais si vous le souhaitez, nous continuerons de nous voir. Ici-même, à la même heure, entre chien et loup, m’est avis que je jouerais le rôle du toutou et vous, bien sûr, remplirez à merveille celui de la louve solitaire. Mais c’est qu’elle me foudroie du regard à présent, aurais-je touché un point sensible? Non, ne dites rien…Laissons-nous nous deviner, ne brûlons pas les étapes. A bientôt.

J’avais suivi du regard sa démarche voûtée, artificiellement voûtée ; ce type tenait à m’émouvoir alors qu’il n’avait qu’éveiller un semblant de curiosité. J’attendis qu’il se perde dans la foule pour entonner à mi-voix la chanson de Moreau: « parlez-moi d’moi, y’a qu’ça qui m’intéresse, parlez-moi, parlez-moi, parlez-moi d’moi » avant de quitter le bar à mon tour. Il avait réglé ma consommation, comme il se doit. Aucune surprise à cela.

 

 

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2 réflexions au sujet de « Un homme affable »

  1. L’écriture de Solucide est fluide, fine et alerte avec ce rien de mordant qui la caractérise si bien.
    Solucide sait merveilleusement jouer avec les mots et nous entraîne avec son « Homme Affable » dans un univers tout en placards secrets où les rebondissements nous scotchent irrémédiablement au texte.
    Un Homme Affable, c’est 145 pages de pur plaisir pour 3 malheureux euros. Allez le rencontrer, vous ne serez pas déçus du voyage !

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