le somnanscribouillard

ou

Comment Bart Heldi, buveur invétéré et double médaillé de mauvaise foi chronique, s’aperçut un matin glacial de novembre qu’il était écrivain.

William N’Paï & Sophie Lucide

in http://www.livresatelecharger.com/mag/magdeuch/

 

Elevé dans une communauté hippie, Bart Heldi n’avait jamais mis un pied dans une école. L’éducation qu’il avait reçue jusqu’à sa majorité se basait sur des principes rudimentaires de survie. Moyennant quoi, le jeune homme savait-il à peu près tout faire de ses dix doigts excepté ouvrir et manipuler un livre. La botanique et la menuiserie étaient devenues ses spécialités mais il maîtrisait entre autres choses les disciplines aussi variées que l’électricité ou la plomberie tout en développant une passion pour l’architecture. Cerise sur la forêt noire, sa gourmandise l’avait conduit à devenir un pâtissier hors pair.

 

Le jour de ses dix-huit ans, il était parti, sac au dos, soulagé de quitter sa tribu et avait entrepris un voyage autour du monde qui avait duré pas moins de dix paires d’années.

Lorsqu’il était revenu dans son village natal, nanti de ses trente huit balais, il avait trouvé le mas en ruines et personne parmi les autochtones pour lui expliquer ce qu’il était advenu de ses condisciples. Devant ce mystère, il avait simplement haussé une épaule endolorie par vingt ans de port de havresac et avait saisi d’une main ferme et sûre l’un de ses balais dans le but de dégrossir la pièce principale du mas dans laquelle il élut domicile à main levée.

Comme les premiers frimas de l’hiver approchaient, et qu’il n’avait aucune envie de s’les geler, Bart entreprit de réparer la toiture. A cette fin, il dut préalablement décrocher du mur postérieur l’antique échelle piquée des vers, la dresser avec ardeur et détermination contre la façade et monter sur le toit d’où il fit glisser quelques lauzes.

 

Quelle vue !

Les heures sereines de son enfance passées à rêvasser devant ce paysage, presque oubliées une seconde plus tôt, lui revinrent en mémoire comme l’odeur de brûlé rappelle qu’on a mis des madeleines à cuire, étouffante de puissance mais non moins appétissante. Un besoin impérieux lui commanda de redescendre illico sans même estimer la quantité de besogne à abattre, afin de récupérer sa blague.

De retour, il s’installa aussi confortablement que possible sur une faîtière descellée et s’alluma un cloppe après l’avoir roulé, pour apprécier ses retrouvailles intimes avec ce panorama familier. Je rentre à la maison, murmura-t-il en lui-même. Car il avait contracté durant ses longues années de voyageur solitaire, cette habitude de vieillard qui consiste à se causer tout seul, habitude dont par ailleurs, il n’avait pas eu à se plaindre jusqu’ici. En général, il s’entendait plutôt bien, même dans le silence ; rares étaient ses moments de tourment, même si certains soirs de cuite, il lui arrivait de s’engueuler sévèrement, et parfois même à haute voix.

Au loin se découpait la chaîne ininterrompue des Cévennes. Grandiose et sobre, le paysage s’offrait dans le plus parfait dénuement et c’est justement ce qu’il trouvait beau. Ce vide. Avec le silence il touchait presque au nirvana effleuré plus tôt dans le Thar. Il s’allongea sur la toiture précaire et se prit à rêver ou bien à méditer, il n’avait jamais bien saisi la différence. Le jeu des nuages avec les lignes de crêtes guidait ses déambulations intérieures. Si cet homme d’une quarantaine d’années, au corps sec et musclé, avait jamais versé dans l’art sous quelque manière que ce soit, préférant se satisfaire du travail utile et bien fait de l’artisan, Bart se laissait submerger par l’ineptie du décor, comme un préambule à sa néantification proche ou bien le vestibule d’une iconographie monochrome. Suspendu hors du temps, quoi que bien assis sur ce toit entre la vie et la mort il semblait apaisé à défaut d’être heureux.

Peu à peu, le mas fut remis en état. Bart, surnommé « l’ermite » par les autochtones, ne descendait que rarement au village. Malgré son comportement peu sociable, il y était né dans ce bled désolé donc considéré avec circonspection comme un enfant du pays ; sa présence quoique suspecte, était tolérée par les villageois comme l’avait été jadis la communauté disparue. Certains pourtant, qui depuis son abandon avaient lorgné sur le mas et les terres, avaient mis en doute son droit à les occuper, mais monsieur le Maire les avait rapidement fait taire, ces langues envieuses. Et sur les terres de l’Aigoual, Bart, malgré son côté obscur, sentait la force lui revenir. Il ne rechignait pas, à l’occasion et en passant, à rendre de menus services aux uns et aux autres, dans un mutisme inspirant le respect parmi les plus anciens, la suspicion chez les rares jeunes et une étrange compassion du côté des femmes.

Sur ce ciel presque clément bientôt, et sans qu’il y prenne garde, de lourds nuages ne tardèrent guère à s’amonceler et des ennuis en perspective cavalière à se pointer sous la forme avenante d’une jeune femme répondant au nom peu commun de Heidi Simpson (quand on l’interpellait). Lorsqu’elle fit son apparition dans ce petit coin de paradis, Bart Heldi commençait à peine à se le réapproprier.

Le visage de la jeune femme, et sa bouche, en particulier lorsqu’elle l’ouvrait, lui disaient vaguement quelque chose… mais sans plus… Alors que cette personne affirmait avoir remué ciel et terre pour le retrouver, il ne conservait aucun souvenir de leur rencontre qu’elle prétendait récente de quelques mois seulement. Elle dût donc, avec patience et un fort accent yankee, lui raconter une histoire qu’il écouta d’une oreille distraite tout en jaugeant de l’autre un corps bien plus évocateur d’avenir proche que de passé. Cette américaine, native de Denver (Colorado), à l’élocution syncopée, affirmait l’avoir rencontré station Porte d’Italie. A Denfert, elle aurait filé ses bas à un sdf au bail résilié, à la suite de quoi, sans autre préambule, il lui aurait demandé sa main (?), main qu’elle lui aurait accordée sans réserve et sur le champ de bataille d’un matelas d’infortune, chambre 9 au miteux Five Penny Hôtel une étoile au 39 rue Daguerre et parallèlement.

Bart, qui quoi qu’ermite n’en était pas moins homme et avait de ce fait autre chose en tête, renonça momentanément à la corriger, estimant que c’était d’autant plus prématuré qu’il n’avait pas de martinet sous le coude, mais il aurait pourtant juré, après ce rafraîchissement de mémoire, lui avoir ce jour là demandé son chemin (car il était perdu) et non sa main (car il ne voulait pas se perdre). Mais puisqu’elle insistait, se disait-il, autant attendre la nuit de noce avant de s’en dédire. A l’évidence, s’il avait été aussi pointu sur les lignes de métro que sur les lignes de crêtes, il aurait tout de suite saisi que ce saut du lit de sept à six était plutôt suspect, d’autant que la direction Porte d’Italie-Denfert n’aurait en aucun cas pu le conduire à Austerlitz d’où il comptait emprunter le capitole… Prochaine station, douze ou treizième : Bérézina ! Le mont Louzère étendait son ombre sur le mas redressé.

Elle venait de cosmopolitaine, il était métropolitain, alors il s’écria : Je conduis les moutons au pré et les bagnoles en tôles, alors j’peux pas tout faire, mais bougez pas…

Pour ne pas se sentir mule dans cette histoire, Heidi s’affaira dans la bâtisse en guettant le retour de son promis juré, lequel, de son côté le plus abrupt, évaluait ses chances de tirer l’épingle de son béret et la fille d’un jeu de quilles dont il se demandait qui avait pu si hardiment distribuer les cartes. « Vaut mieux une mule qu’une deuxchevals pour passer la dope en suisse » avait-il conclu un peu sournoisement.

Il est temps de préciser au lecteur, à ce stade avancé de l’histoire du somnanscribouillard que ce dernier souffrait d’un mal étrange et méconnu, contracté vraisemblablement in-utero. En effet, il était atteint (mais il ne le savait pas et c’est bien le côté tragique de l’affaire) d’une prénomopathie spongiforme asine. Mal qui avait à son insu dirigé ses pas et sa vie et lui avait imposé son besoin de vivre solitaire et dont il avait ressenti les premières atteintes aiguës lors de son séjour dans le Kerala en essayant de comprendre le Malayalam.

Mais voyez, l’ironie du sort est aussi vache que le destin cruel et voyez, cher lecteur, comment le malheureux Bart prit conscience que le personnage horrible et récurrent qui depuis son enfance hantait ses nuits sous le nom de Somnanscribouillard, n’était autre que son propre double. Double qui, comme on l’a vu, une fois par quinzaine, lorsqu’il s’avançait dans l’ébriété, le harcelait au point qu’il devait boire encore pour oublier ce nom qui s’imposait comme le sien.

Etrange destin qui vit Heidi remplir un soir son écuelle d’un immonde porridge de sa confection que Bart se fit un devoir d’avaler sans grimacer sous le regard énamouré de sa fiancée coloradienne, rouge de honte, comme il se doigt, ou de fierté qu’on goûtât sa cuisine, il n’aurait su le dire… S’il était incapable de deviner de quoi était composée l’infâme bouillie il lui sembla qu’elle lui rappelait des souvenirs lointains ; des sensations imprécises soudain le firent fondre.

Des lettres salées envahirent son espace visuel noyé de larmes. Des alphabets un peu partout dansaient, sautaient faisaient des galipettes autour de lui et pour peu qu’il fronçât les sourcils comme un myope fait la mise au point, alors il voyait nettement ces lettres former des mots… des mots galopants et tressautants qu’il essayait d’attraper au lasso entre deux cuillérées, des mots saccadés, scandés, psalmodiés, épelés, des mots qui, dessinant dans l’espace des visages grimaçants, des bouches pulpeuses d’où pointaient des langues inconnues et sensuelles lui perçaient les pupilles, lui léchaient les tympans et l’appelaient dans un chant sirénien

« sooooomaaaaaansccriiiibbbb…sooooooommmmnaaaaaaaaaaannnn… so…yard…. »

La nuit commençait à peine lorsqu’il réalisa que ce manège rotatif verbal ne le laisserait en paix qu’à la condition qu’il couchât lui-même les mots sur le papier afin de les bercer et de les endormir, à moins que ce ne fût dans le but ylèneproperglygol de les alongeassioner afin connaissateur d’assouvationner ses ardeursetquart libididantesques. Contraint d’écrire, comme malgré lui, peut-être pour se retrouver… s’isoler de cette femme arrivée là (presque) par hasard et dont il ne savait trop que faire, en matérialisant des mots qui, malgré leur danse étrange lui semblaient sinon dociles, du moins plus familiers que l’étrangère du métro.

 

Endive

in

Comedy

L’affabilité du faible semblait devoir passer par cette salade, s’imposant à lui comme nom sous lequel devait être désignée cette danse des mots. « Endive in comedy » répéta-t-il à voix haute, à l’envi, comme un enfant prendrait plaisir à ânonner un mot nouveau… « Endive in comedy » répéta-t-il cent fois, mille fois sur des tons différents, ce qui eut pour effet de pousser Heidi à s’éclipser. Il constata pour la première fois que les mots, qu’il ne pratiquait guère jusqu’alors, pouvaient se révéler une arme efficace d’autodéfense. Il reçut cette autre révélation comme un soulagement ou pire, comme un encouragement…

Lui qui n’avait jamais ouvert un livre, jamais tenu un crayon que pour tracer des mesures sur des madriers, il écrivit… il noircit des pages, dans tous les sens, recto-verso jusqu’à saturation du papier, superposant des mots aux mots, entrecroisant des phrases aux phrases, jusqu’à ce que le blanc du papier ait totalement disparu et que sa tête bascule sur la table. Même alors, sa main qui semblait désormais animée d’une vie autonome poursuivait son travail. Durant trois jours et trois nuits, il écrivit. Lorsqu’il reprenait conscience, ne pouvant que constater les feuillets amoncelés, il écrivait encore, il écrivait toujours. Au quatrième jour, il manqua de papier, aussi envoya-t-il Heidi Simpson au village après avoir établi une liste de ce dont il avait besoin pour parachever sa mission.

Il déchira sa robe pendant qu’elle déchiffrait sa note : « Une rame de papier, des cigarettes, du vin, du charbon, du salpêtre….Tu souffres ? lui demanda-t-elle en posant une main sur son front brûlant.

– Mais non ! Du soufre ! Dépêche-toi, c’est urgent. Prends la deuch’ si tu veux.

– La deuch’ ? Qu’est-ce que c’est ?

– La deuch’ est dans la remise, les clés sont dessus, tu sais conduire ?

– Ah, mais ça marche ?

– Ça roule, ma poule. Allez, va, roule, paie et puis range….

A son retour, elle le trouva dans un semi coma, un canif à la main, sculptant des lettres à même la table en chêne. Elle lui servit un verre de vin qui le ragaillardit.

– Retourne dans la 2ch’, j’arrive, murmura-t-il.

Heidi s’exécuta pendant que Bart composait le cocktail qui mettrait fin à son cauchemar : 40% de salpêtre, 30% de charbon, 30% de soufre dont il remplit la bouteille qu’il venait de siffler. Puis il alluma un cloppe après l’avoir roulé des heures sur ces rivages enlacés…

Sa dernière pensée fut pour une étrangère à l’accent fort haché et à la robe fort tachée d’écritures illisibles. Putain de destinée sémantique, dit-il en toussant. Ce furent ses derniers mots. On s’emploie depuis lors à déchiffrer les morceaux de parchemins à demi calcinés que les villageois trouvent encore çà et là, dans la forêt jusqu’au petit bourg d’Allègre les Fumades.

 

 

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2 réflexions au sujet de « le somnanscribouillard »

  1. lisez, si ça vous dit, le MAG2CH’ sur LAT en suivant le lien hypertexte ci-dessus.

    je remercie Bill pour ce délire « coécrit » ou plutôt corrigé, réécrit par lui. ce fut un plaiz’lire 😉

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